Brouillon daté du 01/03/2019 17:27
J'ai un jour inventé ce diptyque:
Le seul et réel ennemi intérieur qui puisse être, on le porte en soi.
Le seul et vrai ennemi extérieur qui puisse exister, il vient de soi.
Je n'en suis pas peu fier. Chose rare pour moi. Je n'aime pas écrire, un moyen de communication trop pauvre. Quand je me relis je trouve souvent mes écrits plaisants d'abord parce que j'écris ce qui me plaît, ensuite parce que j'en suis l'auteur donc je peux en restituer la richesse initiale, la pensée à l'origine de ces écrits, autrement plus ample que ces quelques traces. Non que je prétende à une “richesse intérieure” quelconque, la seule richesse que je connaisse elle se trouve dans le visage de mon semblable, le geste de mon semblable, la parole de mon semblable. Je ne me vois ni riche ni pauvre, d'ailleurs je ne me vois pas, il m'arrive de le dire, la seule personne que je ne puis connaître c'est moi. Aucune chance que je me rencontre jamais. La richesse initiale en question est simplement ce constat, une pensée est un bloc, une monade, un objet quadridimensionnel, l'exprimer par écrit la réduit à une ou deux dimensions et la divise en parcelles. Me relisant je peux sans trop de difficulté en restituer la forme initiale. Bien sûr cette pensée n'est pas celle originale, même me relisant juste après rédaction je ne suis déjà autre, à peine autre mais du moins, différent, entretemps d'autres pensées ont émergé en moi, entretemps je me suis déplacé car même le plus statique des êtres vivants se meut, aussi peu le fasse-t-il, un être absolument statique est un être mort. Mais aussi vite se mouvrait-il, un être vivant conserve une part d'immobilité, interne par un centre de relativement statique qui lui sert de point de référence constant, externe par des prises d'appui qui lui permettent de se propulser. D'expérience je sais que les descriptions abstraites sont d'accès difficile à certains de mes semblables et pour leur rendre concrètes ce genre de descriptions je les illustre d'exemples, ici celui dont j'use le plus couramment est la marche. Ça vaut pour toute forme de marche, y compris la reptation qui, dans une analyse abstraite, se réalise de la même manière que tout autre déplacement.
Donc, la marche: pour avancer il faut faire basculer son corps dans la direction choisie donc exercer une pression sur un point d'appui, mais une pression dirigée, ce qui nécessite un point de référence interne, le “centre de gravité”, et un point de référence externe, le lieu où l'on trouvera un nouveau point d'appui; lors du déplacement le centre de gravité se déplacera relativement à l'extérieur, “on avance”, et relativement à soi, mais ce déplacement interne est anticipé et sous cette aspect reste statique, c'est alors la périphérie qui varie plutôt que le centre qui se déplace en interne. Toujours par expérience, je sais que les personnes peu familières des descriptions, disons, scientifiques, lisent ou entendent les termes “abstrait” et “relatif” et leurs dérivés dans leur acception commune, ce qui est normal, la signification que l'on donne aux mots est celle dont on a l'usage le plus courant. Ici, “abstrait” se comprend en opposition à “concret” avec une valeur subjective “non concret” donc “irréel”, et l'acception courante de “relatif” est “non absolu” donc quelque chose comme “indéterminé”, “inconsistant”. Dans ma description de la marche c'est assez différent: abstraire signifie quelque chose comme “ne pas tenir compte des variations accidentelles”: qu'on ait, huit, six, quatre, deux pattes ou une seule ou aucune, les cas les plus courants chez les animaux terrestres, lors d'un changement de position on a toujours trois points de référence, le point de propulsion, le point de réception, le point de référence interne, abstraire revient alors à ne retenir que les éléments constants dans tout déplacement, indépendamment de la manière effective dont elle se réalise; est relatif “ce qui relie”, “ce qui se relie à”, le centre de gravité est relatif parce qu'il se relie à toutes les parties du corps et se relie aux points de départ et d'arrivée, l'individu qui se meut anticipe l'évolution de la position de son centre de gravité pour s'assurer qu'il aura un déplacement tel qu'il reste dans une position relative telle que la variation des autres parties du corps assurent une translation stable. Un observateur extérieur voit un déplacement approximatif et une instabilité du corps en ses parties, et un déplacement plutôt imprévisible, l'individu perçoit une stabilité globale et un déplacement plutôt prévisible.
Mon but dans ce billet est donc de discuter des mots en tant que clés. Ma description simplifiée, “abstraite”, de la marche, «aussi vite se mouvrait-il, un être vivant conserve une part d'immobilité, interne par un centre de relativement statique qui lui sert de point de référence constant, externe par des prises d'appui qui lui permettent de se propulser», ne peut se comprendre que si on a les clés qui permettent d'accéder à la signification des termes “abstrait“ et “relatif”, et de leurs dérivés, dans une description de type scientifique et méthodique. Si on ne dispose que des clés d'accès au sens commun de ces termes, elle sera incompréhensible en tant que ce que je veux signifier et prendra un autre sens que celui que je lui attribue. Les mots sont des clés, des clés d'accès a la description de la réalité, et les mots ont souvent plusieurs serrures donc plusieurs clés.