Brouillon daté du 04/12/2019 05:55

Il y a deux méthodes différentes et complémentaires pour réécrire l'Histoire: changer la signification des mots ou les effacer. Ce dont on n'a pas de traces n'a pas existé, effacer les mots efface les traces dont témoignent les mots. Ce qui a aujourd'hui une autre signification qu'hier change le sens des mots d'hier, ce qui change la réalité dont témoignent les mots d'hier.

Effacer les mots n'est pas en soi une méthode très efficace, parce qu'il en reste toujours au moins une trace: celle de l'effacement. L'exemple le plus clair est ce qu'on a tardivement nommé damnatio memoriae. Oui, tardivement. Comme le rappelle l'article de Wikipédia, «L'expression “damnatio memoriae” a été introduite en 1689 par Schreiter-Gerlach». Soit dit en passant, la notion de “langue morte” participe de l'autre méthode, si le latin est une “langue morte” et cela depuis plus d'un millénaire, si c'est en latin “c'est antique”, alors que le latin est une langue vivante et toujours productive, et qu'au XVII° siècle c'était avec le français, et même plus que le français, une des deux langues d'usage de tout l'espace “européen”, tout intellectuel devait nécessairement connaître le latin pour communiquer avec tout autre intellectuel, alors que la connaissance du français, une langue bien trop instable, était utile mais secondaire. Dans d'autres contextes, notamment ceux des zones “chrétiennes orthodoxes”, le grec classique est tout aussi vivant. Pour reprendre le cas du latin, ce n'est que très récemment, en gros alentour de 1920, qu'il a cessé d'être la langue d'usage de tout intellectuel. Pour rappel, afin d'obtenir son doctorat Jean Jaurès a rédigé sa thèse principale en français mais celle secondaire «en latin, selon l'usage de l'époque». Laquelle époque est 1892. Ladite thèse secondaire l'est au sens où elle traite d'un sujet secondaire mais ne l'est pas académiquement: sans thèse secondaire en latin, pas de doctorat.

Donc, la damnatio memoriae. Dans l'article de Wikipédia on a une assez longue liste de “damnés mémoriels”; en majorité on n'a pas oublié grand chose de ces “damnés”, et de ceux qui n'ont pas laissé de grandes traces reste au moins cette trace qu'ils furent, et furent assez importants pour qu'on souhaite les faire disparaître des mémoires. Sans y parvenir, puisqu'on a au minimum la trace de la décision de les effacer. Dans une scène de crime, il y a toujours au moins une trace, celle de la tentative d'effacement des traces du crime...