Première partie


Ah oui! En me relisant avec idée de faire des corrections (et il y en a à faire! Un texte écrit à la va-vite et plein de coquilles et d'erreurs de syntaxe), je suis tombé sur le nom de Boris Johnson. Je voulais dire ceci à son propos: il méritait d'obtenir ce qu'il souhaitait probablement depuis le début de la séquence dont le référendum sur la sortie de l'UE fut à la fois le point d'orgue et le début de la fin, comme on dit, le chant du cygne: devenir premier ministre. Il est remarquable ce Boris Johnson, et lui aussi a bien compris la leçon de la démagogie cliva4nte: il ment éhontément et de manière très évidente mais s'en fiche car le public qu'il vise ne s'intéresse pas vraiment à la vérité, surtout quand elle contredit leur représentation de la réalité. Il ne s'intéresse pas plus à la réalité, d'ailleurs, quand elle est en contradiction avec leur “vérité”, pour dire ici: leur idéologie de base. Donc Johnson peut mentir à l'aise tant qu'il émet des propos en harmonie avec les préjugés et dogmes de son public. Faut dire, même si le système électoral diffère il a quelques rapports avec celui des États-Unis en ce sens qu'on n'a pas nécessité à obtenir une majorité des voix pour obtenir une majorité parlementaire: si les candidats à la députation qui soutiennent Johnson obtiennent la première place dans quatre à cinq circonscription sur dix, peu lui importe qu'ils n'obtiennent nulle part la majorité et que son parti obtienne au plus 25% des voix sur l'ensemble du pays. On a des cas similaires dans des pays à zones très contrastées: en Pologne le parti “Droit et Justice” obtient des scores dérisoires dans la majorité des villes moyennes ou grandes et des scores pas tellement au-dessus 50% dans beaucoup des autres circonscriptions mais qu'est-ce que ça peut lui faire qu'il recueille 25% des voix dans 25% des circonscriptions s'il en obtient au moins 51% dans les 75% restantes? C'est ainsi, les politiciens calculent autrement que les logiciens et les statisticiens...

Donc, Johnson est premier ministre. Ce qui est mérité, vu ses efforts constants, depuis quatre à cinq ans, pour y parvenir. Cela dit, ce n'est pas un si bon calculateur, il n'a pas suffisamment perçu l'écart entre “l'opinion” et les représentants, tant aux Communes qu'à la Chambre des Lords. Sans le jurer (on ne peut pas vraiment savoir quels sont les réels projets des personnes qu'on ne connaît qu'au filtre des médias) il a supposé qu'il s'appuyait réellement sur un majorité parlementaire, un peu la même illusion que Jeremy Corbyn: majoritaire auprès des adhérents mais minoritaire aux Communes (je veux dire, parmi les représentants de son propre parti) et minoritaire électoralement. Normalement, le premier ministre britannique l'est aux Communes, mais il a choisi et réussi à faire que le choix en passe par le vote des adhérents, or dans tout parti les militants de base sont toujours plus radicaux que leurs représentants. Du coup, il a eu la surprise (ou non? J'y reviendrai) d'échouer dans tout ce qu'il a entrepris depuis la fin août. On peut voir son projet ainsi: la suspension longue de la session parlementaire ferait qu'à coup sûr le “brexit” se conclurait par une rupture sans accord, un no deal en Français de 2019; cette longue vacance, il aurait joué la comédie de celui qui fait tout son possible pour obtenir un accord mais ces salauds de continentaux on fait tout échouer! C'est pas moi c'est eux! Et à la reprise de la session, il programme une dissolution rapide et des élections anticipées juste après le “no deal”, qui verrait une forte mobilisation des partisans du “brexit” et une certaine démobilisation de ses opposants. Juste ce qu'il faudrait pour obtenir une forte minorité, voir une majorité de député “brexiters” et favorables à Johnson. L'échec de la phase initiale le confronte à une situation nettement moins favorable: il a désormais beaucoup plus à faire en politique intérieure qu'en politique européenne, voit poindre le moment où les députés parviendront à s'entendre à une courte majorité pour vouloir demander un nouveau délai avant la rupture pour relancer la négociation, ce qui le mettra devant ce problème: accepter ce vote et renier sa promesse d'une rupture avec ou sans accord au 31 octobre, ou tenir sa promesse et devenir le seul responsable de cette issue défavorable. À quoi s'ajoutera que les élections, soit viendront au moment où il sera affaibli, soit seront reportées au plus tôt à janvier ou février 2020: cinq ou six mois c'est très long, trop long, pour un démagogue au poste de pouvoir le plus éminent...

Donc, la surprise ou non. J'en parlais, je n'ai pas d'opinion tranchée concernant Boris Johnson: con, salaud ou personne raisonnable? S'il est raisonnable il ne peut être surpris de la séquence puisqu'il savait à la fois qu'il n'avait pas de réelle majorité et que les membres des Communes sont très pointilleux sur la question des prééminences: en Grande-Bretagne le gouvernement obéit au Parlement et non le Parlement au gouvernement. Si c'est un salaud, il peut aussi ne pas être surpris et avoir un projet propre qui diffère de celui apparent. S'il est con il doit en revanche être assez étonné de ce qui arrive...


Zut alors! Tout se relie à tout et me voilà à poursuivre ce billet censément arrêté sinon achevé. Ultérieurement je le scinderai en deux parties. Le dernier alinéa m'a fait me souvenir de quelque chose sur quoi j'avais anticipé d'écrire précédemment: quoi que l'on fasse, on le fait bien, et “pour le bien”. Même quand on fait mal ou “pour le mal”. Pour ce qui est de faire pour le bien ça n'est pas nécessairement dans l'immédiat, et faire pour le mal n'est le plus souvent pas de grande conséquence pour les sociétés et finit toujours, de quelque manière, à se révéler être pour le bien. Ce qui n'induit pas que ça soit pour le bien des individus. Considérons la séquence “européenne” qui va, en gros, de la fin de l'épisode napoléonien à environ 1960.

Je lis le passé à la manière d'un historien plutôt que d'un chroniqueur, d'un médiateur ou d'un politicien, c'est-à-dire que je le relis en fonction de ce qu'on en découvre le temps passant. Par souci de lisibilité l'historien doit segmenter le passé mais doit toujours interroger cette segmentation parce que l'Histoire est un processus continu et que plus une série d'événements s'éloigne dans le temps, plus apparaissent les continuités et se réduisent les ruptures. Pour un chroniqueur ou un politicien, le passé l'intéresse en tant que support à ses préjugés et ses idéologies, et pour un médiateur c'est divers mais du moins, même s'il s'y intéresse d'une manière, disons, pas trop idéologique politiquement il est pris dans son idéologie professionnelle et de ce fait son objectivité supposée, qu'on nommera plus justement conformisme, l'amène à mettre du temps pour se distancier des idéologies les plus dominantes. L'Histoire que l'on peut dire scientifique remet donc en cause assez régulièrement ses découpages parce que sur ce qui était relativement proche dans le passé on dispose chaque jour plus d'informations nouvelles – notamment avec l'ouverture des archives, l'évolution des concepts, l'amélioration matérielle et méthodologie de l'étude de ce passé – qui font reconsidérer ce qu'on croyait ou pouvait comprendre à un instant donné. Sur la séquence dite, il y a seulement trente-cinq à quarante ans c'était, pour la période postérieure à la première guerre mondiale de l'Histoire du temps présent et pour la période précédente de l'Histoire du contemporain. Même sans considérer l'évolution des méthodes historiques, d'évidence on ne peut pas avoir les mêmes informations ni le même point de vue sur une période “contemporaine” que plus distante, sur cette séquence et spécialement la période 1860-1960 il y a une continuité politique et idéologique qui fait que beaucoup d'acteurs y compris des deux décennies suivantes avaient, avec chacun ses propres motivations, intérêt à masquer ou cacher des faits, même assez anciens, parce qu'ils contreviendraient à leur projet du moment s'ils étaient publics. Et les historiens aussi sont des acteurs de l'Histoire, des citoyens, des personnes animées par diverses idéologies. Même le plus honnêtes des historiens (et autant que je sache la plupart sont assez et souvent très honnête) ne peut se soustraire au lot commun, et interprètera ce qu'il étudie selon sa compréhension du monde; quand les faits sont assez distants il pourra avoir une approche elle aussi distante, quand ils sont proches il ne pourra manquer d'avoir moins de distance.

Ça me concerne aussi, je ne peux pas faire comme si ma lecture de la réalité contemporaine encore active, en gros, les deux à quatre dernières décennies, surtout les deux dernières, était celle d'un observateur extérieur, aussi honnête puissè-je être, comment faire autrement qu'interpréter le contemporain de là où je l'observe, et je l'observe de là où j'agis. Pour exemple et avant de poursuivre je reviens brièvement sur Boris Johnson: dans mon contexte immédiat, il apparaît un sale type  – et je précise, il apparaît tel y compris chez ses partisans, j'en ai entendu récemment quelques-uns interrogés sur ma radio, une majorité d'entre eux disaient clairement qu'ils ne l'appréciaient pas et qu'il leurs semblait un sale type mais que selon eux c'est la personne la plus à même de mener au mieux le “brexit” à son terme. Donc, un sale type. Possible. Et possible que non. Il m'apparaît tel parce que je juge sur les apparences et qu'il apparaît tel: suffisant, infatué de lui-même, grossier, menteur, agressif, un sale type...  Les apparences sont trompeuse mais on ne peut juger que par elles, comme je dis parfois, l'habit fait le moine: Johnson a endossé le costume du sale type, donc je l'estime tel. Il se peut que dans cinq ou dix ans un enquêteur sérieux préparant la biographie de Johnson ou l'étude serrée des coulisses du ”brexit” fasse émerger des documents où il apparaîtra tout autre, un brave type qui jouait le rôle du sale type ou au contraire, plus qu'un sale type un ignoble salaud. On ne peut être un historien du contemporain sans faire intervenir sa subjectivité parce que ne disposant pas du recul nécessaire on doit juger sur les apparences, et le plus souvent elles sont trompeuses. Problème qui ne se pose plus, ou qui se pose moins, pour des époques suffisamment distantes.

Donc, la période, en gros, allant de 1815 à 1960. Tout ça part de loin, ce qui est logique puisque tout relie à tout. L'espace que je nomme Empire romain d'Occident est de longue date dual, il l'est avant même l'établissement de cet empire, avec deux ensembles centrés sur deux mers fermées, la Baltique au nord, la Méditerranée au sud. Pour faire simple et en référence à la situation alentour du début de l'ère commune, les zones “gotique” et “italique”, ou bien “germanique” et “latine”. Leurs noyaux se situent du côté de l'actuelle Allemagne et du côté de l'actuelle Italie et constituent proprement ce que l'on peut nommer “Europe centrale”, ce qui ne correspond pas à l'ensemble ordinairement nommé ainsi mais correspond bien à la zone centrale du territoire nommé ultérieurement “Europe”, la partie italique étant limitrophe des deux zones du sud, les Balkans à l'est et le continuum Gaule narbonnaise-Péninsule ibérique à l'ouest, celle gotique se reliant à l'Europe centrale septentrionale (actuellement, zones “slaves du nord” et “hongroises”), la Scandinavie, la Gaule belgique et les îles atlantiques dont il était précédemment question, celles du nord au large des côtes allant de la Normandie à la Scandinavie – la Finlande actuelle est plus ou moins reliée à cet ensemble et en tout cas, n'a pas un substrat linguistique gotique ni slave, c'est avec les zones basques et hongroises l'un des rares isolats linguistiques européens où l'on pratique une langue “non indo-européenne” dans cette partie de l'Eurasie occidentale. On peut discuter très longtemps de ce qu'est l'Europe: de l'Atlantique à l'Oural ou bien de l'Atlantique à l'Ukraine non incluse? Avec ou sans l'Asie mineure et l'Afrique du nord, Égypte non incluse? À mon jugé tout ce qui est à l'est de l'Europe centrale – celle classique – et de l'Europe balkanique en participe sans proprement en être, et se rapproche tantôt de cet ensemble “latino-gotique”, tantôt de deux autres ensembles à leur est, “turco-mongol” au nord, “mésopotamien” au sud. Au passage, le nom combiné “latino-gotique”, qui curieusement ne choque pas mon correcteur orthographique, renvoie à une opposition stylistique, celle des deux types d'architectures religieuses dites “romane” et “gothique”. Ces deux noms sont tardifs, ils sont idéologiques et ils ne sont pas exacts, en ce sens que ces styles se développèrent indifféremment dans les zones “gotiques” et “italiques”: au XIX° siècle, le style tardivement nommé gothique, estimé jusque-là “barbare”, donc “non latin”, donc déprécié, devint au contraire le style marqueur d'une certaine modernité, donc apprécié: comme en ce siècle la modernité était au nord (au cas où ce ne serait plus le cas aujourd'hui...), elle était donc en zone “gotique”, et par contraste le style “non moderne” fut dit roman puisque la non modernité était au sud.

Rien n'est simple, la fin de cette phrase, la partie qui commence par «censément», ne rapporte pas proprement une réalité historique, il s'agit plutôt d'une description idéologique basée sur une construction, un ensemble de “romans historiques nationaux” développés et en partie unifiés tout au long du XIX° siècle, toujours est-il, censément le nord de l'ensemble latino-gotique est supposément “barbare” et “gotique” ou “germanique”, le sud étant par contraste “civilisé” et “italique” ou “latin”. Du moins, jusqu'au XIV° ou XV° siècle environ. Je pensais à quelques développements sur cette question mais je laisse tomber parce que ça m'entraînerait trop loin de 1815, probablement j'y reviendrai dans un autre billet axé sur cette question, dont vous l'aurez deviné, «je parle plus précisément dans d'autres discussions». C'est que,les langues et les cultures sont mes sujets de prédilection, vu que l'Histoire, la sociologie, l'anthropologie et la linguistique sont des domaines qui m'intéressent hautement. Revenons en 1815, avec un bref regard sur la période antérieure.

La réalité historique? Il y a certes deux “bassins culturels” au départ, avec ses deux noyaux mentionnés, mais avec le temps ils ont fusionné, tantôt avec une domination “italique”, tantôt une domination “gotique”, tantôt aucune domination. Malgré ce qui s'en dit il n'y a plus de longue date de langues que l'on peut dire strictement germaniques ou latines mais un continuum de créoles “latino-gotiques”, avec au plan des vocabulaires une dominante “gotique” au nord, “latine” au sud, et dans toutes ces langues une évolution syntaxique assez convergente. Les bassins culturels ont fusionné sans pour autant effacer les deux noyaux ni, peut-on dire, leur arrière-plan “socio-politique”. Là encore ça ne décrit pas strictement une réalité historique mais plutôt des tendances, au nord on a tendance à favoriser un modèle fédéral ou confédéral, au sud un modèle unificateur ou centralisateur. Mais comme il y a du sud dans le nord et du nord dans le sud, ces tendances n'induisent pas qu'on n'eut jamais de projets unificateurs au nord, ni fédéralistes au sud. Ça l'induit d'autant moins que, comme dit, selon les époques il arriva que le nord domine le sud, ou le sud le nord, ou que nul ne domine. La véritable opposition culturelle entre les deux sous-ensembles est autre, on peut la décrire comme l'opposition entre “nomades” et “sédentaires”. Chaque fois que je propose une description je me vois obligé de spécifier que ça ne rend pas compte de la réalité historique. Bon, je pensais pouvoir m'en passer dans le cadre de ce billet mais je constate qu'il me faut de nouveau utiliser une de mes descriptions préférées, parce qu'elle permet de manière assez simple de faire comprendre que rien n'est simple.

Le taìjítú, la figure du faîte suprême
Le taìjítú, la figure du faîte suprême

Comme le précise la légende en-dessous de l'image, son nom dans la philosophie tao est “taijitu”, ce qui se traduit par “figure du faîte suprême”. Ce non décrit sa position dans un ensemble de figures, classiquement présenté de manière pyramidale, celle-ci étant au sommet, “au faîte”, ce qui symbolise le fait que les autres symboles en découlent. Le nom courant est “image du yin-yang” ou “symbole yin-yang” ou, en plus court, “yin-yang”. Le plus souvent je fais des commentaires sur ces notions de yin et de yang, parfois un peu sur le tao, et souvent je relie tout ça à d'autres philosophies similaires. Je m'en passerai ici pour m'intéresser au symbole sans le relier spécialement à quelque philosophie, cosmogonie ou théologie que ce soit.

Cette image représente le processus général valant pour tout ce qui ressort du vivant. Ma propre manière de le nommer est “polarisation”. Une entité qui ressort du vivant doit faire une chose impossible, ne pas suivre le mouvement général de l'univers. Pour ça, elle se “polarise” en ménageant dans chaque pôle un point de polarité inverse, qui à la fois repousse / est repoussé par ce qui lui est proche et attire / est attiré par ce qui lui est distant. Quand un des pôles est “actif” l'autre est “passif”; le point de polarité inverse maintient de l'action dans la passion et de la passion dans l'action, ou pour le dire d'autre manière différente, il maintient du mouvement dans l'immobilité et de l'immobilité dans le mouvement. Mon exemple préféré pour illustrer la manière dont ça fonctionne est le mouvement de la marche bipède: la partie supérieure est globalement statique, celle inférieure globalement dynamique, mais il y a dans la partie supérieur un point dynamique qui tend à attirer le haut vers le bas, à faire tomber l'ensemble, et il y a dans celle supérieure un point statique, le centre de gravité, qui tend à stabiliser l'ensemble; le centre de gravité se meut du mouvement de sa partie mais lui est relativement statique, le, que dire? Et bien, le centre de gravité aussi. Bon, je reprends: le centre de gravité statique se meut du mouvement de de sa partie en lui étant relativement statique, le centre de gravité dynamique se meut de son propre mouvement en maintenant sa position relative à la partie statique. Le résultat est que l'ensemble se meut solidairement tout en inversant perpétuellement la dominante, plutôt statique quand le centre de gravité dynamique prédomine, plutôt dynamique quand le centre de gravité statique prédomine. Comme vous le savez probablement, la marche bipède peut se décrire comme une tendance perpétuelle vers la chute compensée perpétuellement par un rééquilibrage provisoire. Perpétuellement tant qu'on marche, bien sûr.

Peu importent les termes pour désigner le phénomène, le principe est celui de l'opposition-complémentarité.


Allez, comme promis je divise mon billet en deux parties.


Outre le peu d'importance des termes, la question de, disons, la polarité est une question de point de vue, ou d'extension. Ma description de la marche bipède est, disons, interne, si j'observe un marcheur de l'extérieur, je vois bien des petits ajustements mais un peu partout – la partie supérieure peut être dite statique dans son ensemble mais est en elle-même polarisée, sans quoi son point dynamique ne pourrait pas se mouvoir ou ne le ferait peut-être pas dans la direction souhaitée, et ceci à l'infini – la vie est fractale, disais-je précédemment – mais si je suis un observateur immobile, la polarité est alors entre le marcheur, dynamique, et moi, statique. Mais pour l'observer je dois moi-même avoir une partie dynamique, qui “suit le mouvement”, et je puis le suivre parce que le marcheur alterne les moments statiques et dynamiques, et c'est par cette alternance que je constate le mouvement. Etc.

Plutôt que de parler de tendances nomade et sédentaire, je devrais parler de tendances territoriale et, disons, non territoriale, ou infrastructurelles et superstructurelles, tenant compte qu'il y a du mouvement dans l'immobilité et de l'immobilité dans le mouvement. Clairement, ce que je nomme dans une partie précédente les élites guerrières et non guerrières sont pour les premières dans la continuité de la culture “gotique”, pour les secondes, “italique”. Les désignations en élites guerrières et non guerrières ne spécifie pas les comportements des individus et des groupes mais leur généalogie: les “gotiques” sont héritiers d'une culture fondamentalement guerrière, les “italiques” d'une culture fondamentalement non guerrière. Je ne suppose pas que les uns sont des belliqueux par nature et les autres des pacifiques par nature, encore une fois c'est une tendance mais il y a du positif dans le négatif et du négatif dans le positif, du bellicisme dans le pacifisme et du pacifisme dans le bellicisme: en tout guerrier sommeille un paysan et en tout paysan un guerrier, et quand il le faut, il se réveillent. Factuellement, toute société est polarisée, qu'elle compte trois membres, ou trois mille, ou trois millions, ou trois milliards. Le temps passant, les humains ont appris à construire des sociétés de plus en plus larges en extension territoriale et en population, et à chaque extension ont dû inventer des méthodes pour restaurer cette polarité puisqu'au départ une société qui s'étend intègre des sociétés, donc des ensembles polarisés. Ce qui distingue principalement le mode d'extension “gotique” et celui “italique” est précisément la manière de “polariser”. Les populations culturellement gotiques ou germaniques privilégient la fédération ou la confédération, ce qui consiste en la préservation de la polarité propre à chaque entité conquise ou incluse, celles culturellement italiques ou latines préférant l'unification, donc la dépolarisation des entités incluses; dans l'un et l'autre cas, l'extension fait que la polarité de base de l'entité incluante devient inopérante passé une certaine extension, d'autant plus quand elle se fait linéairement, dans un axe nord-sud ou est-ouest par exemple, plutôt que par gain sur toute sa périphérie. Quand on est au bout du bout du monde, et bien, on n'a pas tellement le choix, on ne peut s'étendre que linéairement. Du fait, la “repolarisation” de l'ensemble étendu suscitera nécessairement un nouveau noyau, avec pour conséquence que l'un au moins des noyaux initiaux perdra sa fonction et parfois disparaîtra, s'il n'accepte pas de perdre son statut prééminent. C'est que, passer de la position de Centre du Monde à celui de trou du cul du monde, personne n'apprécie, pas plus les personnes que les cités, pas plus les cités que les États. Un trou du cul du monde relatif, disons, de passer du statut de centre principal à celui de centre secondaire ou tertiaire.

Pour reprendre mon ensemble impérial, romain et occidental, par le fait la rencontre de ces ensembles “gotiques” et “italiques” a eu pour conséquence de créer une polarisation instantanée. Là encore, une instantanéité à l'échelle des sociétés larges, ce qui pour des individus, des humains, peut apparaître un instant extrêmement long, très au-delà de leur propre durée. Bon, en faisant une petite pause pour m'occuper de l'ordinaire, aller chercher ma cafetière et me verser une tasse, puis, excusez la trivialité, aller pisser, je me suis pensé quelques trucs qui m'ont amené à considérer qu"il me faudrait reculer encore un peu dans le temps et m"étendre dans l'espace avant de revenir alentour de 1815, quelque part vers le centre de l'Europe. Les désignations “italique” et “gotique” partent de la situation qui s'invente vers la fin du II° siècle de notre ère dans cette péninsule eurasienne mais le contexte a ses origines bien avant et bien au-delà, vers l'est. Vers le nord-est pour les “Gotiques”, vers le sud-est pour les “Italiques”.

Toutes les populations “indo-européennes” d'Europe, ou d'ailleurs, ou pour être plus exact, toutes les cultures “indo-européennes” ont leur source dans un espace assez vaste au centre de l'Eurasie. Je fais la précision sur les cultures parce que les populations qui à l'heure actuelle sont dites indo-européennes ne viennent pas nécessairement de cette zone, pour l'essentiel même elles n'en viennent pas, et se sont “indo-européanisées” par choix ou par nécessité, au gré de l'expansion de groupes plus ou moins nombreux. On peut comprendre le processus ancien à partir de processus récents de même ordre. Tant qu'à faire, prenons le cas de l'ensemble “latino-gotique”: il ne s'est pas peuplé d'un coup d'un seul et en moins de deux siècles de populations “gotiques” et “italiques”, l'exemple récent de l'implantation normande au nord-ouest de l'Île-de-France le montre clairement, en un premier temps les Danois s'emparent d'un territoire littoral où ils forment une forte minorité sur la partie la plus côtière, de moins en moins forte en allant vers les terres; en s'alliant avec les élites locales, à la fois ils les “normandisent”, les font entrer dans leur famille car dans ces alliances la famille première est celle du dominant, et se “latinisent” en ce sens que pour s'inscrire dans le contexte local plus large ils doivent employer les langues de communication locales, ici les dialectes d'oïl et le latin. Les autres populations restent ce qu'elles sont, les troupes “danoises” restent danoises, la population “latine” reste latine. En un second temps, tout ça se brasse et s'uniformise, les élites restent ce qu'elles sont, donc plus profondément acculturées que les autres classes, qui en revanche tendent à se mêler et s'égaliser; lors de la seconde phase d'expansion vers l'intérieur des terres, on est déjà dans une situation d'acculturation réciproque, nominalement les élites sont “normandes”, factuellement elles sont autant ou plus “latines” que “danoises”; une fois l'ensemble stabilisé et pérennisé, tout le monde est “normand” mais des Normands qui sont culturellement beaucoup plus “latins“ que “danois”. Pareil par exemple pour les gallo-romains: beaucoup plus “gallo” que “romains” au départ, sinon au niveau des élites, puis le temps passant tout ça se mélange et on ne peut plus trop faire le partage sur le plan culturel, par contre sur le plan de la population elle est majoritairement “gallo“. Mais “romaine”. Gallo parce que majoritairement autochtone, Romaine parce que liée structurellement et culturellement à l'Empire romain, y compris après sa chute.

Pour les Indo-européens on a nécessairement eu quelque chose de similaire, un “bassin culturel” et linguistique plus ou moins unifié, qui par décision ou par nécessité commence à s'étendre vers ses périphéries, pouvant selon les circonstances remplacer complètement les populations locales, les soumettre, les acculturer, procéder à une acculturation réciproque, s'acculturer elles-mêmes, ou se faire massacrer. Question de distance et de rapport de population, et aussi, de profil des groupes d'expansion: les groupes uniquement constitués d'hommes en rupture de ban avec leur société d'origine ont nécessité à s'allier avec les autochtones, en tout cas au moins ceux de sexe féminin, s'ils comptent se perpétuer, “faire souche”. Toujours est-il, toutes les populations de ce finistère eurasien ont une forte composante linguistique et souvent culturelle de source indo-européenne, mais finissent toujours par rencontrer des populations d'autres bassins culturels qui, disons, leurs sont supérieures, en ce sens qu'elles ont la capacité de leur résister, et de les acculturer, qu'elles le veuillent ou non. Ce qui nous ramène aux “Gotiques” et aux “Italiques”. Les premiers ont une proximité culturelle avec le bassin, disons, turco-mongol du nord-est, les seconds une proximité culturelle avec le bassin, disons, sémitique du sud-est. Ce n'est pas aussi simple et linéaire mais en gros on peut le décrire comme ça. Pour les “Italiques” c'est indirect au départ, la péninsule et les principales grandes îles proches ont attiré des populations, notamment grecques et étrusques, qui y ont installé des colonies et des comptoirs (pour mémoire, on nomma Grande-Grèce la Sicile, et Étrurie, donc pays des Étrusques, une large part de l'Italie centrale et du nord, ainsi que la Corse). À coup sûr, les Hellènes ou Achéens se rattachent par leurs langues et leurs dialectes aux Indo-européens mais leur culture s'est fortement rapproché de celles en vigueur plus à l'est, quant aux Étrusques ils ne sont pas rattachés aux Indo-européens, on ne sait pas trop à quel bassin linguistique les rattacher, mais les uns et les autres doivent beaucoup au bassin culturel “sémite” en tout premier leur alphabets, qui tous deux dérivent de l'alphabet phénicien. Savoir qui influença qui, en tout cas les alphabets étrusque et grec sont convergents formellement mais pas nécessairement pour les sons notés. Toujours est-il, que ce soit par les Grecs ou les Étrusques, et quelques autres, les populations italiques, spécialement du Latium, ont intégré beaucoup d'apports culturels “mésopotamiens”, dont le tropisme sédentaire. À l'inverse, les “Gotiques” ont une plus grande proximité avec les cultures nomades du nord-est, de l'Asie centrale.

On peut tout de même décrire l'apport italique du couple “gotique-italique” comme pacifique, celui gotique comme belliqueux, en ce sens que leur manière de s'étendre induit à terme plutôt la “pacification” et plutôt les conflits, sans guillemets. Ça ne concerne pas proprement les territoires conquis, les Latins comme les Germains n'étaient pas spécialement aimables avec les autochtones mais pas spécialement agressifs non plus, ça dépendait, comme souvent, des rapports de force et du contexte plus large, ça concerne les suites: l'expansion “italique” étant unificatrice, les territoires annexés avaient entre eux des rapports point trop agressifs; à l'inverse les confédérations “gotiques” étaient souvent de circonstance et les diverses nations qui les composaient étaient au moins aussi agressives envers les nations “gotiques” proches qu'envers les autres, y compris quand elles étaient censément alliées voire “du même peuple” (guerres entre nations “franques” par exemple). Quelle que soit sa taille, une société doit alterner les phases, à certains moments un des noyaux est actif, l'autre passif, à d'autres celui actif devient passif et réciproquement. En théorie. En pratique, quand l'entité politique devient très large ça se passe plus ou moins bien, cette nécessaire inversion. D'une part parce que dans chaque sous-ensemble il y a des tiraillements, de l'autre parce que, et spécialement dans les cas de fusion d'ensembles préexistants, la “nature” couve toujours sous la “culture”: même “latinisées” les nations “gotiques” restent gotiques, même “germanisées” les nations “italiques” restent italiques. Les cultures profondes ne s'effacent pas comme ça, par décision de justice, pour rappel, deux cent trente ans après l'abolition des privilèges une part significative des habitants de mon petit Liré parlent de Monsieur le Prince et le saluent par un Son Excellence ou Votre Excellence, selon les cas.

1815. La fin de l'Empire français, et le début de l'Empire allemand. Un lent début, et une évolution erratique. Au départ, une double reconstitution, celle de la Confédération germanique, qui dans sa forme reprend la très ancienne forme “gotique” de la confédération, qui s'institua dès le III° siècle de cette ère, de manière plus ou moins formelle et avec plus ou moins d'extension selon les moments, et qui dans son territoire reprend, à quelque chose près, celui du Saint-Empire romain germanique dans sa partie non autrichienne. Je ne retracerai pas ici le processus, je vous conseille la lecture de l'article signalé ou de celui sur l'Empire allemand pour plus ample informé, en gros, durant une très longue phase (1815-1866) certains confédérés, en tout premier la Prusse, unifient peu-à-peu la confédération par le biais de l'économie et la finance principalement, jusqu'au moment où le principal acteur, la Prusse justement, se sent assez fort pour démarrer une unification politique, qui impliquait nécessairement une confrontation avec l'autre grand acteur “gotique”, l'Autriche, qui se présentait elle aussi comme héritière du Saint-Empire et ne voulait pas d'une unification allemande sans sa domination; c'est que, et l'Histoire montra en 1938 que c'était le cas, l'Empire austro-hongrois supposait qu'une Allemagne unifiée aurait le même projet, l'unification germanique, la reconstitution du Saint-Empire, mais sous son égide donc en défaveur de la famille régnante d'Autriche-Hongrie, et les moyens d'y parvenir. Faut dire, à tous points de vue (démographie, industrialisation, cohésion “ethnique”, etc.) l'Allemagne était nettement plus puissante, donc une Allemagne unifiée un concurrent dangereux dans un tel projet. Après une brève période d'unification partielle dans sa forme (en théorie, une confédération) et son étendue (25 des 35 entités de la Confédération de 1815, les plus septentrionales, certaines annexées par la Prusse, une “réparation de guerre”), l'Empire est officiellement fondé à l'issue de la guerre franco-allemande de 1870, qui fut à la fois cause et conséquence de cette unification en cours. C'était factuellement plus un “empire prussien” que proprement allemand mais du moins, c'était bien une (ré)unification. Mes yeux tombent sur la première phrase de cet alinéa, donc je précise: l'Empire français est bien sûr l'Empire napoléonien en Europe, non l'Empire colonial qui se fit plus tard; le Premier Empire, j'en parlais dans la première partie, est la première et brève reconstitution complète, sauf bien sûr sa partie britannique, de l'Empire romain d'Occident après la chute de 476.

Les Allemands, les Germains... Je vais être malséant: ils ont une sale mentalité. Ou ils l'avaient, j'ose espérer que ça n'est plus trop le cas, du moins plus le cas de la manière dont ça le fut jusqu'en 1945 au moins. C'est que, ce qu'on est aujourd'hui découle de ce qu'on se donne comme origine. Culturellement et linguistiquement la France n'est guère moins “germanique” que ne l'est l'Allemagne et l'Allemagne guère moins “latine” que ne l'est la France mais au XIX° siècle l'une opta pour «Nos ancêtres les Gaulois», l'autre pour «Nos ancêtres les Germains», l'une sur un mode inclusif – dans mon jeune temps, le roman national français était multicouche, la France était à la fois gauloise, romaine et franque, et aussi universelle, sur les cartes de géographie des petites écoles de campagne de la fin des années 1960 on voyait encore de vastes espaces colorés en rose, la couleur de l'Empire colonial français. La réalité importe mais la symbolique aussi: que dans les faits ce ne fut pas si évident (et j'en sais quelque chose puisqu'une partie de ma famille est autochtone d'un de ses anciennes colonies) dans l'imaginaire français en métropole l'entreprise coloniale avait comme principal motif affiché sa “mission civilisatrice”. Vous savez, les conquêtes “pour le bien”, avec une “bonne” intention. Une conquête est une conquête et pour les territoires conquis il n'y a jamais de “bonne” conquête mais du moins, l'intention compte au niveau de la métropole, même si elle n'oublie pas ses intérêts propres et même si sur place ça n'induit pas que les colons soient spécialement bienveillants, la France a tendance à se lancer dans des conquêtes “pour le bien des populations conquises”, ce qui n'est pas le cas de tous les conquérants, beaucoup ne visant qu'à leur bien propre. D'un sens, les États-Unis sont proches de la France de ce point de vue, ils ont presque toujours une “bonne” intention quand ils décident de conquérir un territoire pour l'annexer ou le contrôler, et comme pour la France il y a loin de l'intention à la réalisation. Comme dit, on ne fait pas le bien d'un tiers contre sa volonté...

Je crains de paraître mordant là où beaucoup sont conciliants, et modéré là où beaucoup sont radicaux. Autant je trouve détestable qu'on veuille faire figurer dans une loi la notion de rôle positif de la colonisation car la loi n'est pas faite pour dire ce qui est bon ou mauvais dans l'Histoire; j'ai des doutes sur l'intérêt des lois qui rendent judiciairement condamnable le négationnisme mais du moins, il ne s'agit pas d'imposer une “vérité historique”, on condamne la négation de faits historiquement attestés, ce qui n'induit rien quant à leur interprétation; le «rôle positif de la colonisation» est une opinion; certes recevable mais discutable, comme celle sur son rôle négatif; imposer par la loi une opinion comme un fait est dangereux. Cela posé, oui, l'opinion qu'il peut y avoir un “rôle positif de la colonisation” me semble recevable, tout autant que celle sur son rôle négatif, ou sur son rôle neutre ou nul, ou... Il n'est qu'une manière de savoir quel rôle eut, non pas la colonisation en soi ou, en la circonstance de ce projet d'article de loi, la colonisation française en soi, mais chaque cas de situation coloniale. J'en parle pour une raison simple: nous somme tous à la fois colonisateurs et colonisés, c'est un processus ordinaire et constant de construction et d'expansion des sociétés. La France serait-elle ce qu'elle est si elle n'avait été moult fois au cours des temps, tantôt colonisée, tantôt colonisatrice? Je ne sais pas si c'est une nation particulièrement plaisante mais je la trouve assez intéressante. Même si en tant qu'entité politique il est somme toute récent, par sa structure le territoire limité à l'est par les Alpes, le Jura et les Vosges, au sud par la Méditerranée et les Pyrénées, à l'ouest par une mer et un océan, forme de longue date un ensemble assez cohérent et ouvert, y compris, au nord-nord-est, vers le continent, et attractif, j'aime qu'on puisse y évoquer une brassée d'ancêtres qui viennent de partout, nos ancêtres les Celtes, les Gotiques, les Italiques, les Hébreux, les Philistins, les Grecs, les Turcs, les Bretons, les Normands, les Kanaks, les Caldoches, les Maghrébins, les Ouest-Africains, les Angles, les Saxons, les Pictes, les Indiens des Indes orientales et des Indes occidentales, etc. Je suis modérément charmé par “nos ancêtres les Gaulois”, rapport au fait que “Gaule” est le nom donné à ce territoire par le colonisateur romain mais n'ai rien contre “nos ancêtres les Gallo-romains” car la fusion de divers peuples en ce peuple Gallo-romain est un fait historique datable et effectif et a résulté en un peuple autre, à la fois “gallo” et “romain” et ni l'un ni l'autre et plus que la somme des deux.

La colonisation n'a que rarement un “rôle positif” quand elle a lieu, mais avec le temps on peut avoir une opinion différente: les divers peuple colonisés par la France entre 1830 (conquête de l'Algérie) et 1962 (fin de l'Empire colonial, à peu de choses près – à noter que la première colonie d'importance de cette phase de colonisation fut aussi la dernière importante à retrouver son indépendance) n'ont en général pas trouvé que cette colonisation fut positive, mais une fois indépendants, pour beaucoup ils n'ont pas trouvé inintéressant de garder un lien fort avec l'ancien colonisateur. Disons, la phase de conquête et d'occupation par un “empire”, qu'il soit proche ou distant, est toujours négative, car pour le redire personne n'aime occupé, serait-ce “pour son bien”, en revanche il peut arriver, et il arrive somme toute assez souvent, que par après ça se révèle positif; ou pour le dire autrement: il n'y a que très rarement de rôle positif de la colonisation mais il y a souvent des conséquences ultérieures, post-coloniales, positives, à plus ou moins long terme.

Les “Gotiques” ont un problème ancien, les “Italiques” aussi mais à moindre titre, leur situation géographique: sauf une petite ouverture au nord, sur des eaux difficiles et sur une mer fermée, les peuples gotiques sont limités à l'ouest, à l'est et au sud, où qu'ils puissent souhaiter s'étendre il y a déjà quelqu'un sur place, et pas spécialement faible ni accueillant; les peuples italiques ont une ouverture plus grande mais sur des mers fermées, et comme les peuples gotiques, s'ils veulent s'étendre sur le continent ils se confrontent à des voisins pas spécialement ravis de les voir arriver. Personne n'aime les colonisateurs, même pas les colonisateurs. Oui: les colonisateurs n'aiment pas les autres colonisateurs, qui sont des concurrents potentiels ou effectifs, et à terme n'aiment pas leurs propres colonisateurs car fatalement, vient le moment où ils réussissent, prennent leur indépendance et deviennent des concurrents, ou le moment où ils échouent et veulent revenir dans la “mère-patrie”, qui n'aime pas trop ça: des perdants et des surnuméraires...

Ah! Les revenants! J'en parle vite fait. Les colonisateurs sont des émigrants ou les émigrants des colonisateurs. Disons, on ne peut guère faire la différence, du moins au départ: des gens qui partent de chez eux en espérant trouver mieux ailleurs, et dans ledit ailleurs il y a des gens. Donc pour les autochtones ce sont des immigrants. La colonisation est une hypothèse qui n'est pas toujours confirmée par les faits: si on part à la conquête de nouveaux territoires et que l'on échoue, au pire on en meurt, au moins pire on est mis en esclavage, au un peu moins pire on trouve à s'employer sur place mais en bas de l'échelle et avec une faible chance d'évolution de carrière, avec de la chance, du moins au moment où on y parvient, on arrive à prendre le chemin du retour; mais comme dit, la terre d'origine n'aime pas les perdants, du fait le retour à la maison n'est pas nécessairement une chance, au bout du chemin. Après, et bien il se peut que les conquérants réussissent dans leur entreprise, mais il se peut aussi que ce soit une réussite mitigée, dans le sens qu'on n'a pas toujours la chance de conquérir une terre aussi riche qu'on le rêvait au départ; disons, les conquérants qui s'empareraient de la Mauritanie, on peut voir ça comme une réussite mais à mon avis ça rapporterait plus de problèmes que de richesses. Le colonisateur conquiert et s'empare d'un territoire riche avec une population travailleuse et relativement facile à soumettre, on rentre au pays fier et heureux, du coup les autorités arment une flotte, l'envoient là-bas, et ses envoyés revendiquent le territoire pour leurs mandants. Les revenants, ou ils sont tricards, ou ils sont spoliés. C'est comme ça.

Et bien sûr il y a l'autre sorte de revenants: ceux qui partent à la conquête de terres plus ou moins lointaines, qui réussissent ou non la conquête mais qui du moins restent sur place, qui finissent, eux ou leurs descendants, par s'y faire une place, qui prospèrent mais qui entretiennent la nostalgie, le regret du pays natal, sur un mode positif (le pays où coulent le lait et le miel) ou négatif (la terre marâtre qui nous a chassés ou abandonnés). Dans l'un ou l'autre cas, ils ne rêvent que d'une chose, revenir dans la terre “natale” pour mettre la main dessus, par appât des richesses ou par désir de vengeance. Je ne ferai pas ici la liste de tous les cas mais de fait, pas mal de descendants de colonisateurs conquièrent, trois, quatre, dix générations plus tard la terre d'origine de leurs ancêtres au prétexte, justement, que c'est “leur” terre, la terre de leurs ancêtres. Je vous le dis, les revenants on ne les aime pas – des emmerdeurs...

Pourquoi les Allemands et autres “Germains” sont-ils des sales gens avec une sale mentalité? Parce que le récit commun sur l'Histoire de l'Europe raconte qu'au cours du temps l'ensemble de l'Europe a été “germanique” ou, dans mes termes, “gotique”. Ce qui est vrai. Du moins, c'est vrai de la manière dont je l'ai raconté pour la France ou la Grande-Bretagne: sous le contrôle d'élites guerrières qui se revendiquaient “gotiques”. Ce qui après trois ou quatre générations après la conquête n'a plus grand sens; les Romains (là, je parle des “Italiques” qui furent à l'origine de l'expansion de l'Empire romain, donc de la structure politique qui s'y attache) eurent pendant longtemps un système administratif assez efficace, qui permet de suivre les processus de latinisation: dans une province, une fois le pouvoir impérial bien installé les élites locales se “latinisaient”, ce qui signifie: adoptaient un nom “latin”, selon le système courant, qu'on dira “trinomial”: un nom personnel ou prénom, un nom de famille ou patronymique et un nom de tribu; le troisième indiquait à quelle tribu romaine on se rattachait. Bien sûr, ces élites autochtones avaient rarement un lien généalogique réel avec ces tribus mais ça n'importait guère, à Rome même c'était une pratique courante pour les individus d'adopter un nom de tribu autre que celui auquel on était généalogiquement relié, entre autres raisons parce que la pratique de l'adoption était elle aussi très courante et qu'une personne “adoptée” prenait en général les noms patronymique et de tribu de son parent adoptif. Je lisais il y a peu un billet où l'on évoquait l'usage, disons, politique de la notion contemporain de famille, tiens ben, je le recherche. Voilà: «Désigner ou Décider? Exigences pour une démocratie permanente» par Casouffle. Je cite:

«La famille reste la première  préoccupation dans notre société. Cette priorité donnée au cercle familial ne s’est pas imposée d’elle-même. C’est une construction culturelle tout à fait artificielle. Ce sont les décideurs publics, sous couvert d’une célébration de la famille qui trouve son apogée dans tous les régimes autoritaires/dictatoriaux, qui en ont fait le socle absolu de l’organisation sociale.  L’utilisation de la famille comme  unité élémentaire constitutive de nos ambitions personnelles, fait qu’elle agit aujourd’hui comme l’agent principal de la fragmentation sociale.
Autrefois les communautés d’habitants dans chaque quartier avaient un poids politique qui pouvaient faire céder les décideurs élus. L’addition des familles en est incapable».

À dire vrai, dans toute société la notion de famille, de “groupe d'appartenance généalogique”, «est une construction culturelle tout à fait artificielle», ce que Casouffle pointe est la notion de famille en tant que «famille nucléaire biologique» ou un truc du genre: papa, maman et leurs enfants biologiques. Même dans les sociétés qui définissent la famille ainsi on sait que c'est très artificiel puisqu'on y peut adopter, concevoir avec un don de gamètes et même désormais, ne participer en rien à la conception tout en n'adoptant pas (“mère porteuse” qui fournit l'ovocyte et insémination par sperme d'un donneur qui n'est pas un des futurs parents), mais beaucoup de parents non géniteurs dissimulent le fait à leur progéniture – bon, dans le cas de couples de même sexe on ne peut pas trop le faire mais dans ceux de couples de sexes phénotypiquement différents ça n'est pas rare, on fait semblant d'être les géniteurs. Oui, je précise «de sexes phénotypiquement différents» parce que désormais la chirurgie esthétique fait des miracles et peut donner un phénotype “masculin“ à une personne ayant un génotype “féminin” et réciproquement. Pour en revenir à la citation, Casouffle pointe donc qu'en effet cette définition de la famille restreinte, “nucléaire”, et biologique, favorise la fragmentation sociale. La famille dans la Rome antique n'était pas moins artificiellement définie, par contre on ne se masquait pas cette artificialité: les parents reconnus par la société sont ceux qui se disent parents, et pas nécessairement les géniteurs.. Bien sûr, comme pour les mariages arrangés les adoptions de convenance ne répondaient pas à un “souci d'enfants”, d'autant que très souvent on adoptait des adolescents ou des adultes, et comme les mariages arrangés ça concernait surtout les plus hautes classes: le gros propriétaire, le patricien, l'empereur qui à un âge déjà avancé n'avait pas de fils ou seulement des fils imbéciles ou peu fiables, adoptait un garçon qui lui semblait apte et en faisait son héritier.

Donc, l'administration romaine permet de voir comment, peu à peu, les élites autochtones des provinces s'intègrent aux élites romaines en entrant dans leurs familles nominalement au sens strict, en adoptant leurs noms de tribus et parfois de familles. Les archives “gotiques” sont moins fiables parce qu'elles sont tenues par les élites mêmes ou par leurs affidés, de ce fait les généalogies sont assez souvent arrangées. Faut dire, si les Romains et plus largement les “Italiques” n'étaient pas des tendres, les “Gotiques” étaient carrément des sauvages. Non pas comme conquérants – à mon avis ça se valait – mais entre eux et même au sein des familles. Si vous avez un peu suivi les liens que je vous conseillais dans la première partie concernant la Normandie, vous aurez vu que quand un puissant décédait, ses potentiels successeurs avaient tendance à tomber comme des mouches, qui poignardé, qui passé au fil de l'épée, qui émasculé et aveuglé, qui empoisonné, et que souvent, par précaution, on massacrait ses épouses et sa progéniture. Il m'arrive de l'écrire sans détailler, le système féodal première manière était réellement aristocratique, et non pas oligarchique comme il le devint par après, c'était «le pouvoir des meilleurs»; et dans un système aristocratique où “les meilleurs” sont les meilleurs guerriers, on a intérêt à savoir se défendre par les armes pour prouver ses qualités...

Tout le monde est un sale type, ou une... C'est quoi le féminin de type? Typesse? Ah! Mon correcteur orthographique l'admet. Donc: tout le monde est un sale type ou une sale typesse. Je ne sais pas pour vous mais pour moi, l'être le plus important en cet univers c'est Ma Pomme. Je ne suis pas prêt à faire n'importe quoi pour me préserver mais je suis prêt à faire beaucoup. Toutes les entités politiques ont une sale mentalité. Tout ce qui ressort du vivant a un sale principe: moi d'abord. Je ne vous connais pas mais honnêtement, vous ne pensez pas que votre propre préservation est TRÈS importante? Si ce n'est pas le cas, je vous le dis sans ambages: vous êtes une conne ou un con. Je ne souhaite en aucun cas vivre éternellement, ça aussi serait une connerie, mais j'espère vivre aussi longtemps et aussi bien que possible. Et tout ce qui va contre ce projet me contrarie fort. La question est alors: qu'est qui peut aller dans le sens de mon projet et qu'est-ce qui peut aller contre? Et ma réponse: faire n'importe quoi va contre mon projet. Raison pourquoi je suis prêt à faire beaucoup mais pas n'importe quoi pour me préserver. Dans un autre billet je citais cette sentence de Clémenceau:

«Il suffit d'ajouter “militaire” à un mot pour lui faire perdre sa signification. Ainsi la justice militaire n'est pas la justice, la musique militaire n'est pas la musique».

Entièrement d'accord. Ça n'induit pas que tout militaire est un con, mais que tout militaire qui ne voit la réalité qu'au filtre de sa fonction en est un. Je suis, disons, un non violent mais je ne suis pas un pacifiste. Ça ne signifie pas que je ne suis pas partisan de la paix, simplement je ne suppose pas que la paix puisse jamais être un état permanent et universel. Le monde est peuplé de personnes qui collent l'adjectif “militaire” ou “guerrier” à pas mal de substantifs. Il en est même qui croient en une paix militaire, vous savez, «qui veut la paix prépare la guerre». Il n'avait pas tort, le nommé Jésus, en disant «Si on te frappe la joue gauche, tend la joue droite» ou un truc du genre. Par souci de précision j'ai vérifié et c'est l'inverse, d'abord la joue droite puis l'autre, donc la gauche peut-on supposer. Je cite tout le passage:

«Vous avez appris qu’il a été dit: œil pour œil, et dent pour dent. Mais moi, je vous dis de ne pas résister au méchant. Si quelqu’un te frappe sur la joue droite, présente-lui aussi l’autre. Si quelqu’un veut plaider contre toi, et prendre ta tunique, laisse-lui encore ton manteau. Si quelqu’un te force à faire un mille, fais-en deux avec lui. Donne à celui qui te demande, et ne te détourne pas de celui qui veut emprunter de toi.
Vous avez appris qu’il a été dit : Tu aimeras ton prochain, et tu haïras ton ennemi. Mais moi, je vous dis: Aimez vos ennemis, bénissez ceux qui vous maudissent, faites du bien à ceux qui vous haïssent, et priez pour ceux qui vous maltraitent et qui vous persécutent, afin que vous soyez fils de votre Père qui est dans les cieux; car il fait lever son soleil sur les méchants et sur les bons, et il fait pleuvoir sur les justes et sur les injustes. Si vous aimez ceux qui vous aiment, quelle récompense méritez-vous? Les publicains aussi n’agissent-ils pas de même? Et si vous saluez seulement vos frères, que faites-vous d’extraordinaire? Les païens aussi n’agissent-ils pas de même? Soyez donc parfaits, comme votre Père céleste est parfait». (Matthieu, 5, 38-47)

Tiens ben, il me semble ne pas avoir cité la Bible jusque-là dans ce billet désormais assez long. Je vérifie. C'est le cas. Je la mentionne sans la citer. Je ne le jurerai pas mais tout au plus en aurai-je cité une brève sentence. Faut dire, cet ouvrage est une source inépuisable de sagesse. J'évoquais Jacques Ellul dans la première partie, ou dans «Les mots qui piègent». Il se présentait lui-même comme “anarchiste chrétien”, ce qui m'étonne, mais en même temps sa dépréciation du “christianisme” version Constantin en tant que dévoiement du message évangélique me donne à croire qu'il fut un “chrétien” de mon genre, sinon que je ne puis me dire chrétien précisément parce que le terme découle de la version constantienne de l'interprétation de la Bible. Précisément, ce que nous dit Ellul est: lisez la Bible, et ne vous contentez pas des interprétations qu'on vous en propose. Parlant de ça je pense à une autre personne de ce genre, Erri De Luca: ni chrétien ni juif mais grand lecteur de la Bible en hébreu, en araméen et en grec. Et probablement “anarchiste”, si du moins le terme désigne non pas les personnes qui sont “contre le(s) pouvoir(s)” mais que la question du pouvoir n'intéresse pas. Pour moi je me contente de la lire en français ou à l'occasion en anglais mais pour pallier à mes incompétences en hébreu, araméen et grec j'en lis des traductions diverses. Allez, un peu de commentaire ou plutôt, d'exégèse, en prévenant que ça ne sera que mon interprétation, qui ne vaut que ce qu'elle vaut, donc pas grand chose.


Humilité, orgueil ou pondération.

Il m'arrive de m'apprécier, il m'arrive de me déprécier, il m'arrive de me dire “comme tout le monde”, et “comme vous”. Cette incise se relie bien sûr à la fin de l'alinéa précédent, «qui ne vaut que ce qu'elle vaut, donc pas grand chose»., à propos d'une interprétation à venir. On peut lire cela comme... Et bien, on peut le lire comme on veut, j'écris, vous lisez, j'écris comme j'écris, vous lisez comme vous lisez. Je suis responsable de ce que j'écris, non de ce que vous lisez. De mon point de vue, la meilleure manière de me lire est de le faire en tenant compte de toutes les mentions où je donne des informations ou des indications sur mes propres idéologies. Cela dit je serai le dernier à vous reprocher de me lire au filtre de vos propres idéologies, vu que c'est ma pratique habituelle. En tout cas, on peut comprendre, interpréter cette fin d'alinéa comme de l'humilité ou de l'orgueil. Donc, je précise ceci: mon intention est pondérée. Mes discussions valent ce qu'elles valent et pour certaines elles valent grand chose, pour d'autres non. Par contre aucune partie d'une de ces discussions ne vaut grand chose, aucune ne vaut autre chose que ce que vaudrait un extrait d'un texte que vous écririez. Puis, nulle interprétation ne vaut grand chose car seul vaut le texte commenté. Il m'arrive d'être humble, il m'arrive d'être orgueilleux, quand j'écris j'évite autant que se peut l'une ou l'autre chose. Mon explication ne vaudra pas grand chose parce qu'aucune interprétation ne vaut grand chose, cela posé j'escompte faire un commentaire d'une certaine validité, et si possible assez pertinent, mais ça ne sera qu'un commentaire de la Bible parmi des millions, des milliards d'autres.


 Il n'a pas tort, celui qui tint ce propos: aimer son prochain ne suffit pas si on limite ce prochain à son ami, mon ennemi aussi, mon ennemi surtout est mon prochain, le soleil se lève sur le méchant et le bon, la pluie tombe sur le juste et l'injuste. Que dit-il en substance? On ne peut être, disons, dans le bien en calquant son action sur celle de qui est dans le mal, ni sans contradiction vouloir la paix et préparer la guerre. Dans d"autre passages des Évangiles on voit son personnage principal n'être pas spécialement aimable et passif, tenir des propos et avoir des actes apparemment violents, mais ces actes ne se tournent jamais vers les personnes et ces propos s'adressent à “soi-même”, à ceux qui se prétendent de la même foi que lui.. Il y a si je me rappelle deux, peut-être trois récits d'exorcismes, à quoi ont pourrait ajouter l'épisode du désert et de la tentation du démon ou du diviseur (du “diable”); l'exorcisme est une forme de violence mais une violence vers soi, vers sa propre malignité, car comment agir contre la violence en étant violent soi-même? Tout ça n'est pas simple bien sûr mais du moins peut-on dire que l'on ne réduira jamais le niveau de violence en ce monde en étant violent contre les violents, au plus on peut user de la violence contre sa propre violence, sans pour cela se violenter soi-même.

Rien n'est simple donc, nécessairement il y a de la non violence dans le violent et de la violence dans le non violent. Le principe de la non violence est celui du judo: tirer parti de la violence même du violent pour la retourner contre lui. Mais pour cela on doit favoriser la rencontre de sa propre violence avec celle du violent, non pas la projeter vers lui mais l'attirer vers elle – toujours le principe du yin et du yang.

Revenons aux guerriers et aux “Gotiques”. Il n'est pas mauvais de se revendiquer d'une ancestralité “gotique” sauf si on ne se revendique que d'elle; nul ne doit méconnaître qu'il a de la violence en lui, précisément pour tenter autant que possible de ne pas être guidé par elle. Les Allemands ont pour l'essentiel opté, au cours de la construction des romans nationaux durant le XIX° siècle, pour une ancestralité locale exclusivement “gotique”; certes ils se reliaient à d'autres ancestralités, mais lointaines – les Grecs, les Ariens devenus “Aryens” dans leur propre mythologie – et en outre, ils les ont “germanisés”, durant cette construction de leur mythologie ils ont passé un temps assez long et de nombreux récits visant à inverser ce qui semblait pourtant le chemin le plus vraisemblable, non pas une indo-européanisation de l'est vers l'ouest et du sud vers le nord mais du nord vers le sud et de l'ouest vers l'est, du moins pour la façade atlantique de l'Eurasie, non pas un rayonnement du centre vers la périphérie mais une diffusion linéaire de l'extrême nord-est à l'extrême sud-est. Comme il m'est arrivé de l'écrire et comme l'exposa longuement l'archéologue Jean-Paul Demoule dans Mais où sont passés les Indo-Européens?, le récit élaboré tout au long des XIX° et XX° siècles sur, non pas l'indo-européen mais les hypothétiques “Indo-européens”, est largement une fiction quand il s'agit de déterminer un “peuple originel” sur une “terre originelle”. C'est bête à dire mais si l'on accepte l'hypothèse de l'origine africaine des humains, tout humain établi hors du continent africain est nécessairement un migrant et ne réside pas dans sa terre originelle. On peut le comprendre d'autre manière, la question du “premier occupant”, ce qui ne fait que reculer le problème: si on accepte l'idée du développement d'un bassin culturel indo-européen au plus tôt il y a environ 8000 ans, plus vraisemblablement il y a 5000 à 7000 ans avec une bonne hypothèse pour environ 6000 ans, d"évidence, ce ne sont alors pas les “premiers occupants” car des humains, il y en a depuis bien plus longtemps en Eurasie centrale; et bien sûr, si toujours l'hypothèse d'un bassin originel quelque part au nord de la Mer Caspienne et/ou de la Mer Noire est exacte, toute implantation indo-européenne en-dehors de cette zone n'est pas une “terre originelle” et ils n'y sont pas “le premier occupant”. Bien sûr, cela vaut pour tous les peuples, toutes les nations, toutes les cultures et toutes les civilisations hors d'Afrique/ Mais les romans nationaux et les ancestralités mythiques ne s'intéressent pas aux raisonnements de ce genre, il s'agit moins de décrire une réalité historique, protohistorique ou préhistorique vraisemblable ou avérée que de construire un discours de légitimation des revendications territoriales ou de justifier des conquêtes sur la base d'un ancestralité première antérieure à toute autre ancestralité.

Factuellement, je n'ai pas d'hypothèse sur les motivations et intentions des inventeurs des divers romans nationaux développés au long du XIX° siècle, sauf pour quelques-uns qui en toute certitude n'avaient guère de connaissances dans les domaines permettant de construire leurs hypothèses philologie, histoire, anthropologie, archéologie, etc.) et en revanche une intention clairement idéologique et politique de justification des annexions de territoires par telle ou telle “puissance“, mais j'ai des hypothèses assez fondées sur la manière dont les entités politiques à-peu-près constituées alentour de 1870 (le processus de construction des États-nations européens se poursuivit jusqu'au début de la décennie 1920 mais les principales entités politiques étaient constituées au tournant des XIX° et XX° siècles, le seul événement très significatif après la première guerre mondiale fut le démantèlement de l'Empire Austro-hongrois mais dès avant cette guerre il était en voie de déliquescence, tout au plus le conflit hâta un peu sa fin) ont sélectionné les “théories” qui leurs servirent à construire le roman national officiel, celui diffusé dans les manuels scolaires. Pour mémoire, l'invention du slogan «Nos ancêtres les Gaulois» en France, qui s'il devint proprement “officiel” sous la III° République, était déjà quasi-officiel dès le Second Empire, non que l'arrière-plan idéologique fut proprement «le peuple contre les élites», en revanche Napoléon III devait appuyer sa légitimité sur une autre ancestralité que les élites qui se mettaient dans la filiation des élites de l'Ancien Régime, donc d'une ancestralité franque. L'Empire allemand s'appuya sur une ancestralité exclusivement germanique moins tant, au départ, en référence à une époque très ancienne, celle des premiers siècles de l'ère commune, mais en référence aux divers empires qui s'établirent plus ou moins durablement à partir du IX° siècle, en premier, chronologiquement, l'Empire carolingien, et principalement au tout dernier, le second et assez durable Saint-Empire romain germanique – pas toujours très stable, spécialement entre le milieu du XVI° siècle et le milieu du XVII°, mais en tout cas durable – qui en 1815 était encore contemporain, puisque sa fin officielle n'a pas une décennie et eut lieu le 6 août 1806, tenant compte qu'il avait commencé de vaciller dès le milieu du XVIII° siècle – pour faire un parallèle et constater que la fin d'un régime ou d'une entité politique est rarement rapide, comme je le mentionnais précédemment la “monarchie absolue” française donne des signes de faiblesse dès la mort de Louis XIV mais il faudra presque un siècle pour qu'elle s'écroule définitivement, puisque la Restauration ne parvint jamais proprement à la restaurer. Dès le milieu du XVIII° siècle donc, le compromis très fragile de 1648 entre la partie nord, majoritairement “protestante”, du territoire de la future Allemagne, et sud, majoritairement “catholique”, de ce qui deviendra l'Empire d'Autriche puis sur la fin l'Empire Austro-hongrois, bat de l'aile, leur séparation en 1806 n'est donc que la confirmation de jure d'un état de choses déjà très évident de facto depuis au moins un quart de siècle.

Ce que je raconte à propos de l'Allemagne était très explicite à l'époque, le principal acteur de l'Empire allemand, Bismarck, ne faisait pas mystère de son projet, la reconstitution du Saint-Empire sinon peut-être sa partie “italique”, perdue par l'Autriche peu avant la fondation officielle de l'Empire allemand; en revanche, et ce fut la cause officielle de la guerre franco-prussienne de 1870, même si là encore Bismarck ne fit pas mystère du fait que la revendication du trône d'Espagne par un parent de son souverain Guillaume était de sa part une provocation pour obliger la France à déclarer la guerre à la Prusse. Les articles de Wikipédia le mentionnent, pour Bismarck cette guerre fut entre autres conçue comme une revanche de la bataille d'Iéna de 1806, qui fut la cause directe de la chute officielle du Saint-Empire, mais s'inscrivait aussi dans son projet en cours d'unification de l'Allemagne, car quoi de mieux qu'une guerre pour rassembler, puis unifier? Et de fait, les “alliés” de la Confédération germanique du nord, c'est-à-dire les dernières principautés de l'antérieure Confédération germanique, furent intégrées à cette confédération du nord qui devint dans le même temps l'Empire allemand. Par contre, l'évolution de l'Empire d'Autriche en Empire austro-hongrois quatre ans plus tôt empêcha toute possibilité immédiate de recréation du Saint-Empire, parce que si dans le nom l'Autriche est première, le pouvoir s'était déplacé en Hongrie, et que ladite Hongrie ne voyait pas les chose de la manière de Bismarck. Autant que je sache, les Austro-hongrois avaient le même projet mais avec un empereur autrichien et non pas prussien.

Vous connaissez je suppose ce début de l'opuscule de Karl Marx Le 18 Brumaire de Louis Bonaparte, ou au moins sa fin, ou sa version simplifiée:

«Hegel fait quelque part cette remarque que tous les grands événements et personnages historiques se répètent pour ainsi dire deux fois. Il a oublié d’ajouter: la première fois comme tragédie, la seconde fois comme farce».

Assez drôle, surtout si on lit la fin de l'alinéa, très mordante, et d'un sens assez exacte, sinon que, et bien, l'Histoire peut se répéter plus que deux fois. Ou plus exactement, qu'il peut arriver plus d'une fois que l'on tente de “répéter l'Histoire”. Entre guillemets parce que ceux qui tentent de la répéter supposent que précisément ils ne la répètent pas, que “cette fois”, on réussira là où les prédécesseurs ont échoué. La guerre franco-prussienne de 1870 fut certes une réussite, mais une réussite incomplète puisqu'il y avait au bout du compte deux entités et même trois avec la récente indépendance italienne, au lieu d'une seule, le Saint-Empire romain germanique. Un événement de l'ampleur de la première guerre mondiale ne peut avoir une cause unique et simple et fut la résultante de nombreuses tensions un peu partout dans la zone de plus grande expansion de l'Empire romain, quand ses pôles oriental et occidental ne formaient qu'une seule entité monocéphale. Cela dit, on peut aussi la lire comme une répétition de l'Histoire, la guerre franco-prussienne “en plus gros”. En toute hypothèse mais avec une forte vraisemblance on peut supposer que certains dirigeants civils et militaires de l'Empire allemand se sont pensés, si on refait une guerre avec la France en coalition avec l'Empire austro-hongrois, à coup sûr on gagnera de nouveau et à la fin, on réunira les deux empires avec comme empereur le nôtre. Malheureusement, l'Histoire ne se répète jamais sinon comme farce. Et nécessairement le dindon sera celui qui croit qu'elle peut se répéter à l'identique. L'Allemagne de 1914 commit de nombreuses erreurs liées au fait même de ses multiples réussites au cours du demi-siècle écoulé. La toute première est son impréparation. Non pas son impréparation militaire mais son impréparation diplomatique. Vous connaissez aussi je suppose la sentence de Clausewitz, «La guerre n'est que la simple continuation de la politique par d'autres moyens». Elle me semble assez exacte. Seulement, certains la lisent de manière erronée, la comprennent comme, «la guerre est une autre manière de faire de la politique». Ce n'est pas ce que dit l'auteur, il dit au contraire que la guerre est la même manière de faire de la politique, que la politique est première et qu'un de ses moyen est entre autres la guerre. Pour le dire mieux, subordonner la guerre à la politique est politique, subordonner la politique à la guerre n'est pas politique. Et on ne peut régler des questions politiques en subordonnant la politique à la guerre.

La première et plus grosse erreur de l'Allemagne est la faiblesse de sa coalition: quand on se sent très fort, on risque de négliger cet aspect en considérant qu'on a la capacité de pallier à la faiblesse de ses alliés, sans trop songer au fait que leur engagement dans un conflit va encore les affaiblir. Or les deux autres empires de la coalition, l'Empire austro-hongrois et l'Empire ottoman, étaient tous deux très faibles et au bord de l'éclatement, et même un peu plus qu'au bord puisque depuis le début du siècle ils avaient déjà perdu des parties de leurs empires – notamment, l'Autriche-Hongrie était déjà engagée dans des conflits au sud de son Empire, dans les Balkans, et connaissait des troubles dans sa partie centrale, spécialement les zones slaves. Quant à l'Empire ottoman, il avait depuis quelques décennies acquis ce titre inquiétant, «l'homme malade de l'Europe». D'un sens, cette erreur est mineure dès lors que l'on anticipe une guerre courte avec une victoire rapide et éclatante, de part et d'autre du Rhin on anticipa une guerre de quelques semaines, au plus quelques mois, et mobile, et non un long enkystement de plus de quatre ans dans une guerre de positions, de tranchées. Même cette erreur n'est pas décisive, celle qui le fut est celle relevée, croire que la politique est la simple continuation de la guerre par d'autres moyens. Entre autres choses l'Allemagne supposa, ce qui aurait pu se produire, l'entrée rapide de l'Italie dans le conflit mais de son côté, deux choses qui ne se produisirent pas. Et surtout, elle semble avoir cru que les deux autres empires du coin, ceux russe et britannique, observeraient la même neutralité qu'en 1870. Or, il y a une grande différence de contexte qui fit que cette neutralité n'était pas envisageable: en 1870 l'Allemagne est en construction, relativement peu industrialisée, et figure un acteur de second plan, de ce fait une défaite de la France, acteur de premier plan et grand empire colonial, ou au moins un affaiblissement de cette entité, apparaissait une chose souhaitable pour la Russie et la Grande-Bretagne: en 1914 l'Allemagne est un acteur de poids et tant pour la Russie que la Grande-Bretagne, un acteur menaçant, en tant que voisin encombrant pour la Russie, en tant que nouvel Empire colonial qui a déjà taillé quelques croupières aux Britanniques et au Français en Afrique et, moindrement, en Asie. Résultat, au lieu d'une guerre “fraîche et joyeuse”, et d'une victoire rapide comme en 1870, assez vite la coalition se retrouve complètement encerclée par des États activement ou passivement hostiles. Et le bref et précaire répit de l'affaiblissement du front oriental à partir de février 1917 fut assez vite annulé par l'intervention des États-Unis, d'abord en soutien à “l'entente” franco-britannique, puis à partir de juin 1917 par une participation directe au conflit. L'Histoire n'est pas écrite d'avance mais du moins, dans le contexte de 1914 ce n'était pas une bonne idée pour l'Allemagne de se lancer dans cette guerre en négligeant la politique, spécialement la diplomatie, au prétexte de sa puissance militaire...

La répétition “farcesque” de cette séquence fut bien sûr celle de la deuxième guerre mondiale. Dans un billet où j'abordais le sujet sous un autre angle, j'y précisais que la “farce” de la seconde fois n'induit pas que ça soit amusant, il y a parfois des tragédies burlesques, et souvent des farces tragiques. Le côté farce est ce que mentionné, quand on répète une erreur on a la conviction de ne pas la répéter, la fausse idée qu'on a “appris de ses erreurs”. Non qu'on ne puisse apprendre de ses erreurs, mais ce ne fut pas le cas de l'Allemagne. L'élément principal qui l'empêchera d'apprendre de ses erreurs est le mythe du «coup de poignard dans le dos», qui se développa très vite: l'encre de l'acte de reddition à peine sèche elle commence à se répandre. L'imaginaire nazi de “l'ennemi intérieur” n'a donc rien de singulier et s'inscrit dans un imaginaire très partagé, où bien évidemment les poignardeurs sont principalement les Juifs, les francs-maçons sous l'aspect des républicains, et les communistes. Je n'insisterai pas sur cette séquence, sinon pour dire que d'une part elle est la reprise du projet de refondation du Saint-Empire, avec cette fois l'Italie incluse dans ce projet, d'autre part que son échec était inéluctable, contrairement à la séquence initiée en 1914, pour la raison même du mythe du coup de poignard dans le dos: quand on part de l'hypothèse que sa défaite antérieure est due à un “ennemi intérieur”, dès qu'on commence à subir des défaites, on en cherchera la cause “à l'intérieur”, et la recherche de l'ennemi intérieur est une entreprise sans fin qui ne peut qu'accélérer le processus d'affaiblissement.

Le curieux de l'histoire, et de l'Histoire, est que l'Allemagne n'a pas plus appris de ses erreurs en 1945 qu'en 1918, elle a simplement changé de bouc émissaire, du moins de manière publique. La défaite de 1945 est indubitablement de la responsabilité de l'Allemagne, et les Allemands ne pouvaient cette fois ignorer le fait, mais très vite après se mit en place le mythe de la responsabilité unique des nazis, et du peuple “victime du pouvoir“. On fit même assez vite le distinguo entre les “bons” soldats, ceux de la Wehrmacht, et les “mauvais” soldats, ceux de la SS – mauvais au sens de méchants, bien sûr. Et tout un tas de mythes secondaires qui allaient dans le même sens, la séparation entre la majorité “bonne” et “victime”, et la minorité “mauvaise” et “bourreau”. Avec le cas encore plus spectaculaire de l'Autriche qui s'inventa du jour au lendemain une pureté virginale violée par le méchant voisin allemand.

Comprenez bien que je veux nullement accabler l'Allemagne ni les Allemands, tous les pays directement concernés par ce conflit ont inventé un récit où ils en sont les victimes et plusieurs d'entre eux un récit où ils furent dans le “bon” camp, cas par exemple de la France où l'on élabora très vite un récit où elle figure seulement comme victime durant la période de l'Occupation et où les Français sont censés être les principaux acteurs de leur libération, mais on aura des schémas comparables partout, y compris dans les pays qui entrèrent dans le conflit aux côtés des puissances de l'Axe, et y compris chez un des membres de l'Axe, l'Italie, qui en plus de se présenter comme victime, s'afficha comme acteur éminent de sa “libération”. Cette reconstruction concerne une séquence qui commence bien avant la guerre proprement dite et pour tout dire, débute au lendemain de la fin officielle de celle de 1914-1918, avec une accélération à partir de 1934 et plus encore à partir de 1936, période qu'on pourrait nommer, en paraphrasant Bertolt Brecht, ”la résistible ascension d'Adolf Hitler”, considérant que Hitler n'est que la figure d'un ensemble, bien plus large que son seul parti, qui concourut à cette ascension.

Factuellement, la deuxième séquence ressemble beaucoup à la première dans ses prémisses, dans son moment critique et dans ses suites, et surtout dans le jeu trouble de ses principaux acteurs, quel que soit nominalement “leur” camp. Par exemple, l'Allemagne avait de bonnes raisons de supposer que la Grande-Bretagne resterait neutre et que les États-Unis n'interviendraient pas, car le “miracle économique” qu'elle connut dans les décennies précédant les deux guerres mondiales devait beaucoup au soutien actif de ces deux entités, et concernant les États-Unis, ce soutien se poursuivit dans les deux cas bien après le début du conflit, jusqu'à la fin de 1915 pour la première, jusqu'au début de 1942 pour la seconde – les États-Unis deviennent certes des acteurs directs du conflit juste après l'attaque de Pearl Harbor, le 7 décembre 1941, mais dans un premier temps seulement, sur ce que l'article de Wikipédia sur la Seconde Guerre mondiale nomme le «front d'Extrême-Orient et du Pacifique»; pendant environ la moitié de l'année 1942, pour les États-Unis ils s'agit plutôt d'une guerre nippo-américaine, ils restent assez peu concernés par le conflit en Europe bien que, formellement, ils soient en Guerre contre l'Italie et l'Allemagne dès le 11 décembre 1941, et que tout aussi formellement ils affirment la priorité de la défaite de l'Allemagne un mois plus tard, il faudra encore quelques mois pour que leur engagement effectif se concrétise. Sans compter bien sûr certains louvoiements diplomatiques encore plus tardifs avec des acteurs périphériques ou – dans le contexte du conflit – de second rang formellement non liés à l'Axe, comme la France “non occupée”, dite “zone libre”.

Je ne compte pas retracer ici toute la séquence, tout ça est ou devrait être bien connu, les sociétés sont réalisées par des individus et elles héritent de leurs caractéristiques, les fourmilières sont beaucoup plus que la somme de leurs collectifs mais restent des sociétés d'insectes avec des projets d'insectes, les sociétés humaines sont beaucoup plus que la somme de leurs collectifs mais leurs imaginaires sont des imaginaires humains et leurs actions suivent les voies que suivent les actions humaines. Et en tout cas, pour le redire toute entité vivante vise avant tout à son bien propre, donc les sociétés en tant qu'entités ont le même but et, à leur échelle, des capacités d'anticipation limitées, comme vous, comme moi, comme tout humain. Pour le décrire, on peut postuler que la capacité de projection dans l'espace et dans le temps d'une société est liée à son extension démographique et spatiale. Je pense entre autres à ce projet assez ancien déjà de ce qu'on peut nommer “l'harmonie universelle”, diversement imaginée en plusieurs lieux il y a environ huit à dix millénaires, assez vite après que commencèrent à s'élaborer des sociétés larges territorialisées, des “États”, des formes d'organisations sociales qui en s'étendant et en occupant de manière pérenne d'assez vastes territoires et en fédérant d'assez vastes ensembles humains – vastes relativement à la situation antérieure, s'entend: quand on passe de sociétés restreintes de quelques dizaines à quelques centaines de membres plus ou moins territorialisées à des sociétés de plusieurs milliers ou dizaines de milliers de membres assez fortement territorialisées, on est amené à inventer d'autres formes d'organisations pour les stabiliser que celles valables pour une société restreinte.

Une brève remarque: je parle de sociétés territorialisées car ces sociétés ne sont pas nécessairement et même, ne sont assez souvent pas sédentaires, dans les premiers temps, et à vrai dire ne le sont pas strictement en ce début de XXI° siècle, elles sont, selon la structure principale, semi-nomades ou semi-sédentaires. Je dis, selon la structure principale non de fait mais selon ce que chaque société estime prépondérant: on peut avoir une organisation effective où une majorité de la population est sédentaire mais qui se perçoit principalement nomade, ou l'inverse. À quoi s'ajoute que les observateurs et acteurs peuvent avoir une perception différente des situations, pour exemple, les “Juifs” (je dois le dire, j'ai de longue date quelque difficulté à savoir ce que peut être cette supposée entité, d'où les guillemets, cela dit comme beaucoup de personnes, juives ou non, ont la certitude qu'existe une telle entité et qu'elle a des limites assez déterminées, j'accepterai le fait même sans le comprendre ou le discerner clairement) sont pour eux-mêmes “sédentaires” même quand ils sont dans certains contextes ou dans certaines époques plutôt “nomades”, et à l'inverse dans bien des contextes où l'on constate la présence de communautés “juives” sédentaires de longue date, la perception de beaucoup de membres de la société plus large est celle d'une population “cosmopolite” et “nomade”. Bref, la représentation de “soi” et de “l'autre” n'a pas toujours une nette concordance avec la réalité observable.

Une société participe de la vie, donc elle est “et en même temps”™ yang et yin, stable et mouvante, sédentaire et nomade, positive et négative, de droite et de gauche, etc. Elle est constamment tout et le contraire de tout. «J'en parle beaucoup par ailleurs» donc je ferai aussi bref que possible ici, on ne peut pas être “et en même temps”™ tout et son contraire, dans l'instant on est pour partie, dans un des pôles tendanciellement yin, dans l'autre tendanciellement yang, et dans la durée on alerte les phases à dominante yin ou yang, ou du moins on devrait le faire. En dehors des multiples causes qui firent que les deux tentatives d'unification “gotique” de l'Europe qui résultèrent en les deux guerres mondiales échouèrent, il y en a une profonde qui ne pouvait que conduire à terme à leur échec, si même elles auraient pu circonstanciellement triompher (d'une certaine manière, on peut considérer que le projet nazi a réussi puisque pendant environ trois ans il y eut de fait une unification de la partie continentale de l'Empire romain d'occident, une réussite paradoxale mais une réussite) pendant “un certain temps”, la mythologie “gotique”: elle est purement yin. Ou yang, je ne sais plus, il me semble que “yin” désigne le pôle “actif” et “yang” le pôle “passif” mais peu importe, on dira que c'est le cas, donc que l'idéologie de base déterminable comme “gotique” est exclusivement “yin”, active, mobile, guerrière, et toutes les caractéristiques ordinairement déterminées comme “viriles”. Il est d'ailleurs significatif que l'organisation sociale des nations gotiques était au départ strictement patrilinéaire et patrilocale, et que leurs élites étaient exclusivement masculines et guerrières. Par nécessité, quand on se territorialise on met du yang dans son yin mais il y a deux manières de le faire, l'une qu'on dira horizontale, l'autre verticale. Dans la première on aura des nœuds, des noyaux, plutôt yin, et d'autres plutôt yang, si possible en alternance – tels nœuds passant de yin à yang et réciproquement. Dans la seconde la polarisation se fait par strates, par “classes” ou “castes”, tenant compte qu'à l'intérieur des strates on pourra avoir une organisation parfois horizontale, parfois verticale, souvent un mixte des deux. Bien sûr, c'est là encore une représentation, toute société est nécessairement à la fois yin et yang, et à la fois horizontale et verticale, la question est toujours celle de la prépondérance, celle qui détermine quelle est la “bonne” et si possible la “meilleure” position dans la société: dans une société “horizontale” c'est “au centre” – au centre d'un nœud ou noyau –, dans une “verticale” c'est “en haut”, dans la classe ou caste réputée se trouve au sommet de la structure sociale.

Allez, la même chanson, «j'en parle plus précisément par ailleurs», toute société est composée de nœuds et de liens, le nœud élémentaire est l'individu, et tout individu est lié, relié à au moins un autre individu s'il est membre de la société. De fait, un individu qui n'est lié qu'à un seul individu n'aura pas toujours le sentiment de participer de la société parce que pour “faire société” il faut être au moins trois, et que chaque membre de cette société doit être lié à au moins deux autres membres. J'ai à peine esquissé la question, il n'y a pas que deux états mais au moins trois, positif, négatif, neutre. Là il me faut aller un peu plus loin que ce qui se rapporte au vivant: l'univers entier, dans sa globalité et dans la plus infime de ses parties, est “ternaire” et “unitaire”, on pourrait dire, d'un sens, qu'il est “christique”, le règne universel du “trois-en-un”. Sans vouloir réduire le message, par le fait ce qu'on trouve dans la Bible, très particulièrement dans le Nouveau Testament, n'a pas grand chose d'original dans ses parties élémentaires. Plus on en connaît et plus on en vient à devoir considérer que c'est une sorte de compendium, «un abrégé ou un condensé, sous la forme d'une compilation, d'un corpus de connaissances». Il y a certes des parties qu'on dira propres à cet ouvrage mais pour l'essentiel ça concerne les événements, la chronique plus ou moins romancée de ce long processus qui aboutit, vers le milieu du premier millénaire avant l'ère commune, à l'invention du “peuple des Hébreux”, pour l'Ancien Testament dans sa partie Torah, et l'invention plus rapide et moins circonstancielle du “peuple des Chrétiens” pour le reste de l'ouvrage. Le reste, les récits et les passages poétiques, juridiques, philosophiques, dogmatique, bref, non événementiels, reprend en très grande partie des récits et passages préexistants qui viennent d'un peu partout mais pour l'essentiel de cet ensemble dont le centre géographique est la Mésopotamie, et de cet autre ensemble dont le centre est entre Iran et Afghanistan, disons, les substrats “sémites” et “indo-ariens”, plus quelques autres apports “africains” – Égypte et Corne de l'Afrique surtout – et “européens” ou “gréco-latins”, tenant compte qu'il y a bien sûr des allers-retours: je l'ai mentionné en passant quand j'évoquais les liens des “Achéens”, des “Étrusques” et des “Italiques” avec le monde sémitique, dont l'adoption des variantes de l'alphabet phénicien témoigne clairement, les cultures qu'on dira “grecques” ou “hellènes” furent influencées par celles plus à l'est et en retour, les influencèrent dans la deuxième moitié du premier millénaire avant l'ère commune, pour de nouveau, par le biais de la diffusion des doctrines chrétiennes, être de nouveau imprégnées d'idéologies “orientales”. En tous les cas, on trouve dans la Bible des reprises dans l'esprit et parfois dans la lettre de “sagesses” distantes dans l'espace et dans le temps, y compris, d'ailleurs, des reprises de récits “historiques”: une partie des chroniques censées retracer l'Histoire des Hébreux est calquée sur des chroniques Mésopotamiennes, Perses, Égyptiennes. Ce qui n'a rien de singulier: dans nombre de chroniques européennes beaucoup plus récentes concernant tel “puissant” du XI° siècle, telle série d'événements concernant une entité politique du XIV° siècle, on trouve la reprise parfois presque mot à mot d'un récit antérieur concernant une autre personne, une autre entité, où on ne change que les anthroponymes et les toponymes. Plus largement, si la chronique des événements larges tend à un peu plus d'exactitude, les, disons, biographie des puissants tend à reprendre des récits canoniques, des anecdotes très répétitives d'une personne à une autre qui les inscrivent dans une longue lignée de “puissants”, ces anecdotes “faisant preuve” de la légitimité de leur position éminente.

Après cette digression, le schéma “trois-en-un” ou “unité dans la diversité”. Un lieu commun. Je la qualifie de christique parce que dans mon contexte la dogmatique “chrétienne” forme un fonds culturel prégnant, et qu'on y associe aisément les concepts ternaires ou trinitaires à la symbolique chrétienne, or c'est donc un lieu commun très diffusé dans l'ensemble de l'Eurasie et un peu partout dans le monde, d'autant plus désormais que les dogmatiques des trois grandes religions dites “du Livre” – qui ont en commun dans leur fonds culturel et civilisationnel la Torah – et des “monothéismes” ou “athéismes” apparus du côté des bassins culturels indo-arien et sino-tibétain, notamment le zoroastrisme, le bouddhisme et le confucianisme, qui sont plus des philosophies que des théologies, même si les aspects religieux en sont une part non négligeable, d'autant donc que ces diverses dogmatiques se sont depuis universellement répandues, et que sinon la totalité, du moins la presque totalité des humains se reconnait adepte de l'une ou l'autre de ces dogmatiques, de deux ou trois d'entre elles, voire de toutes (un syncrétisme “intégral”) et qu'une majorité des humains connaît au moins l'existence d'une majorité de ces dogmatiques, si elle ne les connaît pas nécessairement dans le détail – y compris celles dont ils se revendiquent. Par expérience, j'ai pu constater que, ne me disant et ne me pensant pas chrétien, j'ai une bien meilleure connaissance, tant des “textes sacrés” que de l'Histoire du christianisme, que bien des chrétiens. Surtout de l'Histoire du christianisme d'ailleurs: même s'ils ne réfléchissent pas tous tellement à leur signification, les chrétiens connaissent une part au moins du texte, par contre ils semblent croire qu'entre le début de l'ère commune et ce jour le message biblique est venu tout directement et hors de toute contingence, inchangé “pour les siècles des siècles”. Ouais... On dira ça... Ce ne sont pas les seuls cela dit, y compris là où on ne le croirait pas – dans le domaine des sciences par exemple, un nombre incroyable de pratiquants a un manque total d'esprit critique, une pratique non scientifique de la science. Bref, dans bien des “chapelles” bien des “croyants” sont des pratiquants curieux, qui pratiquent autrement que ne le leur commandent les règles du dogme...

On peut lire les textes rassemblés dans la Bible de diverses manières, entre autres littéralement. Par exemple, Jésus est “le fils du Seigneur”: donc il est une conséquence du “droit de cuissage”? Mais à dire vrai ce type de lecture ne m'intéresse pas, peu importent le sens littéral et l'anecdote, ce que dit à propos des parties “historiques” de l'Ancien Testament sur les chroniques qui sont des calques presque mot à mot de chroniques antérieures, sans compter les auto-références, selon le schéma évoqué des anecdotes biographiques “standard” où un même événement arrive à un même moment – un même âge ou une même circonstance – à deux, trois, quatre individus ou plus, rend compte de la compréhension intime des auteurs quant au fonctionnement des récits, qui ne sont que des représentations limitées et normées de la réalité, des “interprétations”. Il ne s'agit pas de “présenter la réalité historique” mais par ces reprises et ces répétitions d'illustrer cette sentence qu'on trouve dans l'un des textes de l'ensemble dit des «Livres poétiques», «Rien de nouveau sous le soleil», et ce qui précède:

«Vanité des vanités, dit l’Ecclésiaste, vanité des vanités, tout est vanité.
Quel avantage revient-il à l’homme de toute la peine qu’il se donne sous le soleil?
Une génération s’en va, une autre vient, et la terre subsiste toujours.
Le soleil se lève, le soleil se couche; il soupire après le lieu d’où il se lève de nouveau.
Le vent se dirige vers le midi, tourne vers le nord; puis il tourne encore, et reprend les mêmes circuits.
Tous les fleuves vont à la mer, et la mer n’est point remplie; ils continuent à aller vers le lieu où ils se dirigent.
Toutes choses sont en travail au delà de ce qu’on peut dire; l’œil ne se rassasie pas de voir, et l’oreille ne se lasse pas d’entendre.
Ce qui a été, c’est ce qui sera, et ce qui s’est fait, c’est ce qui se fera, il n’y a rien de nouveau sous le soleil»
. (Ecclésiaste, 1, 2-9).

Il n’y a rien de nouveau sous le soleil, et pourtant l’œil ne se rassasie pas de voir, et l’oreille ne se lasse pas d’entendre. Et c'est vrai, en tout cas ce l'est pour moi. Deux exemples entre autres me frappent, la littérature et la musique: en ce moment je lis un roman que j'ai déjà lu, je ne sais, dix, quinze fois? Et qui en outre est le deuxième volume d'une trilogie. Il s'agit de Sorcière de John Varley, un des volumes de la Trilogie de Gaïa. On pourrait penser qu'à la dixième ou quinzième lecture je n'ai plus rien à y découvrir, que je le connais par cœur. Ce qui est faux. Par exemple, à l'occasion de la lecture en cours j'ai repéré des passages qui font écho à certains passages des premier et troisième volumes, et non pas sur le mode du rappel (certains passages résument ou répètent des passages du premier volume, pour rappel donc, d'autres laissent clairement entendre qu'il y aura une suite, un nouvel épisode) mais, disons, de l'anticipation et de la remémoration, un événement ou une réflexion très circonstanciels et de peu d'importance font écho à d'autres événements ou réflexions du volume à venir, qui éclairent d'un jour nouveau l'ensemble et montrent que dès la rédaction de ce volume l'auteur avait déjà en tête le suivant qui certes est sa suite chronologique mais a une tout autre structure pour un tout autre propos. Ce qui fait au bout du compte que je “relis mes lectures”, que je reconsidère ma compréhension de l'ensemble en fonction de ma compréhension nouvelle de tel passage à la lumière de la lecture à la fois à venir et passée du troisième volume, en sachant en outre qu'à coup sûr je ne lirai pas le troisième volume de la même manière que précédemment. La musique, et bien, c'est simple: certaines œuvres, je les ai entendues des milliers de fois, et chaque nouvelle écoute j'ai au minimum le même plaisir, parfois encore plus de plaisir que précédemment, et assez régulièrement j'y entend quelque chose jusque-là inouï, intrinsèque (des notes, des harmoniques, des échos d'un passage antérieur ou postérieur...) ou extrinsèque (des citations d'autres œuvres, des schémas mélodiques en rapport à d'autres...). Qu'il n'y ait rien de nouveau sous le soleil n'empêche que l’œil ne se rassasie pas de voir, et l’oreille ne se lasse pas d’entendre, car même le connu est inconnu, même la répétition est riche de nouveauté, d'inouï, d'invu.


Mmm... Pourquoi je parle de ça? Bon, je remonte un peu pour retrouver le fil...

Ah oui! La société trois-en-un. Et même, la société trois-plus-deux-plus-deux-en-un. Et plus ou moins deux en sus. Ou quatre. Plus un, peut-être.


Je ne reviendrai pas dessus parce que j'en ai trop parlé dans trop de textes, alors on dira que c'est de l'ordre de l'évidence, du moins je le dis et vous demande de l'accepter ou sinon, de chercher dans mes billets, ou plutôt de chercher dans les documents PDF auxquels vous pouvez accéder en passant par cette page, nous avons une faible perception de notre environnement même le plus proche car nous nous en protégeons, l'univers est antibiotique, je ne dirai pas qu'il n'aime pas la vie, je ne crois pas l'univers très sentimental ni même sensible sinon localement (je suis sentimental, sensible et local, et vous aussi je suppose), simplement la vie contrevient à la marche générale de l'univers et ledit a tendance à “ramener à la normale” ce qui s'en écarte. Raison pourquoi les êtres vivants doivent s'en protéger. Mais pas à l'excès, parce que si on ne fait rien, et bien, on “revient à la normale”. La frange est étroite entre trop et trop peu de mouvement et d'ouverture. Je ne fais pas facilement la promotion de mes propres écrits, cependant je vous conseille la lecture de Un spectre hante les nuages, le premier document PDF cité et mis en lien dans la page que je vous signalais, il est très décousu et très imparfait mais plusieurs passages sont assez et pour certains très intéressants. Faut dire, j'ai fait des efforts pour chercher des informations assez précises sur certaines questions, entre autres sur les perceptions, notamment la vision. Il y a des inexactitudes dans les détails mais dans les grandes lignes ça va. Allez, on dira que vous avez suivi mes conseils donc que vous en savez autant que moi sur ce dont parle Un spectre..., et ça ira bien. Incidemment, comme tout relie à tout vous aurez probablement remarqué que la mention «La frange est étroite entre trop et trop peu de mouvement et d'ouverture» a quelque rapport avec le yang et le yin et le difficile équilibre / déséquilibre entre les deux. Ça n'est pas délibéré mais ça ne me surprend pas tellement non plus, outre que tout relie à tout, c'est le thème général de cette partie de la discussion, à l'évidence.

Voici une entité du vivant: un centre ou noyau, un “milieu intérieur”, une périphérie ou membrane, un “milieu extérieur”, des liens avec l'extérieur. Des liens tantôt persistants, tantôt occasionnels. Les êtres vivants et plus largement les entités du vivant ont cette structure générale parce que leurs constituants les plus élémentaires ont cette structure et que l'univers dans sa globalité a cette structure. Bon, pour l'univers et les constituants les plus élémentaire ça se discute: en l'état des connaissances actuelles (ah! Une phrase qui ne se démodera pas: ce qui suivra est vrai, quel que soit le moment) la moindre partie de l'univers a la même structure que l'univers, soit parce que c'est vrai, soit parce que nos limites de perceptions nous induisent à le voir et le croire ainsi. Je développe un peu cette question. Pour développer des méthodes d'investigation du réel il faut se doter d'instruments, et nécessairement ces instruments sont conçus à partir de nos moyens naturels d'investigation du réel, ce qui implique que si on obtient une représentation plus exacte de toutes les échelles intermédiaires, en limite de perception on retrouve une structure similaire à celle que nous proposait la limite antérieure. Pour l'infiniment petit c'est un peu moins évident mais pour l'infiniment grand, à quelque époque que ce soit l'univers apparaît globalement plutôt sphérique; on a beaucoup reculé les limites de la sphère depuis Ptolémée, et à chaque extension ce qui apparaissait auparavant globalement sphérique n'apparaît plus tel, l'univers actuel n'est plus une sphère avec comme centre la Terre, ni une sphère avec comme centre le Soleil, ni une sphère avec au centre le noyau de la Voie lactée, mais il est encore une sphère avec au centre le point d'expansion initiale après le “Big Bang”, enfin, il l'est provisoirement. Je veux dire: il a toutes chances de continuer à nous apparaître globalement sphérique, par après, mais la théorie du Big Bang est en voie de déclassement. Les chercheurs ne sont pas aussi naïfs que vous et moi, sauf si vous êtes dans le domaine et que vous cherchez (et en outre, je ne suis pas si naïf non plus) et savent qu'il y a une distance certaine entre notre perception et la configuration réelle de l'univers, ce qui ne change rien au fait que nos moyens d'investigation dérivent de nos possibilité propres de contemplation de la réalité et ont donc les même limites. Savoir si l'infiniment petit et l'infiniment grand ont une structure centre-périphérie ou si notre structure propre centre-périphérie nous induit à les percevoir tels importe peu, finalement.

Donc, un centre, un milieu, une périphérie, un extérieur, des liens persistants ou intermittents. L'entité comme ensemble est soit yin, soit yang en fonction de son rapport accidentel ou continuel avec son extérieur; l'entité comme objet composite est yin en certaines de ses parties, yang en certaines autres, ce qui lui permet de “se mouvoir de son propre mouvement”, tenant compte qu'il faut tout de même des points d'appui extérieurs pour entretenir le mouvement ou le soutenir. L'univers est fractal, la vie est fractale, les individus sont fractals, les fractions d'individus sont fractales, ce qui est dans la logique du fractal et des fractales. En même temps c'est une représentation mais nous accédons à l'univers dans son tout et dans ses parties par leurs représentations puisque nous n'y avons pas un accès conscient direct. Je veux dire: en tant que parcelle de l'univers je participe de l'univers et on ne peut déterminer de solution de continuité entre “moi” et “le reste de l'univers”, ce qui le constitue massivement, les ondes électro-magnétiques et les neutrinos, me traverse en étant peu ou nullement affecté dans son mouvement par ma présence, en tant que “matière”, donc à un niveau très élevé par rapport aux particules élémentaires, celui atomique et moléculaire, je ne préserve mon autonomie qu'en échangeant en permanence avec mon environnement, en tout premier par ”l'énergie”, les ondes électro-magnétiques (si j'affecte peu leur mouvement, en revanche elles m'affectent beaucoup en “m'agitant”, ce se traduit par un apport d'énergie) et par la matière peu dense qui m'environne, l'atmosphère, que j'absorbe puis rejette sous une forme légèrement modifiée en inspirant puis expirant. Vous, moi et tout individu de toute espèce sommes perméables. Fermés d'un point de vue subjectif, ouverts d'un point de vue objectif, perméables d'un point de vue effectif. Ah! La perméabilité... Quelque chose comme le Saint-Esprit. Ou alors comme le fils. Ou le père? Tiens ben, où ce qu'est la mère? Ça serait-y le Saint-Esprit? Ou le fils? ou le père? Ah! Ma bonne dame, de nos jours on ne se plus trop qui est qui, qui est quoi...

Eh! Mon bon monsieur, c'est de tout temps. Le combat actuel entre les tenants du concept «on ne naît pas *** on le devient» et de celui «on est *** par nature et non par culture» n'a rien de très neuf. Le concept de base concerne l'humanité: soit on devient humain, soit on naît tel. Mon expérience m'incline à considérer que les deux concepts sont vrais mais que seul le premier est réel. Comme le disait quelqu'un sur ma radio hier, la vérité est multiple, celle de la justice n'est pas celle de la politique, celle de la politique n'est pas celle de la science, celle de la science n'est pas celle de la morale, etc. Par contre les diverses vérités n'ont pas le même degré de réalité. L'humanité a trois aspects principaux et plusieurs secondaires, on se contentera des principaux ici: généalogique, social et comportemental. On est humain de parent à enfant, mais on n'entre dans l'humanité que par consentement de la société, et enfin il existe des critères comportementaux qui permettent à une société de déterminer humains des individus liés généalogiquement à des humains généalogiques. Le deuxième cas concerne les sociétés par proximité, le second celles étendues. Les premières on peut les nommer “familles”, les secondes étant plus proprement ce qu'on nomme ordinairement sociétés, qu'on peut nommer associations contractuelles. Les familles sont parfois plus, parfois moins larges dans leur conception de l'humanité, elles peuvent même s'affranchir du critère généalogique pour accepter ou refuser un individu et même, étendre leur consentement à des entités non biologiques. Les associations sont moins limitées quand à l'étendue de leur société mais plus limitées quant aux critères d'admission, en tout premier les membres associés doivent, disons, être en capacité d'exprimer leur consentement; et de ce fait ne peuvent accepter que les humains généalogiques ayant acquis des comportements socialement acceptables et en état de signaler qu'ils comprennent ce qu'on requiert d'eux et acceptent ou sollicitent leur intégration. Clairement, les associations ne peuvent intégrer que des humains généalogiques ayant été conditionnés, ce qui se dit par euphémisme éduqués, dans le cadre d'une famille, afin d'acquérir un comportement socialement acceptable.

C'est la description abstraite et valable en tout temps et tout lieu. Dans le concret chaque situation est singulière. En outre, une association a sa propre manière de considérer ce qu'est un humain généalogique, elle divise ses membres en deux classes, les humains effectifs ou symboliques, ce qu'on désigne en droit français  “personnes physiques” et “personnes morales”. Dans l'effectivité des choses les personnes physiques sont des personnes morales, et les personnes morales des personnes physiques, la séparation s'applique aux personnes comme individus ou comme groupes, les personnes physiques sont nécessairement des individus mais en tant qu'associés des personnes morales, “symboliques”, en ce sens qu'il ne suffit pas d'être un individu pour être considéré un associé; les personnes morales sont nominalement un groupe, qui peut ne comporter qu'une personne physique – ce qu'on nomme en droit français les entreprises ou sociétés “en nom propre” ou uninominales – et doit nécessairement être représenté par au moins une personne physique.

 

(À suivre...)


Troisième partie