Bien que je sois du genre incrédule je veux bien croire, si ça peut contenter mes interlocuteurs, que les individus, spécialement les humains, sont des êtres composés de deux parties, l'une qu'on nommera l'âme ou l'esprit, l'autre qu'on nommera le corps ou la chair, mais constate en ce qui me concerne que tout ce qui touche l'âme touche le corps et tout ce qui touche la chair touche l'esprit, je ne constate donc pas, en ce qui me concerne, être fait de deux parties qui auraient une autonomie relative. Ce constat ne vaut que pour moi et pour les personnes qui ont le même sentiment, je ne tiens pas spécialement à ce que tous mes pareils soient mes semblables, si certains s'estiment composés d'une âme et d'un corps, si certains s'estiment pure âme, si certains s'estiment pur corps, si certains n'ont pas d'opinion sur la question, je l'accepte avec grâce. D'une certaine manière je n'ai pas d'opinion sur la question, en revanche j'ai une opinion quant à ceux qui ont une opinion sur la question: ils ont tous raison. Car
«Le bon sens est la chose du monde la mieux partagée: car chacun pense en être si bien pourvu, que ceux même qui sont les plus difficiles à contenter en toute autre chose, n'ont point coutume d'en désirer plus qu'ils en ont. En quoi il n'est pas vraisemblable que tous se trompent; mais plutôt cela témoigne que la puissance de bien juger, et distinguer le vrai d'avec le faux, qui est proprement ce qu'on nomme le bon sens ou la raison est naturellement égale en tous les hommes; et ainsi que la diversité de nos opinions ne vient pas de ce que les uns sont plus raisonnables que les autres, mais seulement de ce que nous conduisons nos pensées par diverses voies, et ne considérons pas les mêmes choses. Car ce n'est pas assez d'avoir l'esprit bon, mais le principal est de l'appliquer bien. Les plus grandes âmes sont capables des plus grands vices, aussi bien que des plus grandes vertus; et ceux qui ne marchent que fort lentement peuvent avancer beaucoup davantage, s'ils suivent toujours le droit chemin, que ne font ceux qui courent, et qui s'en éloignent…».
Une vieille morale, mais une morale de notre temps. Je suppose les personnes ayant une opinion sur la question de l'âme et du corps, de l'esprit et de la chair, pourvues d'autant de bon sens, de raison, que moi, simplement nous conduisons nos pensées par diverses voies, et ne considérons pas les mêmes choses. Je ne suppose pas, en revanche, qu'une voie a plus de valeur ou de validité qu'une autre. Enfin je suppose que si mes pareils considéraient les choses ainsi, ça faciliterait nettement les échanges entre pareils, qui s'intéresseraient alors plus à ce qui les rapproche qu'à ce qui les sépare.
Par exemple, me rapproche de mes pareils l'acceptation réciproque de cette opinion, nous conduisons nos pensées par diverses voies, et ne considérons pas les mêmes choses. Importe alors, non pas de tenter de persuader qui suit une autre voie de suivre la sienne propre, mais de considérer les points où ces voies se rapprochent, pour faire un bout de chemin ensemble, si possible au même pas, quand c'est le lieu et le moment de le faire. Après, chacun suivra sa voie, qui possiblement sera une voie commune par après, possiblement non, mais peu importe. Ceux qui ne suivent pas la même voie que moi, grand bien leur fasse, mais qu'ils ne me requièrent pas de la suivre si ce n'est pas la mienne, pas plus que je les requerrai de suivre ma voie si ce n'est pas la leur. Le seul bon sens qui me convient est le sens de mon chemin, de ma propre voie.
La suite à la prochaine édition de ce billet.
Étant incrédule, j'évite de croire – de croire sans savoir. Je l'expose dans divers billets, ma position sur ce point est simple, j'ai des convictions mais très peu de croyances: soit je sais et en ce cas il ne s'agit pas de croyance, soit je ne sais pas et en ce cas, je réserve mon jugement. Pour exemple, la question d'une possible “Cause Première
”. J'ai une conviction: c'est peu vraisemblable. C'est ainsi, mon milieu familial, mon éducation, mes fréquentations, mes réflexions sur la question, tout me conduit à cette conviction. Comme le dit Descartes, «la diversité de nos opinions ne vient pas de ce que les uns sont plus raisonnables que les autres, mais seulement de ce que nous conduisons nos pensées par diverses voies», ma conviction sur ce sujet m'apparaît raisonnable mais je tiens compte du fait que supposer qu'il n'y a pas de “Cause Première” est tout aussi indémontrable que supposer qu'il y en a une De ce fait, les “démonstrations” concernant l'une ou l'autre conviction me semblent également douteuses, me laissent également incrédule. La raison qui me fait privilégier l'opinion qu'il n'y a pas de “Cause Première” repose sur ce que dit, j'évite de croire sans savoir. On ne peut pas savoir avec certitude s'il y a ou non une “Cause Première”, donc postuler l'un ou l'autre cas n'est pas une affaire de savoir, de connaissance démontrable. Je privilégie la conviction qu'il n'y en a pas non parce que je le crois mais parce que la question n'a pas de pertinence de mon point de vue: qu'il y ait eu ou non une “Cause Première” n'a pas d'intérêt pour connaître et comprendre la réalité puisque, par nécessité, notre réalité effective et observable est postérieure à elle, donc tout ce que l'on peut savoir de la réalité est indépendante de la réalité d'une “Cause Première”. Ma conviction repose donc non sur le fait d'un savoir certain mais sur le fait que pour comprendre la réalité présente et agir dans le monde cette question n'a pas d'incidence. Ça ne m'empêche pas bien sûr de m'intéresser aux investigations et aux réflexions sur une recherche de la “Cause Première” mais je ne suppose pas qu'il y aura jamais de réponse à cette question, jusqu'à ce jour, tant les “matérialistes” qui cherchent la réponse dans la réalité observable que les “idéalistes” qui la cherchent en leur esprit ont régulièrement cru trouver La Réponse, pour s'apercevoir par après que cette réponse n'était que l'amorce d'une nouvelle question: quelle est la Cause Première de la Cause Première? Conclusion: on peut se passer de la croyance à une “Cause Première” pour lire et comprendre la réalité, en revanche on ne peut pas se passer de la recherche de cette “Cause Première”, c'est un puissant moteur pour approfondir notre compréhension de la réalité effective.
Tout ceci pour en venir au titre de ce billet, «Le bon grain et l'ivraie, ou: Diviser n'est pas régner». Son numéro, 999, est là pour indiquer que dans l'ordre logique que j'établis de manière informelle des récents billets, c'est “le dernier de la série”. En toute hypothèse, je n'ajouterai guère d'autres billets, les uns numérotés et “formant un ensemble”, les autres non numérotés donc hors de cet ensemble, donc il est assez probable que je ne dépasse pas, ou guère, les 360 billets publiés, ce qui fait de celui numéroté 999 “le dernier billet”, celui de valeur la plus haute, le dernier dans l'ordre logique. Son titre reprend le nom d'une parabole fameuse
qui figure dans l'Évangile de Matthieu, chapitre 13, et ironise sur un lieu commun, «diviser pour mieux régner». Si on est un incrédule conséquent on l'est autant envers ses propres convictions qu'envers celles qui vont contre. L'exemple de la notion de cause première me semble bien expliquer ma position là-dessus: subjectivement, “je n'y crois pas”; objectivement, je considère la question indécidable; effectivement, il ne me semble pas pouvoir y avoir une réponse certaine à cette question; pragmatiquement, la question me semble d'intérêt en tant qu'elle permet de s'interroger sur la réalité et d'en approfondir notre connaissance; enfin, en tant qu'observateur de la société tout ce qui intéresse mes semblables m'intéresse parce que ce sont mes semblables et que tout ce qui est humain me concerne. Une position qui n'est pas universellement partagée.
Il m'arrive parfois de causer des discours qui figurent dans un certain ouvrage dont le nom en français contemporain est La Bible
, un calque du nom grec “τὰ βιϐλία”, qui signifie “les livres” (et non “le livre”, le nom grec est pluriel, pour citer l'article de Wikipédia c'est «un substantif au pluriel qui signifie “les livres”, soulignant son caractère multiple, qui est traité par les auteurs médiévaux en latin
comme un féminin singulier, biblia, avec pour pluriel bibliae» – ce choix tardif a une cause idéologique, politique, a précisément pour but de souligner l'unité et l"unicité de l'ouvrage) avec aussi bien des personnes “croyantes” que des “incroyantes”; et je découvre régulièrement que certains croyants sont des incrédules et que nombre d'incroyants sont des crédules. Les croyants crédules ne me posent pas problème, si du moins une partie d'eux représente un problème social; les incrédules me conviennent, qu'ils soient croyants ou incroyants; les incroyants crédules me posent problème relativement à ma pratique, puiser dans La Bible des leçons: ils bloquent. Ils refusent en bloc ce qui vient de textes auxquels ils “ne croient pas”, et en bloc ce qu'ils déterminent provenir des “religions”. Ce sont à leur manière des croyants, et ce qu'ils croient est qu'il faut refuser tout ce qui se rapporte aux “croyances”, c'est-à-dire aux types de croyances auxquels ils n'adhèrent pas. Ce qui me ramène à un propos antérieur: me rapproche de mes pareils l'acceptation réciproque de cette opinion, nous conduisons nos pensées par diverses voies, et ne considérons pas les mêmes choses. Importe alors, non pas de tenter de persuader qui suit une autre voie de suivre la sienne propre, mais de considérer les points où ces voies se rapprochent, pour faire un bout de chemin ensemble, si possible au même pas, quand c'est le lieu et le moment de le faire.
La suite à la prochaine édition de ce billet.
On peut tirer bien des leçons de cette parabole, ce que son auteur, quel qu'il soit, ne manque pas de le faire. On peut faire bien des hypothèses sur son énonciateur dans le cadre du discours de Matthieu, le nommé Jésus. Le nommé Michel Onfray le qualifie de «personnage conceptuel
», «une notion élaborée par Gilles Deleuze
et Félix Guattari
. Elle désigne des personnages fictifs, ou semi-fictifs, créés par un ou plusieurs auteurs afin de véhiculer une ou des idées. Même si à l’origine un individu historique
a éventuellement existé, celui-ci a été par la suite instrumentalisé par les auteurs qui l’ont repris à leur compte». Une notion problématique bien sûr: tout personnage est “conceptuel” car tout personnage est “instrumentalisé par les auteurs”, on ne raconte pas l'histoire d'un personnage, réel ou fictif, sans intention, donc en racontant son histoire on en fait son instrument. Cette notion a sa logique dans la philosophie de Deleuze, qui énonça que «la philosophie est l'art de former, d'inventer, de fabriquer des concepts»; dire d'un personnage qu'il est “conceptuel” c'est alors dire explicitement qu'il est “un instrument de la philosophie”. Ce que vise la notion n'est donc pas le fait en soi de l'instrumentalisation d'un personnage mais le motif de cette instrumentalisation: en faire le vecteur d'une certaine philosophie. Ce en quoi je ne peux qu'agréer: Socrate est assurément un personnage historique, une personne réelle qui vécut à une certaine époque, eut une certaine activité qui a laissé des traces, sa pratique de l'enseignement de la philosophie, mais dans le cadre des dialogues de Platon il est un instrument au service de la philosophie de l'auteur de ces dialogues; d'autres élèves de Socrate ou de ses successeurs, s'ils s'entendent pour l'essentiel en ce qui concerne sa biographie, ne le sont en revanche pas toujours en ce qui concerne son enseignement et la compréhension qu'on en peut avoir. J'en parle pour ce que mentionné, le fait que Michel Onfray qualifie le Jésus de la Bible, spécialement des Évangiles, de personnage conceptuel, ce qui n'est pas faux, mais en déduit que ledit Jésus n'a pas existé et en tout cas, n'a pas tenu les discours qu'on lui prête dans cet ouvrage. J'en parle parce qu'Onfray représente bien le cas de l'incroyant crédule: dans sa détestation de toute religion et en tout premier de celle chrétienne il ne peut s'empêcher de mettre en doute et de disqualifier tout ce qui en ressort. Ce qui le prive de l'accès à bien des choses intéressantes qu'on peut trouver dans la Bible.
Pour conclure sur la question du nommé Jésus, on est là aussi dans le cas d'une question dont la réponse importe peu: contrairement à Onfray, je suppose qu'il y eut bien un prédicateur prophétique de ce nom qui vécut et prêcha alentour du début de l'ère commune, soit il y a environ deux mille ans, et selon toute vraisemblance une part non négligeable des discours qu'on lui attribue dans la Bible sont de son fait; pour le reste, pour son “parcours de vie”, pour sa biographie, c'est plus discutable, mais quelle importance? Il ne faut pas jeter le discours avec l'eau bénite... Le nommé Jésus, les évangélistes et presque tous (probablement tous) les auteurs des discours recueillis dans la partie Nouveau Testament de l'ouvrage ont le même substrat culturel, celui de la “nation des Hébreux” tel qu'il a évolué dans le contexte de l'époque, le siècle avant et celui après le début de l'ère commune, ce sont tous des bons connaisseurs des textes qui constituent la partie Ancien Testament, spécialement de la Torah, et ils ont une pratique discursive commune, donc peu importe qui est l'énonciateur de ces discours, le nommé Jésus, les rédacteurs des Évangiles tels qu'ils nous sont parvenus, d'autres prédicateurs qui se sont fait les relais ou les prolongateurs des discours du nommé Jésus, importe de les lire, de les comprendre et d'en tirer une leçon.
La parabole du bon grain et de l'ivraie, ont peut en tirer de nombreuses leçons. Comme précisé, l'auteur de ce discours, quel qu'il soit, ne manque pas de le faire. Je vous conseille la lecture de ce chapitre de l'Évangile selon Matthieu, si vous ne l'avez pas encore fait, outre le simple plaisir de la lecture, ce qui est en soi suffisant, il éclaire beaucoup sur les techniques discursives en vigueur dans les yechivahs (des yechivot, pour la forme plurielle ancienne). Désolé pour les lectrices et lecteurs de mes plus récents billets, je vais reprendre ici un propos qui figure dans celui intitulé... Ah ben non! Enfin si. Bon: dans le billet intitulé «340: Langues du peuple, langues de l'élite
», mais déjà dans ce billet c'est une citation, qui vient de celui intitulé «339: Une brève histoire du temps
». Je préfère référer au billet 340 parce qu'y figure le chapitre 13 de l'Évangile selon Matthieu, si vous souhaitez vérifier mes dires sur ce passage, vous pouvez le faire dans ce billet. Donc, un propos qui figure dans ce billet:
«Comme le rappelait récemment Marc-Alain Ouaknin sur ma radio, France Culture ..., dans un texte il y a toujours quatre niveaux de lecture, les niveaux littéral (pshat dans la tradition hébraïque ...), allusif (remez...), allégorique (drash...), et mystique ou secret (sod...)».
Je préfère en outre citer cette citation car elle est plus dense que le passage originel et n'en mentionne que ce qui m'intéresse ici: les quatre niveaux de lecture. Quatre, ou trois, ou sept, ou une infinité, mais au moins trois, plus un “niveau zéro”, celui mentionné comme littéral. Une lecture littérale n'est pas proprement une lecture, c'est un déchiffrement,, on parcourt le texte pour en restituer la forme. Pour exemple, on peut faire une lecture littérale de ceci,
Sans en comprendre un traître mot, tout au plus une personne qui comme moi ne pratique pas la langue officielle d'Indonésie pourrait attribuer un sens à “artifak” et “geometrik”, qui sont visiblement des calques de mots en usage en français et dans les autres langues d'Europe, si on connaît la chose on peut aussi en attribuer à “rongorongo”, et si on sait ce qu'est le rongorongo, peut-on supposer que “glif-glif” est une forme de pluriel par redoublement pour un autre mot importé en indonésien, “glyphe”, sans donc en comprendre un traître mot, un connaisseur de l'alphabet latin est capable d'en faire une lecture littérale et de prononcer cette phrase. Probablement la lettre “u” a la valeur de ce qu'on transcrit ordinairement par “ou” en français, et que la lettre “e” note indifféremment ce qu'en français on transcrit usuellement “é” ou “è” et non “e” mais pour le reste, on peut le prononcer sans erreurs. Donc, trois ou quatre niveaux de lecture au moins. Entre autres choses, ce chapitre 13 est une “leçon de lecture” puisqu'à plusieurs reprises l'énonciateur du récit, le nommé Jésus, fait deux ou trois lectures d'une même parabole, celle-ci figurant alors le “sens littéral”, non au sens de “niveau zéro”, de déchiffrement, mais au sens de “discours sur la réalité effective”, une anecdote, l'histoire du gars qui sème dans son champ et ce qui s'ensuit, que l'auditeur suppose ou non que ce récit relate un événement réel c'est formellement une anecdote “l'histoire du gars qui...”.
On peut faire une lecture littérale de ce chapitre, «l'histoire du gars qui raconte des histoires un certain jour en Galilée», et pas mal de supposés chrétiens, notamment une part non négligeable d'entre eux aux États-Unis, sinon une majorité du moins une forte minorité, le font, considèrent que tout l'ouvrage, donc ce passage, est purement anecdotique et en outre relate des événements historiques réels. Enfin non, pas purement anecdotique, certains livres, dont plusieurs dits poétiques, ne sont pas des relations d'événements, mais du moins l'essentiel de l'ouvrage est lisible comme relatant des anecdotes. On peut aussi en faire une lecture allusive, une lecture allégorique et une lecture mystique. Et on peut aussi en faire une lecture autre, en un certain sens littérale mais d'une autre forme de littéralité, on peut donc lire ce chapitre comme une leçon de lecture ou aussi comme une leçon de rhétorique. Tenant compte du fait que pour le voir comme une leçon de rhétorique il faut d'abord en voir l'aspect leçon de lecture. Comme j'aborde cette question dans plusieurs billets, j'en resterai là dans ce billet-ci, pour en revenir à la seule parabole dite du bon grain et de l'ivraie. La voici:
«Il leur proposa une autre parabole, et il dit: Le royaume des cieux est semblable à un homme qui a semé une bonne semence dans son champ. Mais, pendant que les gens dormaient, son ennemi vint, sema de l’ivraie parmi le blé, et s’en alla. Lorsque l’herbe eut poussé et donné du fruit, l’ivraie parut aussi. Les serviteurs du maître de la maison vinrent lui dire: Seigneur, n’as-tu pas semé une bonne semence dans ton champ? D’où vient donc qu’il y a de l’ivraie? Il leur répondit: C’est un ennemi qui a fait cela. Et les serviteurs lui dirent: Veux-tu que nous allions l’arracher? Non, dit-il, de peur qu’en arrachant l’ivraie, vous ne déraciniez en même temps le blé. Laissez croître ensemble l’un et l’autre jusqu’à la moisson, et, à l’époque de la moisson, je dirai aux moissonneurs: Arrachez d’abord l’ivraie, et liez-la en gerbes pour la brûler, mais amassez le blé dans mon grenier» (Matthieu, 13, 24-30, traduction Segond 1910).
Tout ce qui suit «Le royaume des cieux est semblable à» peut se lire comme une anecdote, et certes comme une leçon, mais une leçon d'agriculture et une leçon de sagesse pratique, “ne pas se précipiter”, “faire chaque chose en son temps”. Et peut se lire comme une allégorie puisque justement «Le royaume des cieux est semblable à», donc ce qui suit n'est pas le récit d'une anecdote mais une explication de ce qu'est “le royaume des cieux”. On peut en faire une lecture allusive, qui est la rencontre des deux premières, à la fois une comparaison et une leçon de sagesse mais cette leçon de sagesse n'est donc pas à prendre au sens littéral, non une leçon d'agriculture mais une leçon de comportement, “la voie pour atteindre au royaume des cieux” qui est “comme la voie pour ne pas perdre sa moisson par une action précipitée”. On peut en faire une lecture “secrète” ou “ésotérique”, ce qu'indique le début, «Il leur proposa une autre parabole, et il dit»: cette parabole est en soi une lecture, celle de la parabole qui précède, dite “parabole du semeur”, mais une lecture qui succède à une autre lecture, le nom même «parabole du semeur» figure dans le texte et précède un commentaire de celle-ci: «Vous donc, écoutez ce que signifie la parabole du semeur» (Matthieu, 13, 18); une sorte d'explication de texte. L'articulation entre la parabole du semeur, son explication puis la parabole du bon grain et de l'ivraie constitue à la fois une leçon d'exégèse et une leçon de rhétorique: dans la partie qui figure entre les deux paraboles, le nommé Jésus explique à ses disciples pourquoi il parle en paraboles à ceux à qui il n'a pas «été donné de connaître les mystères du royaume des cieux», donc qui ne sont pas de ses disciples, ensuite il donne une lecture ésotérique de la parabole du semeur, puis propose une nouvelle parabole puis une troisième, ces deux autres paraboles étant précédées de la mention «Le royaume des cieux est semblable à». Clairement, ces trois récits, pourtant assez différents sur le plan de l'anecdote, sont donnés comme “le même discours”, «ce que le royaume des cieux est». Une des meilleures leçons de rhétorique que je connaisse: les gars, ce qui compte n'est pas ce qu'on raconte mais la manière de le raconter. Comme de toute manière les gens à qui je cause ne comprennent rien à rien peu importe ce qu'on leur dit du moment qu'on le dit de la bonne manière, celle qui les convaincra qu'on est un type vachement intelligent et qui sait tout sur tout – la preuve qu'il est vachement intelligent, on ne comprend même pas ce qu'il veut dire!
La partie la plus intéressante de ce chapitre en est la fin:
«Lorsque Jésus eut achevé ces paraboles, il partit de là. S’étant rendu dans sa patrie, il enseignait dans la synagogue, de sorte que ceux qui l’entendirent étaient étonnés et disaient : D’où lui viennent cette sagesse et ces miracles? N’est-ce pas le fils du charpentier? N’est-ce pas Marie qui est sa mère? Jacques, Joseph, Simon et Jude, ne sont-ils pas ses frères? Et ses sœurs ne sont-elles pas toutes parmi nous? D’où lui viennent donc toutes ces choses? Et il était pour eux une occasion de chute. Mais Jésus leur dit: Un prophète n’est méprisé que dans sa patrie et dans sa maison. Et il ne fit pas beaucoup de miracles dans ce lieu, à cause de leur incrédulité».
Qu'on soit un “vrai” prophète ou un “faux” prophète une chose est certaine: impossible de “faire des miracles” dans sa patrie et dans sa maison. Imaginez, je ne sais pas, votre sœur, votre cousin, votre voisin, votre épicière, se mettant d'un coup à “prophétiser”: vous y croiriez? Si on a compris le truc pour “prophétiser” et “faire des miracles” on a compris aussi que ça ne peut fonctionner qu'avec des personnes qui ne vous ont pas fréquentées au jour le jour, dans la banalité du quotidien. Un prophète est une personne extra-ordinaire, pas spécialement surhumaine mais “non ordinaire”, autre que soi; une personne de son entourage, y compris si on lui attribue des capacités non ordinaires, est cependant ordinaire en ce sens qu'elle est comme soi, qu'elle a le même quotidien que soi, raison pourquoi si elle prophétise à domicile “on ne peut pas y croire”, on sera incrédule. Que cette personne dise des choses “vraies” ou qu'elle en dise de “fausses” – qu'elle soit sincère ou insincère – importe peu, on ne croira pas plus un discours “vrai” que “faux” s'il est prononcé par une personne qu'on connaît “comme soi-même”. Vous vous pensez capable de faire des miracles? Moi non plus. Alors, comment le croire possible de la part d'une personne qui est “comme soi”?
Soit dit en passant, je me sais capable de “faire des miracles”, des vrais comme des faux, mais ça ne m'intéresse pas. Et en tout cas, que j'en soit capable ou non, je sais que ce ne peut pas être dans ma patrie, dans ma maison...
La suite à la prochaine édition de ce billet. Ou non. Possible qu'il s'achève ici. Je me tâte: est-ce que je me lance dans la prophétie et dans les miracles ou non? Si je m'y lance, je n'aurai pas trop de temps à consacrer à la rédaction de ce billet... De l'autre bord je suis très casanier, donc il est assez probable que je trouve le temps de poursuivre sa rédaction.
Mes lectrices et lecteurs habituels le savent, je promets plus que je ne tiens dans ces billets. C'est que, sans vouloir offenser mon possible lectorat, je ne lui dois rien, la lecture n'engage que la personne qui lit. Je suis certes responsable des propos que je tiens dans mes écrits mais ils n'engagent que ça, de mon côté: ma responsabilité. Ça n'induit pas nécessairement que les auteurs ne s'engagent pas envers les lecteurs, il peut y avoir un “contrat de lecture tacite” mais pas toujours. Prenez ma littérature préférée, celle dite de science-fiction: censément, l'auteur s'engage à produire une fiction dans laquelle la science a une fonction importante, la techno-science plus précisément. Tout au plus admet-on l'usage d'une science qui n'est pas proprement considérée telle, entre autres la magie et les “pouvoirs psychiques”. On peut dire que le contrat tacite entre l'auteur et le lecteur, dans ce domaine, est de proposer une fiction où la “puissance d'agir” des héros repose sur un artifice qui dans le contexte du récit est fourni par une méthode artificielle d'augmentation de leur puissance que les personnages s'entendent à reconnaître comme une science. Une des branches de cette littérature, la science fantasy, opte souvent pour des moyens artificiels d'agir qui ressortent ordinairement, comme son nom l'indique, de la fantaisie ou du fantastique, avec cependant deux différences: dans la fantasy ces moyens ont une cause immanente qui découle d'un apprentissage, et l'ensemble du cadre de leur action est gouverné par ces moyens, dans le fantastique ces moyens peuvent avoir une cause transcendante ou indiscernable et le cadre est généralement le monde ordinaire. Comme rien n'est simple on peut avoir un mélange des deux cas dans une même œuvre, je pense notamment à la série des Harry Potter: le cadre général est fantastique puisque les magiciens ont “le don de magie”, par hérédité ou par mutation mais sans cause déterminable, on naît magicien ou “moldu” et nul “moldu de naissance” n'aura jamais la possibilité d'être magicien; l'univers de la série est globalement le monde ordinaire; mais il existe une sorte d'univers parallèle accessible aux seuls magiciens et dans ce monde il y a un apprentissage “technique” de la magie; reste que, les “moldus” subiraient-ils cet apprentissage, ils n'en deviendraient pas pour autant des magiciens, il n'ont pas le “don”. L'école de magie de la série n'est pas proprement une école d'apprentissage mais bien plutôt un lieu où l'on apprend à discipliner un don naturel.
Il se trouve que la littérature de science-fiction n'est pas un genre mais un domaine, et un ensemble de publications ou de collections: si une nouvelle ou un roman sont publiés dans le cadre de cet ensemble “c'est de la science-fiction”. Une nouvelle comme La Rive asiatique de Thomas Disch est “de science-fiction” parce que publiée initialement dans une revue de science-fiction, puis republiée, aux États-Unis comme en France, dans des recueils ou dans des anthologies étiquetés “science-fictions” ou inscrits dans une collection d'ouvrages réputés de science-fiction, or le récit se déroule dans un cadre ordinaire, la rive asiatique de la ville d'Istanbul, avec une courte incursion sur la rive européenne, dans le temps même de sa rédaction, donc à la toute fin des années 1960, la science n'y joue aucun rôle, même la part “non ordinaire” du récit, qu'on peut définir comme fantastique, n'a pas les caractéristiques mentionnées dont une cause immanente, et ne l'est pas aussi clairement que ça, à la fin du récit, difficile de déterminer si c'est le compte-rendu d'événements réels vécus par le narrateur où le délire d'abord paranoïaque puis à la fin plutôt schizoïde d'un personnage-narrateur en pleine dérive existentielle. Un exemple parmi bien d'autres de récits qui ne doivent leur statut “de science-fiction” qu'au contexte de publication. À quoi s'ajoute qu'au fil du temps, la science-fiction, qui ressortait à ses débuts d'une littérature de genre aux codes bien établis, le «merveilleux scientifique», qui était plutôt le “merveilleux techno-scientifique”, a évolué pour intégrer aussi les sciences humaines et sociales. Je l'évoquais dans un autre billet, celui intitulé «334», beaucoup d'auteurs de science-fiction ne s'intéressent pas spécialement aux sciences exactes ou à la techno-science, si même le contexte de l'action est “futuriste” il ne nécessite pas d'explication, en général ils puisent dans un fonds commun de représentations et de vocabulaire, celui élaboré pour l'essentiel dans la période 1920-1960, mais pour y développer des réflexions d'ordre sociologique, éthologique ou psychosociologique, voire philosophique. Dans la nouvelle Voir l'homme invisible de Robert Silverberg le cadre est censément non ordinaire mais se passe de toute vraisemblance, il sert simplement à décrire une société où ce qui fait le fond de la nouvelle, qu'on peut décrire comme le processus de “racialisation”, est mis en évidence par son caractère artificieux: voir l'homme invisible, c'est voir un homme qu'on ne peut pas, qu'on ne doit pas, voir: il est “invisible” parce qu'il a la “marque de l'invisibilité” sur le front, et qui voit cette marque sait qu'il ne doit pas voir l'homme qui la porte. Une très forte nouvelle: l'homme invisible est précisément l'homme le plus visible parmi les hommes...
Je suis de cette classe d'auteurs qui apprécient de sortir des cadres et des conventions, de ce que certains nomment “les attentes des lecteurs”. Je ne sais pas, je ne peux pas savoir ce qu'attendent mes possibles lectrices et lecteurs pour la bonne raison que je ne les connais pas, donc, répondre à une attente qui n'existe pas (je ne suppose nullement que mon possible lectorat attende quoi que ce soit de moi, notamment pas “le prochain billet de Ma Pomme”, je sais avoir quelques rares lecteurs qui ont plaisir à me lire mais je ne suppose pas qu'ils attendent avec impatience ma prochaine livraison, en fait j'en connais indirectement, “virtuellement”, au moins deux dont l'attente est paradoxale: ils attendent que je les surprenne. Chose que je comprends très bien car je suis un lecteur de ce genre) n'a pas de sens. J'écris pour moi, et en premier pour me surprendre. Comme dit entre parenthèses, je suis donc de ce genre de lecteurs, ce qui est la raison première pour moi de rédiger sans préméditation, lecteur de moi-même je suis assez souvent surpris de ma prose, non par sa qualité, là ça laisse à désirer, mais par les propos mêmes. J'ajoute que ce n'est bien sûr pas systématique, beaucoup de mes billets, surtout les plus courts, sont prémédités. Dans je ne sais plus quel billet, peut-être «334» ou peut-être celui numéroté 340, ou celui numéroté 341, je le mentionne, les textes que je qualifie “d'intervention”, textes d'humeur ou d'humour, sont nécessairement prémédités, non dans la forme mais dans le fond, j'ai une idée claire de ce que sera ce discours, il est composé d'avance dans son déroulement même s'il ne l'est pas dans sa forme. Cas par exemple de deux billets récents, ceux numérotés 000 et 343, et de celui intitulé «Le blog de Violence du travail».
Sauf quand je suis mon propre lecteur, et même en ce cas, la personne qui me lit n'est pas moi. Il m'arrive de me relire, c'est-à-dire de lire tel texte non pour son contenu mais pour sa forme, pour vérifier sa cohérence syntaxique, y chercher les coquilles et fautes d'inattention, détecter les expressions maladroites rendant certains passages équivoques ou incompréhensibles, et il m'arrive de me lire, de lire le contenu d'un billet, souvent un billet ancien, et ce faisant je suis autant “un autre que l'auteur” que n'importe qui. Certes, étant aussi l'auteur, si je détecte au passage une maladresse ou une erreur de forme je corrigerai mais ça n'est pas mon but en ces cas-là. En tant que lecteur de ma propre prose j'ai la même lecture que quand je suis lecteur d'un autre: je n'ai aucune attente particulière. En tant que rédacteur je rédige des textes qui ne supposent pas d'attente de mes possibles lectrices et lecteurs, je ne cherche ni à les rassurer par la prévisibilité de mon discours, ni à les surprendre, je ne suppose rien, j'écris au fil du clavier, parfois ça donne des textes intéressants, parfois non.
Malgré tout, j'ai des procédés. Entre autres, je commente souvent ma prose. Pas tellement le propos, plutôt la forme. Quand je me surprends à faire de la rhétorique pure, de la sophistique, je manque rarement de le relever. La lecture littérale peut être problématique: aussi incohérent sur le fond que puisse être un texte, s'il a une forme cohérente le lecteur peut lui attribuer un sens littéral cohérent, “le prendre au pied de la lettre”, à l'instar par exemple des lecteurs littéraux de la Bible ou autres textes fondateurs. Mais une lecture allusive ou allégorique ou ésotérique peut l'être tout autant Pour exemple, ce chapitre 31 de l'Évangile selon Matthieu, traduction Segond 1910. Comme dans le billet numéroté 340 je le cite in extenso dans sa forme initiale, celle proposée dans Wikisource
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- Ce même jour, Jésus sortit de la maison, et s’assit au bord de la mer.
- Une grande foule s’étant assemblée auprès de lui, il monta dans une barque, et il s’assit. Toute la foule se tenait sur le rivage.
- Il leur parla en paraboles sur beaucoup de choses, et il dit :
- Un semeur sortit pour semer. Comme il semait, une partie de la semence tomba le long du chemin : les oiseaux vinrent, et la mangèrent.
- Une autre partie tomba dans les endroits pierreux, où elle n’avait pas beaucoup de terre : elle leva aussitôt, parce qu’elle ne trouva pas un sol profond ;
- mais, quand le soleil parut, elle fut brûlée et sécha, faute de racines.
- Une autre partie tomba parmi les épines : les épines montèrent, et l’étouffèrent.
- Une autre partie tomba dans la bonne terre : elle donna du fruit, un grain cent, un autre soixante, un autre trente.
- Que celui qui a des oreilles pour entendre entende.
- Les disciples s’approchèrent, et lui dirent : Pourquoi leur parles-tu en paraboles ?
- Jésus leur répondit : Parce qu’il vous a été donné de connaître les mystères du royaume des cieux, et que cela ne leur a pas été donné.
- Car on donnera à celui qui a, et il sera dans l’abondance, mais à celui qui n’a pas on ôtera même ce qu’il a.
- C’est pourquoi je leur parle en paraboles, parce qu’en voyant ils ne voient point, et qu’en entendant ils n’entendent ni ne comprennent.
- Et pour eux s’accomplit cette prophétie d’Ésaïe :
Vous entendrez de vos oreilles, et vous ne comprendrez point ;
vous regarderez de vos yeux, et vous ne verrez point. - Car le cœur de ce peuple est devenu insensible ;
ils ont endurci leurs oreilles, et ils ont fermé leurs yeux,
de peur qu’ils ne voient de leurs yeux, qu’ils n’entendent de leurs oreilles,
qu’ils ne comprennent de leur cœur,
qu’ils ne se convertissent, et que je ne les guérisse. - Mais heureux sont vos yeux, parce qu’ils voient, et vos oreilles, parce qu’elles entendent !
- Je vous le dis en vérité, beaucoup de prophètes et de justes ont désiré voir ce que vous voyez, et ne l’ont pas vu, entendre ce que vous entendez, et ne l’ont pas entendu.
- Vous donc, écoutez ce que signifie la parabole du semeur.
- Lorsqu’un homme écoute la parole du royaume et ne la comprend pas, le malin vient et enlève ce qui a été semé dans son cœur : cet homme est celui qui a reçu la semence le long du chemin.
- Celui qui a reçu la semence dans les endroits pierreux, c’est celui qui entend la parole et la reçoit aussitôt avec joie ;
- mais il n’a pas de racines en lui-même, il manque de persistance, et, dès que survient une tribulation ou une persécution à cause de la parole, il y trouve une occasion de chute.
- Celui qui a reçu la semence parmi les épines, c’est celui qui entend la parole, mais en qui les soucis du siècle et la séduction des richesses étouffent cette parole, et la rendent infructueuse.
- Celui qui a reçu la semence dans la bonne terre, c’est celui qui entend la parole et la comprend ; il porte du fruit, et un grain en donne cent, un autre soixante, un autre trente.
- Il leur proposa une autre parabole, et il dit : Le royaume des cieux est semblable à un homme qui a semé une bonne semence dans son champ.
- Mais, pendant que les gens dormaient, son ennemi vint, sema de l’ivraie parmi le blé, et s’en alla.
- Lorsque l’herbe eut poussé et donné du fruit, l’ivraie parut aussi.
- Les serviteurs du maître de la maison vinrent lui dire : Seigneur, n’as-tu pas semé une bonne semence dans ton champ ? D’où vient donc qu’il y a de l’ivraie ?
- Il leur répondit : C’est un ennemi qui a fait cela. Et les serviteurs lui dirent : Veux-tu que nous allions l’arracher ?
- Non, dit-il, de peur qu’en arrachant l’ivraie, vous ne déraciniez en même temps le blé.
- Laissez croître ensemble l’un et l’autre jusqu’à la moisson, et, à l’époque de la moisson, je dirai aux moissonneurs : Arrachez d’abord l’ivraie, et liez-la en gerbes pour la brûler, mais amassez le blé dans mon grenier.
- Il leur proposa une autre parabole, et il dit : Le royaume des cieux est semblable à un grain de sénevé qu’un homme a pris et semé dans son champ.
- C’est la plus petite de toutes les semences ; mais, quand il a poussé, il est plus grand que les légumes et devient un arbre, de sorte que les oiseaux du ciel viennent habiter dans ses branches.
- Il leur dit cette autre parabole : Le royaume des cieux est semblable à du levain qu’une femme a pris et mis dans trois mesures de farine, jusqu’à ce que la pâte soit toute levée.
- Jésus dit à la foule toutes ces choses en paraboles, et il ne lui parlait point sans parabole,
- afin que s’accomplît ce qui avait été annoncé par le prophète :
J’ouvrirai ma bouche en paraboles,
je publierai des choses cachées depuis la création du monde. - Alors il renvoya la foule, et entra dans la maison. Ses disciples s’approchèrent de lui, et dirent : Explique-nous la parabole de l’ivraie du champ.
- Il répondit : Celui qui sème la bonne semence, c’est le Fils de l’homme ;
- le champ, c’est le monde ; la bonne semence, ce sont les fils du royaume ; l’ivraie, ce sont les fils du malin ;
- l’ennemi qui l’a semée, c’est le diable ; la moisson, c’est la fin du monde ; les moissonneurs, ce sont les anges.
- Or, comme on arrache l’ivraie et qu’on la jette au feu, il en sera de même à la fin du monde.
- Le Fils de l’homme enverra ses anges, qui arracheront de son royaume tous les scandales et ceux qui commettent l’iniquité :
- et ils les jetteront dans la fournaise ardente, où il y aura des pleurs et des grincements de dents.
- Alors les justes resplendiront comme le soleil dans le royaume de leur Père. Que celui qui a des oreilles pour entendre entende.
- Le royaume des cieux est encore semblable à un trésor caché dans un champ. L’homme qui l’a trouvé le cache ; et, dans sa joie, il va vendre tout ce qu’il a, et achète ce champ.
- Le royaume des cieux est encore semblable à un marchand qui cherche de belles perles.
- Il a trouvé une perle de grand prix ; et il est allé vendre tout ce qu’il avait, et l’a achetée.
- Le royaume des cieux est encore semblable à un filet jeté dans la mer et ramassant des poissons de toute espèce.
- Quand il est rempli, les pêcheurs le tirent ; et, après s’être assis sur le rivage, ils mettent dans des vases ce qui est bon, et ils jettent ce qui est mauvais.
- Il en sera de même à la fin du monde. Les anges viendront séparer les méchants d’avec les justes,
- et ils les jetteront dans la fournaise ardente, où il y aura des pleurs et des grincements de dents.
- Avez-vous compris toutes ces choses ? Oui, répondirent-ils.
- Et il leur dit : C’est pourquoi, tout scribe instruit de ce qui regarde le royaume des cieux est semblable à un maître de maison qui tire de son trésor des choses nouvelles et des choses anciennes.
- Lorsque Jésus eut achevé ces paraboles, il partit de là.
- S’étant rendu dans sa patrie, il enseignait dans la synagogue, de sorte que ceux qui l’entendirent étaient étonnés et disaient : D’où lui viennent cette sagesse et ces miracles ?
- N’est-ce pas le fils du charpentier ? n’est-ce pas Marie qui est sa mère ? Jacques, Joseph, Simon et Jude, ne sont-ils pas ses frères ?
- Et ses sœurs ne sont-elles pas toutes parmi nous ? D’où lui viennent donc toutes ces choses ?
- Et il était pour eux une occasion de chute. Mais Jésus leur dit : Un prophète n’est méprisé que dans sa patrie et dans sa maison.
- Et il ne fit pas beaucoup de miracles dans ce lieu, à cause de leur incrédulité.
Dans mon précédent commentaire je détermine trois “acteurs”: l'énonciateur, nommé dans le texte “le maître”, les disciples qui figurent “les élèves”, et un groupe sans nom mais que “le maître” définit deux fois: “ceux à qui n'a pas été donné de connaître les mystères du royaume des cieux” et “ceux qui entendent de leurs oreilles, et ne comprennent point, qui regardent de leurs yeux, et ne voient point”. En contraste, les disciples sont “ceux à qui a été donné de connaître les mystères du royaume des cieux” et “ceux qui voient de leurs yeux et entendent de leurs oreilles” – «heureux sont vos yeux, parce qu’ils voient, et vos oreilles, parce qu’elles entendent». Or, le récit raconte aussi une autre histoire, celle de “non disciples” qui ont des yeux pour voir et des oreilles pour entendre, et celles de “disciples” qui ont des oreilles pour ne pas entendre, des yeux pour ne pas voir.
La première parabole, désignée par après comme “parabole du semeur”, et prononcée en direction des “non disciples”, se conclut par: «Que celui qui a des oreilles pour entendre entende». Ce qui induit que, s'adressant à la foule, l'orateur fait l'hypothèse que parmi elle certains peuvent avoir “des oreilles pour entendre”. Auparavant est précisé: «Il leur parla en paraboles sur beaucoup de choses, et il dit ...», puis vient la parabole du semeur; l'auteur indique implicitement que lors de ce discours à la foule l'orateur a procédé comme dans la suite du récit, en énonçant des paraboles différentes censées “dire la même chose”, charge à qui a des oreilles pour entendre de percevoir ce qui en fait l'unité profonde sous leur apparente diversité. Ceux qui n'ont pas de telles oreilles, que peut-il y faire? Il ne peut pas entendre à leur place, en tout cas. Par contre, parlant en paraboles et en proposant plusieurs qui censément s'équivalent, il peut faire l'hypothèse que tels dans la foule recevront une leçon qui va dans le sens de l'orateur avec telle parabole, tels avec telle autre, etc. Non nécessairement la leçon allusive ou ésotérique qu'il a en tête mais une leçon qui va dans son sens, telle par exemple celle mentionnée pour la parabole du bon grain et de l'ivraie: il ne faut de précipitation en rien. Vieille leçon d'ailleurs, qui figure notamment dans un texte de la Torah:
Parlons de moi: j'ai pris un tour de rein hier soir, et rester assis pour rédiger ce billet me fatigue beaucoup. J'aurais bien poursuivi un peu mais là, j'ai un désir fort de réduire un peu la douleur, donc je vais m'allonger un moment. Je publie sans promettre d'y revenir vite... Il y a un temps pour tout!
En contraste, l'affirmation du “maître”, «heureux sont vos yeux, parce qu’ils voient, et vos oreilles, parce qu’elles entendent!», apparaît douteuse si on suit le développement qui suit et le propos qui précède. Que disent les disciples? «Pourquoi leur parles-tu en paraboles?»; que répond le maître? «Parce qu’il vous a été donné de connaître les mystères du royaume des cieux, et que cela ne leur a pas été donné». Que fait le maître? Après un commentaire de la parabole, il leur parle en paraboles. Et plus loin dans le récit, que font et disent les disciples? «Ses disciples s’approchèrent de lui, et dirent: Explique-nous la parabole de l’ivraie du champ». On peut donc lire l'ensemble comme une leçon de rhétorique, ou le lire comme une mise en abyme et une leçon de sophistique et de démagogie: en bon chef de groupe l'orateur flatte ses suiveurs, genre «Je vous ai choisis parce que vous êtes la crème de la crème! Les meilleurs des meilleurs! Des premiers de cordée! Vous, vous comprenez tout, contrairement à la foule»; et pourtant, d'une part il s'adresse à ses disciples dans la forme qu'il a lui-même déterminée comme destinée à ceux qui ne savent pas entendre, la parabole; et de fait, par après les disciples démontrent qu'ils ont un peu de mal à comprendre puisqu'au lieu d'appliquer la leçon et de “décoder” les nouvelles paraboles, dont pourtant la “clé de lecture” est donnée, «Il leur proposa une autre parabole, et il dit: Le royaume des cieux est semblable à ...», ils ont besoin d'une nouvelle explication; enfin, parlant à ses seuls disciples, il introduit la dernière série de paraboles par la sentence qui conclut la première: «Que celui qui a des oreilles pour entendre entende».
C'est dans ce billet ou un autre que je mentionne qu'un sophiste ne dissimule pas ses procédés? De mémoire ça doit être plutôt dans le 340 ou le 341, je vérifie. Ouais, dans le 340. Bien sûr, je l'exprime autrement puisque c'est un autre discours. Remarquez, je comptais l'écrire sous la forme locale mais dans son développement actuel ce n'est pas fait. Voici le passage:
«Le principe est ancien et connu, ses inventeurs n'en ont jamais fait mystère: inventer un code “secret” permettant de déterminer si un individu appartient de plein droit à un groupe d'intérêt ou non. Secret entre guillemets pour deux raisons, celui dit, les inventeurs du principe n'en font pas mystère, et le fait qu'un code doit nécessairement être public pour être fonctionnel, donc ne peut pas être secret».
Le principe de construction d'une “langue de l'élite”. En ce cas ça concerne plutôt les “langues ésotériques”, celles qui concernent la lecture secrète, ou mystique, ou donc ésotérique. Le “maître” choisit ses disciples au hasard puisque, sauf bien sûr s'il a la Science Infuse, il ne peut déterminer si tel sera un disciple efficace, tel ne le sera pas. Autant que je sache, personne n'a la Science Infuse. Lors de la rencontre il ne sait rien du futur disciple; il aura certes des méthodes pour déterminer s'il est susceptible d'en devenir un mais aucune méthode pour déterminer qu'il le sera, encore moins pour déterminer si ce potentiel disciple ne sera pas un trop bon élève et la source d'un courant divergent et contradictoire à son propre projet, un “ennemi”, la source d'une discorde. Car, que fait “l'ennemi” de la deuxième parabole de semailles? Il sème. Il sème l'ivraie, la “graine de discorde”, mais il fait le même geste que le “bon semeur”: il sème. Il connaît la leçon mais l'applique contre le geste du “bon semeur”. La parabole suivante éclaire le propos puisqu'il y est encore question d'une graine semée qui n'est pas comme les autres, mais cette fois la différence ne crée pas la discordance. La leçon de la leçon figure en 13, 51-52: «Avez-vous compris toutes ces choses ? Oui, répondirent-ils.Et il leur dit: C’est pourquoi, tout scribe instruit de ce qui regarde le royaume des cieux est semblable à un maître de maison qui tire de son trésor des choses nouvelles et des choses anciennes». Une manière élégante de dire: le concept de “royaume des cieux” est de la daube, vous pouvez raconter n'importe quoi à condition de faire débuter votre propos par «le royaume des cieux est comme», il y aura toujours au moins un gogo pour penser de telle ou telle parabole, «c'est bien vrai!». Pour me citer encore, un apologue de mon cru, qui illustre le principe. Je vous le donne en version blague, plus courte que la version sketch.
''«— J'te jure, “notre président”, chaque fois qu'il fait un discours, il commence en disant “noir” et il finit en disant “blanc”. C'est du n'importe quoi. Comme il disaient au journal, c'est “Docteur Jekill et Mister Hyde”!
— Mais non, tu ne comprends pas...
— Ah ça tu as raison, je ne comprends pas.
— Je t'explique, au début il parle à ses partisans d'un bord et à la fin à ceux de l'autre bord.
— Ouais mais, les uns et les autres ils entendent tout le discours, pourquoi ils devraient plus le croire quand il dit “noir” que “blanc”, ou l'inverse?
— C'est parce que les uns, on leur a appris à croire que la vraie couleur c'est “noir” et les autres, que la vraie c'est “blanc”. Du coup il ne le croient que quand il parle de la vraie couleur.
— D'accord. Et toi, comment tu sais quelle est la vraie couleur?
— Ah! Moi c'est pas pareil, j'ai appris à faire la différence.
— C'est clair, ou tu es un con ou un salaud, parce qu'il faut être con pour croire qu'on est le seul à faire la différence ou un salaud pour vouloir le faire croire... Heureusement pour les salauds qu'il y a des cons parce qu'il faut être vraiment con pour croire un salaud»''.
La fin sort de mon propos actuel mais je la garde parce que j'aime bien cette blague. Pour une fois, je commenterai: un démagogue n'a aucun scrupule à dire tout et le contraire de tout dans le même discours car il sait qu'un nombre suffisant de personnes, 1) se reconnaîtront dans le discours “de la bonne couleur”, 2) considèreront que le discours “de la mauvaise couleur” est un leurre, 3) adhèreront à son discours malgré son incohérence apparente. Contre la logique rationaliste, un discours efficace est un discours qui propose plusieurs descriptions de la même réalité, sans chercher d'autre cohérence que celle du discours. Sans en être strictement une, la forme répétée «Le royaume des cieux est semblable à ...» fonctionne comme une anaphore
: la similarité de structure induit une similarité de signification; si tel auditeur ou lecteur n'accepte pas ou ne comprend pas telle proposition ça importe peu, dès lors qu'il en accepte (sans nécessairement la comprendre) au moins une, il éliminera les autres ou les “relira”, leur attribuera la même signification simplement parce qu'elles ont la même forme. C'est dans ce texte que j'explique la similarité structurelle entre la parole et la musique? Non. Probable que ça figure dans le billet 339 ou 340, ou le341. Je vérifie vite fait. Dans le billet numéroté 341. Pour qui pratique la musique improvisée, une chose est évidente: si on est dans le bon rythme et si on sait repérer les “fondamentales”, les notes et accords qui forment repères, on peut jouer n'importe quoi parce que dans tout accord il y aura toujours au moins deux notes figurant dans n'importe quel autre accord; un démagogue peut raconter n'importe quoi pour autant qu'il ait le bon ton, il sait que tel passage sera toujours en accord avec l'attente d'une partie de son auditoire, et que l'ensemble composera une mélodie acceptable.
Je comptais en rester là mais en lisant la liste de mes billets je me suis aperçu que j'ai complètement oublié la deuxième partie du titre: «Diviser n'est pas régner». Les “politiciens” (le nom actuel pour dire “gens de pouvoir”) ont semble-t-il tendance, dans leur majorité, à considérer vrai ce lieu commun, «diviser pour mieux régner». Ils ont l'idée que si “le peuple” est parcellisé, émietté, divisé en multiples groupes d'intérêts, et “l'élite” au contraire unifiée, il sera plus facile pour “l'élite” de contrôler et diriger “le peuple”. Aucune mauvaise intention là-dedans – ce qui n'exclut pas que certains groupes de cette élite n'aient pas de mauvaises intentions – et en outre c'est un dogme assez partagé, presque tous les groupes qui aspirent au pouvoir y adhèrent, parce qu'ils sont convaincus de mieux savoir que les autres ce qui est bon pour tous. le chef d'entreprise, le chef politique, le chef militaire divise son groupe par souci d'efficacité; l'administrateur divise son territoire par le même souci. Diviser est la base de la cohésion sociale. Mais, diviser n'est pas régner car le responsable est au contraire là pour unifier – pour unifier un ensemble disparate, contradictoire et divisé. Ce qui assoit son règne est de réunir ce qui est au départ divisé. Mais, plus il unit moins il aura de pouvoir, et moins en aura-t-il, moins il aura de puissance. Le pouvoir donne de la puissance, et qui voudrait perdre de la puissance? Question rhétorique: pas mal de gens ne souhaitent pas de ce genre de puissance bien sûr, moi en premier. De fait, quand un “puissant”, sentant sa perte de puissance par la réussite même de sa puissance, par sa capacité à unifier, se réduire, il aura tendance à inverser les choses et à diviser, ce qui dans une société se fait en liant le statut et la fonction.
Le statut est la position qu'on occupe en tant que membre de la société, la fonction est la position qu'on y occupe en tant qu'acteur de la société. Dans un état parfait de la société il y a parfaite indépendance entre les deux, tout membre de la société peut réaliser tout acte social. Les sociétés sont comme tout en cet univers, imparfaites, mais plus ou moins imparfaites. Plus il y a confusion entre statut et fonction, plus la société sera imparfaite. Le “puissant” qui veut maintenir sa position, faire de sa fonction son statut, tendra donc à privilégier les processus qui réduisent la “mobilité sociale”, qui favorisent cette confusion entre statut et fonction, car plus il y aura de membres de la société attachés à préserver leur position fonctionnelle, plus sa position propre sera confortée. Mais à long terme ça travaille contre son projet puisque ce qui fait la cohésion d'une société est son unité. Le temps passant, le “puissant” va certes maintenir ou augmenter sa part de puissance mais en mobilisera une part croissante simplement pour maintenir sa position, ce qui réduit d'autant la puissance globale de la société qui s'organise principalement pour simplement maintenir la structure et conforter les positions acquises.
Conclusion: diviser n'est pas régner mais préparer le moment où on perdra tout, y compris son statut. Préparer le moment où, comme dit l'autre, «les premiers seront les derniers». Évidemment, plus ce moment tarde, plus les conséquences en seront catastrophiques. Ce qui me désole mais ne pose pas vraiment problème: les personnes de mon genre, qui ne sont pas intéressées par la puissance, ont très peu de pouvoir, donc même dans le pire cas les personnes de mon genre ne perdront pas grand chose, voire rien, et à coup sûr ne perdront rien en matière de fonction. Dans ma vie ordinaire je sépare déjà mon statut et ma fonction, ladite fonction est de très faible niveau, donc je n'ai pas grand chose à perdre et possiblement un peu à gagner. Il m'arrive de le dire, je suis cruel: je ne manque pas de mentionner à mes semblables qu'ils sont dans l'erreur quand ils le sont mais s'ils n'en tiennent pas compte je n'y peux rien, et de fait ce n'est pas mon problème, c'est le leur...