La vraie séparation se fait plutôt entre langues naturelles et artificielles. Non que les secondes ne soient en quelque manière naturelles mais d'autre façon que les premières, et non que les premières ne soient en quelque manière artificielles; peut-être devrais-je plutôt dire langues spontanées et langues... Et bien, les termes que je trouve pour la deuxième sorte valent aussi pour la première, de même ceux que je trouve pour la première sorte valent pour la deuxième, car une langue est nécessairement un artifice, une chose construite, mais comme les humains ne sont proprement tels que par leur capacité à transformer leur environnement, à en faire un artifice, c'est “dans leur nature”, toutes leurs langues sont “naturelles” ET artificielles. On peut sans que ce soit trop inexact parler de langues “inconscientes” et “conscientes” en ce sens que les premières sont construites sans préméditation alors que les secondes le sont délibérément; bien sûr, les langues inconscientes sont consciemment formées puisque toute langue est un artifice, et celles conscientes comportent une large part d'inconscient puisque leur construction répond à des schémas qui pour leurs concepteurs semblent “naturels”, car elles calquent les schémas des langues inconscientes.
Cette discussion découle d'une débat récent avec un ami à propos de diverses choses et entre autres des langues. Au cours de ce débat je mentionnais le fait que le latin n'est pas une langue morte alors que le grec classique en est une: en ce XXI° siècle certains groupes humains utilisent le latin comme langue du quotidien et de ce fait continuent de produire des néologismes pour nommer des réalités nouvelles; cas très notablement du Vatican et plus largement des élites catholiques, cléricales ou laïques, dont la langue commune est le latin; comme le Vatican est “dans le siècle” on y fait les mêmes choses avec les mêmes moyens que partout ailleurs, donc on doit pouvoir nommer en latin les automobiles et les ordinateurs, les pratiques de la conduite automobile et celle de l'usage des ordinateurs. Le latin est donc une langue vivante en ce sens que c'est toujours une langue productive, néologisante, alors que le grec classique est une langue figée qui a cessé de longue date d'être productive. Il y a certes une langue grecque ancienne qui dans certains milieux continue d'être d'usage mais c'est un autre grec que celui classique, il s'agit de la version normalisée de ce qu'on nommait la koinè
, plus spécialement sa forme byzantine, dite grec médiéval
. Certes le latin contemporain dérive aussi d'un “latin médiéval”, le latin d'église
, mais contrairement à la koinè la langue est la même que celle dite “latin classique
”, la différence portant sur son articulation et sa mélodie (son accentuation), fixée tardivement, par contre le latin écrit est celui classique. Le grec classique n'est pas proprement une langue morte puisqu'on le lit et l'écrit encore, mais il a cessé d'être productif, néologisant, assez peu après l'époque classique, le grec “vulgaire” et productif en usage dans l'Empire d'Alexandre puis dans l'Empire romain était la koinè normalisée. Finalement, l'opposition valide pourrait être entre langues “coutumières” et “légales”, celles dont les règles se fixent spontanément, sont peu rigoureuses et varient selon les lieux et les groupes, et celles dont les règles sont impératives, normées et valables partout et pour tous. On peut enfin définir une autre opposition, celle de mon titre: langues du peuple et langues de l'élite. Bien que cette opposition ne soit pas aussi simple ni si évidente.
Le principe est ancien et connu, ses inventeurs n'en ont jamais fait mystère: inventer un code “secret” permettant de déterminer si un individu appartient de plein droit à un groupe d'intérêt ou non. Secret entre guillemets pour deux raisons, celui dit, les inventeurs du principe n'en font pas mystère, et le fait qu'un code doit nécessairement être public pour être fonctionnel, donc ne peut pas être secret. Bien sûr cette publicité est plus ou moins étendue mais souvent elle l'est largement, fondamentalement ça dépend de ses destinataires et de son usage. Les cas les plus évidents sont ceux des messages cryptés car dans ces cas le caractère de “code secret” est non seulement connu mais explicite: pour que ça fonctionne tous les éléments permettant d'écrire et de lire ces messages doivent être publics sinon ni l'émetteur ni le récepteur ne peuvent s'en servir; si on est certain d'avoir un public restreint le code même peut être assez sommaire et fondamentalement assez facile à analyser, cas par exemple du chiffrement par décalage
, dit aussi code ou chiffre de Jules César, pour lui peu importait que ce mode de chiffrement soit peu robuste parce que le nombre de personnes simplement susceptibles de lire un code “non chiffré”, de lire le latin classique pour le dire mieux, était très restreint et se recrutait pour l'essentiel parmi les membres de son groupe d'intérêt, donc le risque de voir son message tomber dans des mains adverses et être décodé en un temps suffisamment court pour que cet adversaire puisse en faire un usage qui irait contre son groupe d'appartenance directe au sein de son groupe d'intérêt était presque nul; à l'inverse, une méthode d'encryptage de large utilisation dans de nombreux groupes d'intérêt doit être robuste et malaisément décodable, comme dans le cas des méthodes d'encryptage utilisées sur Internet. Mais dans le cas des méthodes en usage sur Internet comme dans celui du code de César tout est public. Il y a certes ce qu'on nomme “clé privée” pour les chiffres en usage sur Internet ou, plus anciennement, dans les méthodes utilisées par les diplomates, les militaires et les espions mais son caractère privé est relatif et dépend des moyens de calcul dont on dispose (cas du «code Enigma
», très robuste à son époque mais que n'importe quel microordinateur bas de gamme de 2020 décoderait aisément sans avoir besoin de détenir la “clé privée”).
Une langue, orale ou écrite, est en soi un “code secret” en ce sens que si on ne détient pas les clés de déchiffrement d'une langue donnée, si on ne l'a pas apprise, on est incapable de la décoder. Dans un autre billet j'avais pris le cas du «rongorongo
» et du «linéaire A
», dont on perçoit le caractère de langue écrite mais qu'on n'est capable de décrypter que très partiellement faute de savoir exactement ce qui est noté et de connaître la langue orale que ces deux systèmes d'écriture transcrivent. Factuellement, le linéaire A est partiellement décrypté parce que certains toponymes sont communs au linéaire A et à l'autre système de signes découvert en même temps, le «linéaire B», et que plusieurs signes ont semble-t-il la même valeur dans les deux systèmes; pour le rongorongo le décryptage partiel découle du fait qu'au moins en partie c'est un système idéographique et que certaines séquences répétées correspondent par les images notées à des phrases liturgiques dans des langues connues à époque récente de l'Île de Pâques, ce qui permet d'accéder en partie au sens mais nullement de restituer la langue notée, ni d'ailleurs d'accéder à toutes les significations d'un signe donné, outre le fait que certains signes sont employés pour leur son et non pour leur sens apparent, toute écriture pictographique pratique abondamment la métaphore et la métonymie, par exemple, selon le contexte un même signe signifiera tantôt “eau”, tantôt “poisson”, tantôt “pêcheur”, ou sera utilisé pour exprimer le son “eau”, et si précédé du pictogramme symbolisant la rose, exprimera sous forme de rébus la séquence “rose-eau” pour désigner un roseau.
À la base, le développement d'un code de type langue humaine, et plus largement de type langage, a pour but de faciliter l'intercompréhension, mais son accès exigeant un apprentissage a pour effet de restreindre sa compréhension à un groupe limité ou pour autre effet d'en permettre une compréhension restreinte à un groupe étendu, à quoi s'ajoute que la même langue peut acquérir une certaine autonomie dans des contextes très différents, c'est le cas par exemple des principales langues à large diffusion, telles l'anglais, l'espagnol, le français, l'arabe, et bien sûr ce fut le cas du latin et du grec classiques, toutes ces langues se sont diversifiées en dialectes puis, le temps passant, en langues autonomes sans grand rapport formel avec la langue source, en “créoles”, en “pidgins”, en “sabirs”, etc. Au départ, les diverses langues parlées en Europe centrale et orientale sont des créoles ou des sabirs dont les deux langues sources sont le latin et ce qu'on peut nommer le gotique, celui-ci n'étant pas au départ une langue unifiée mais un ensemble de dialectes plus ou moins proches, plus ou moins intercompréhensibles; le temps passant certains de ces créoles se sont à leur tour normalisés pour produire, au début du deuxième millénaire de l'ère commune, des langues autonomes plus ou moins unifiées. Beaucoup de langues actuelles parmi les plus courantes se sont normalisées assez récemment, entre le milieu du XVIII° siècle et le milieu du XX° siècle, et même pour celles à normalisation relativement ancienne, comme l'espagnol et le français, leur usage ordinaire par la majorité puis la totalité de la population ne se fit qu'au cours du XX° siècle – à la fin des années 1960, tout gamin j'ai encore rencontré des personnes pas si vieilles que ça (même si pour moi elles étaient trèèèèèès vieilles, pour un gamin de huit ou neuf ans une personne de quarante ans c'est vieux, très vieux...) ne parlant que leur dialecte local, les variantes de l'occitan pratiquées dans la vallée de la Cère, entre Aurillac et Le Lioran, et pour les plus jeunes, ceux entre quarante et cinquante ans, quelques bribes de français standard, un reste de souvenir scolaire vite oublié... D'un sens, certains un poil plus vieux, alentour de 65 à 75 ans, avaient une maîtrise certes limitée mais un peu plus grande du français standard, rapport au fait que les appelés et engagés de la guerre de 14-18 avaient intérêt à le comprendre s'ils voulaient survivre...
On vous a probablement raconté que c'est l'école qui éradiqua les parlers locaux en France, les “patois” comme on disait, ce qui n'est pas très exact, c'est très récemment, pour l'essentiel dans les années 1950, que l'astreinte scolaire fut vraiment respectée et fut étendue, avant cela les enfants y étaient astreints entre six ou sept ans et treize ans, et dans les zones rurales, notamment dans les zones montagneuses, de manière assez irrégulière, la diffusion du français standard est au départ beaucoup plus le fait de l'armée, de l'industrie, du commerce, de l'administration, des structures d'État, de l'urbanisation, que de la scolarisation, le paysan auvergnat né vers 1920 ou 1930 et qui vécut toute sa vie dans son village ou son hameau loin de tout centre urbain n'eut le plus souvent qu'un rapport bref et intermittent avec le français standard. Pour parler encore de mon expérience, je me souviens d'un jour où, me rendant à Aurillac par le bus avec ma mère et ma sœur, un trèèèèèès trèèèèèès trèèèèèès vieux couple de paysans, dans les soixante-cinq ans, expliqua au cours de la conversation qu'ils s'y rendaient pour la première fois de leur vie – je peux situer leur âge parce qu'ils y allaient pour quelque chose en rapport avec leur retraite imminente. Il venaient du même bled que nous, Polminhac, qui se situe à quinze kilomètres d'Aurillac. Entendons-nous, c'étaient des ploucs mais des ploucs évolués – la preuve, ils parlaient (à-peu-près) en français standard – qui étaient déjà allés dans un grande ville, Vic-sur-Cère, mille huit cent habitants à cette époque, presque tous dans le bourg, à comparer aux environ mille de Polminhac dont moins de quatre cent dans le bourg...
Factuellement, l'unification linguistique est très tributaire de l'unification politique et économique, nonobstant une certaine évolution ultérieure le “français commun” est assez stable depuis environ trois siècles, à condition de moderniser l'orthographe et en faisant parfois des contresens on peut sans problème lire un ouvrage de Descartes, c'est déjà moins évident pour Montaigne et moins encore pour Rabelais; quant aux auteurs d'après le milieu du XIX° siècle, à peu de choses près leur langue est la même que celle actuelle, sinon bien sûr les néologismes ultérieurs mais par le fait ça n'a pas d'incidence, je veux dire, la langue actuelle a évolué mais les mots en usage en 1850 le sont encore aujourd'hui pour l'essentiel, et leur signification assez stable dans l'ensemble, même si pour le Français de 1850 la voiture est “par nature” hippomobile alors qu'en ce siècle elle est “par nature” automobile, en 1850 comme en 2020 une voiture est un véhicule destiné en premier au transport de passagers humains. Mais en 1850 une part significative de la population a un accès limité ou nul au français standard, en 1940 c'est encore le cas d'une forte minorité, alors qu'en 2020 cette population est résiduelle et constituée pour l'essentiel de résidents étrangers ou récemment naturalisés, les résidents natifs s'exprimant presque tous en français standard. Sans être proprement la langue de l'élite le français standard n'est la langue d'usage que de la part de la population qui doit en user nécessairement au quotidien, donc celle en relation ordinaire avec les lieux ou les institutions où l'on doit entrer en conversation avec des inconnus d'origines diverses. Au fait, ce que dit pour les pratiquants de dialectes locaux “occitans” ou “d'oïl” vaut aussi pour les pratiquants de langues et dialectes étrangers, dans les années 1960 encore on trouvait des groupes d'assez ancienne implantation originaires d'Italie, de Pologne, d'Algérie, dont une part plus ou moins importante ne parlait pas le français standard et assez mal ou pas du tout le dialecte local parce que leurs liens avec l'environnement proche étaient rares, le plus souvent c'étaient des travailleurs du primaire recrutés en masse et vivant en autarcie dans un lieu proche de leur lieu de travail, les seuls ayant vraiment nécessité à parler en français standard étaient les petits chefs et les contremaîtres, qui transmettaient les ordres de travail dans leur langue d'origine, quant aux familles elles vivaient entre elles, et jusqu'aux années 1950 les enfants n'étaient pas toujours scolarisés en français puisque censément ils étaient destinés à “retourner au pays” – celui de leurs parents.
À la base encore, la normalisation d'une langue répond à une nécessité structurelle. Au cours du temps ce qu'on peut nommer les “bassins culturels”, les zones où un ensemble humain est en interrelation régulière et constante, se sont étendus, d'où la nécessité d'une intercompréhension assez forte; non une langue commune au sens strict mais un fonds linguistique – syntaxe, sémantique, vocabulaire, phonétique et, dans les cas où un système de signe de type “écriture” existe, graphie – commun qui permet de se comprendre sur les choses essentielles, celles du quotidien épisodique. Encore une expérience qui vous fera comprendre mon propos: j'ai vécu environ cinq ans aux Pays-Bas mais comme j'y étais en tant que support technique par téléphone de clients francophones et pour une entreprise américaine, mes deux langues d'usage habituelles étaient le français et l'anglais – plus précisément le “globish
”, pour les non anglophones on ne requérait pas un niveau de langue très élevé... –, du fait je ne pratiquais guère le néerlandais, pour le dire mieux, je ne le parlais pas et je le comprenais très mal; de l'autre bord, comme je suis profondément social et plutôt sociable je me suis astreint à connaître ce qui est le plus essentiel dans les rapports humains occasionnels: la politesse et les nombres, et un minimum de lieux communs et de syntaxe. Ça simplifie beaucoup les échanges de connaître ces bases élémentaires, sans supposer que j'étais un local du moins mes relations intermittentes, pour l'essentiel les commerçants et les gens de l'administration, ne me posaient pas de questions ni ne me regardaient de travers, j'étais suffisamment “couleur locale”; bien sûr, si par hasard elles me trouvaient sympathique et voulaient discuter un peu, je devais leur dire – en français d'abord et si besoin, en anglais – que je ne parlais pas leur langue sinon ça, les bases élémentaires, et c'était un point de plus en ma faveur que d'avoir fait l'effort de ce minimum nécessaire. Bref, on n'a pas besoin d'une intercompréhension étendue pour avoir une socialité et une sociabilité assez consistante. Ce n'est que dans le cadre d'échanges plus réguliers pour des actions communes plus complexes qu'on doit avoir une intercompréhension étendue. Comme dit, il n'y a pas si longtemps qu'en France métropolitaine les résidents parlent presque tous la même langue, le français standard, mais ça fait assez longtemps que les divers dialectes sont intercompréhensibles sur une étendue assez grande, y compris entre bassins culturels censément séparés: on oppose communément les langues dites d'oïl et d'oc en référence à la manière de dire “oui” mais la limite n'est pas tranchée, par exemple les dialectes qui se parlaient sur le versant nord du Massif Central sont pour partie d'oïl et pour partie d'oc mais un Creusois “d'oc” aura une compréhension plus grande des dialectes creusois “d'oïl” que des dialectes “d'oc” très distants, ceux en usage sur le pourtour méditerranéen, tout simplement parce qu'il a une pratique de vie “du nord” et non “du sud”, et un vocabulaire plus proche de celui de ses voisins que de ses lointains.
Une pratique ancienne et courante est celle du pidgin, du sabir ou de la lingua franca, ou pour prendre un nom plus ancien et en usage quand on parle de ce phénomène, de la koinè – comme le précise l'article de Wikipédia mis en lien, «par extension, ce terme est parfois aussi utilisé pour désigner les langues véhiculaires
en général». On peut aussi employer les termes péjoratifs de “baragouin” et de “salmigondis” ou parler de “langues barbares” – pour les Grecs antiques les “barbares” étaient les peuples dont le langage se limitait à des sons du genre «bar bar bar bar»... On ne peut pas proprement dire qu'un sabir ou une lingua franca sont des langues, ma référence à la koinè n'est pas tout-à-fait exacte de ce point de vue mais du moins, dans tous ces cas il s'agit d'élaborer un système de communication langagière qui permette à une population particulière, qu'on nommera les nomades par profession – en majorité les marins, les commerçants et les travailleurs itinérants, souvent artisans et artistes –, d'échanger entre eux sur des vastes territoires participant de plusieurs aires culturelles. Ce ne sont pas strictement des langues en ce sens qu'elles ont une syntaxe extrêmement limitée, un vocabulaire instable et une phonétique tout aussi instable, le but de ces personnes est avant tout pratique et immédiat, comme ils participent, chacun depuis son aire culturelle, à des métiers très similaires, ils n'ont pas vraiment nécessité à se comprendre très bien par la langue pour s'accorder dans leur pratique.
Pour conclure sur cette introduction, j'esquissais la description de ces pratiques pour faire apprécier que sous une apparence convergente les langues humaines n'ont pas d'unité structurelle, leur structure est très dépendante de leur fonction et des conditions d'élaboration. Dire d'un sabir ou d'une lingua franca que “ce n'est pas une langue” est à la fois vrai et faux: fonctionnellement ce sont des langues, structurellement ça dépend de ce qu'on détermine être une langue. Un sabir est un système de signes vecteur de signification et de ce point de vue c'est un langage mais ce qu'on nomme proprement langue est un système de signes particulier; sans prétendre la chose impossible du moins serait-il très compliqué de construire un discours aussi complexe que celui en cours en lingua franca, et en outre ce discours serait vite incompréhensible du fait de l'instabilité dans le temps de ce langage et de sa diversité: autant de comptoir et de ports en Méditerranée, autant de fractions différentes de lingua franca. En soi, ce qu'on nomma initialement sabir est une variante de la lingua franca, avec pour particularité d'avoir une part prépondérante de mots venant de langues du sud et de l'est, notamment l'arabe, la variante dite lingua franca ayant plutôt une dominante française, italienne et espagnole. Le manque de structure – la syntaxe et la morphologie très limitées – de ce langage fait qu'on peut difficilement y tenir un discours long et cohérent.
Supposer que deux objets sont semblables parce qu'ils sont similaires n'est pas une bonne idée, à cette aune les chiens et les chats qui sont des animaux très similaires structurellement et fonctionnellement seraient “de la même espèce”, et plus largement tous les êtres vivants, animaux, végétaux et autres, le seraient aussi puisque tous ont “la même structure” et un fonctionnement très similaire – même les “antispécistes” ne vont pas aussi loin et malgré leur nom considèrent de fait que parmi les êtres vivants il y a des espèces, en tout cas au moins deux groupes d'espèces, l'espèce animale et les espèces autres, sans quoi ils renonceraient à vivre, rapport au fait que les plantes sont aussi des êtres sensibles, respectables, ayant droit à une vie sans maltraitance. Là-dessus, un antispéciste s'est-il jamais posé cette question: combien d'animaux souffrent-ils et meurent-ils faute d'une alimentation suffisante à cause ma présence et de ma consommation de plantes? Bref, il ne faut pas confondre similarité et semblance, ça conduit à des apories.
Dans un autre billet j'en parlais, supposer qu'un système de signes graphique est le même qu'un système de signes oral au prétexte que le premier transcrit le second est une erreur, aucun système graphique ne transcrit strictement aucune langue orale. Enfin, ce n'est pas exact, il existe quelques transcriptions très fidèles mais elles ont un défaut: elles transcrivent tout. Or, un auditeur de discours n'en retient qu'une très faible partie, celle qui lui apparaît porteuse de sens, le reste il n'en tient pas compte. La seule manière de relire une transcription exacte est de le faire avec un instrument, généralement similaire ou semblable à celui qui l'a produite, comme par exemple avec les disques – vinyle ou compacts – et les bandes magnétiques; dans ce cas, on entendra à peu de choses près le son original et on fera ce qu'on a l'habitude de faire, n'en retenir la partie signifiante. Il y a quelques temps j'ai transcrit sur un support magnétique – sur le disque dur de mon ordinateur – le contenu de disques vinyle. L'un est plus vieux que moi et je ne suis pas tout jeune, il date de 1957, a beaucoup vécu et beaucoup voyagé, et il gratte énormément. Pour exemple ce morceau:
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Ouais, tu parles! Pour exemple que dalle! Je suppose que le fichier dépasse les limites acceptables et que le système de gestion de Mediapart ne l'a pas téléchargé. Bon ben, je vais le placer ailleurs sur le Net, du coup...
Ça peut s'entendre – se lire ? – sur cette page: http://o.h.m.free.fr/divers/1957 - Horizons du Jazz-Art Tatum Trio-Dark Eyes.htm
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Donc, ce morceau. Il gratte. Beaucoup. Il serait inexact de dire que je ne perçois pas ces grattements, mais je peux affirmer qu'après quelques secondes je ne les entends pas parce que j'écoute la musique, de ce fait je filtre les sons et assez vite, ceux qui ne sont pas significatifs je ne les entends plus. Il y a d'autres phénomènes de ce genre qui donnent à penser quant à l'écart entre une perception et une sensation. Pour prendre mon cas, je... Et bien, je ne sais pas trop comment décrire la chose, j'aurais bien écrit que je perçois des acouphènes
mais le terme en question désigne autre chose je crois, une maladie plutôt qu'une perception. Après vérification, c'est le bon terme. Je les perçois mais les entends rarement; parfois je les perçois spontanément mais pas très longtemps, deux ou trois minutes; en ce moment je les perçois et depuis plus longtemps, depuis environ six ou sept minutes, pour la simple raison que j'en parle, donc j'y pense, donc je les entends, mais dans quelques minutes, discutant d'autre chose et n'y pensant plus je cesserai de les entendre. Par chance je filtre ces sons mais pour d'autres personnes c'est une souffrance car ils ne peuvent en faire abstraction. De même, certaines personnes qui peuvent dans d'autres cas faire abstraction de sons parasites, tels les bruits produits par le public d'un concert, ne pourront pas faire abstraction des grattements issus de l'enregistrement de ce vinyle hors d'âge.
La transcription d'une langue orale dans une langue écrite est une abstraction et de ce fait, est autre chose. Pendant très longtemps la lecture se fit à haute voix pour pas mal de raisons, en premier parce que ces transcriptions étaient très imparfaites, ça se présentait sous une forme de ce genre:
latranscriptiondunelangueoraledansunelangueécriteestuneabstractionetde
cefaitestautrechosependanttrèslongtempslalecturesefitàhautevoixpourpas
malderaisonsenpremierparcequecestranscriptionsétaienttrèsimparfaites
çaseprésentaitsousuneformedecegenre
Il y avait même pire, l'écriture dite boustrophédon
, «à la manière du bœuf marquant les sillons dans un champ, allant de droite à gauche puis de gauche à droite», l'orientation des lettres, le ductus
, nous dit l'article, variant souvent selon le sens de lecture. Il me semble même que pour le rongorongo déjà mentionné on a une double inversion, une ligne à lire de gauche à droite et de haut en bas, la suivante de droite à gauche et de bas en haut. C'est bien le cas, je cite:
«Le sens de lecture est en «boustrophédon
inversé»: les signes sont alignés en longues séquences, une ligne à l'endroit, une ligne à l'envers, et on a pu vérifier qu'il fallait les lire de gauche à droite en partant de la ligne inférieure de chaque tablette; leur disposition alternativement inversée fait qu'il faut retourner le support à chaque nouvelle ligne».
La dernière mention n'est pas nécessairement exacte: quand on sait devoir lire de gauche à droite et dans un sens puis de droite à gauche et dans l'autre sens, on peut procéder mentalement à ce renversement, je me rappelle avoir observé un jour une gamine dans un bus qui lisait son livre “à l'envers” mais “dans le bon sens”, manière de dire qu'elle tenait son livre inversement à la manière habituelle mais qu'elle le lisait de droite à gauche et de bas en haut. Comme ça se passait aux Pays-Bas, sa mère s'aperçut que le livre était à l'envers mais constatant que sa fille le lisait “dans le bon sens” elle ne lui a pas dit de le tenir “dans le bon sens” puisqu'en ce cas, ce sens-ci n'était pas moins bon que l'autre. Pas sûr qu'une mère française aurait pensé de même...
Pour en revenir au sujet, l'adéquation entre la transcription graphique et le discours oral n'est pas de la première évidence. Habitués que nous somme à un type de transcription segmenté et normalisé, et comportant de nombreux signes de ponctuation, ça nous semble évident et la forme continue et peu ou pas ponctuée non évidente, or les linguistes contemporain, ceux de ce siècle et du précédent, privilégient des transcriptions encore moins normées, dites phonétiques ou phonologiques, dans lesquelles à un son signifiant correspond un signe graphique. Pour le même passage, ça donnerait ceci:
/latrãskriptiõdynlãgoraldãzylãgekritɛtyabstraksiõedəsəfɛtɛtotrəʃoz/
Je me limite à la première phrase. Cette transcription n'est pas tout-à-fait exacte mais suffisante pour comprendre le principe. Les linguistes ne sont pas des pervers (enfin, dans le cadre de leur travail, s'entend, pour le reste je n'en sais rien) et ont une raison pratique pour transcrire ainsi. Selon les cas ils utiliseront ces transcriptions phonétiques ou des transcriptions normalisée – dans l'orthographe et la typographie habituelles. Comme son nom l'indique, la transcription phonétique a pour but de rendre aussi exactement que possible les émissions sonores signifiantes sans s'intéresser au sens du discours; si par contre ils discutent de la signification, du “signifié”, ils recourront à une transcription normalisée, ou proche de celle normalisée, mais parfois aussi à une transcription segmentée autrement, pour mettre en évidence les “atomes de signification” et les “molécules de signification. C'est que, une langue est à la fois vectrice de son (ou de forme graphique) et de sens, et en outre travaille à l'économie: de diverses manières, chaque langue utilise des segments de son pour “donner des sens seconds” à d'autres segments. La méthode utilisée par les langues dites indo-européennes est celle dite flexionnelle
, généralement dans sa variante dite synthétique: une “racine” est accompagnée d'affixes – généralement des suffixes – qui selon les contextes peuvent plus ou moins être fusionnés entre eux ou avec la racine, ce qui donnera des indications diverses sur leur fonction dans le discours, des indications de nombre et de temps, etc. Pour exemple, la racine -jour- peut être employée telle que, ou être la racine d'un verbe, a-jour-er, le suffixe -ait au lieu de -er indiquera que l'action est “dans le passé”, le suffixe -er suivi du suffixe -ai, qu'elle est dans un futur certain, du suffixe -ait, dans un futur hypothétique ou conditionnel, le suffixe -nal indiquera quelque chose comme “qui est quotidien”, le suffixe -ier suivant le suffixe -nal spécifiera la fonction adjective, etc. Comme la langue est économe les affixes sont utilisés avec de nombreuses racines, la racine -matin- plus le suffixe -nal désignera ”qui est du matin”, en ce cas précis il fusionne avec la racine et donne le mot “matinal” et non le mot “matinnal”; si on y ajoute le suffixe -(e)ment ça indiquera la fonction adverbiale. Etc.
Les langues sont des objets complexes et très partiellement prévisibles. Les langues “inconscientes” ou “spontanées” sont le plus souvent, pardon, sont toujours équivoques du fait même qu'elles s'élaborent de manière spontanée: dans ces langues il n'y a pas d'exceptions aux règles parce qu'il n'y a pas de règles, juste des coutumes plus ou moins régulières et souvent assez bricolées. L'un des buts et selon moi le principal but des langues “conscientes” ou “construites” est de réduire l'équivocité des langues spontanées. Ce qui n'est pas très efficace, car une langue est nécessairement équivoque. Pour des raisons explicables une langue, spontanée comme construite, dispose d'un stock limité de sons et d'un stock limité de combinaisons possibles entre ces sons. La première raison est celle déjà évoquée: dans une émission vocale on ne retient qu'une partie des sons émis et ceux-là seuls seront “porteurs de sens”. On sait désormais que les enfants humains sont capables à la naissance de produire tous les sons utilisés dans toutes les langues du monde mais très vite ils apprennent à privilégier les seuls sons considérés comme porteurs de sens dans leur environnement, ou plutôt dans leur milieu. Pendant une assez grande durée ils conservent néanmoins cette capacité à émettre n'importe quel son. Ça varie selon les individus mais en tout cas au moins jusqu'à dix ou douze ans un enfant humain est capable de s'adapter à un nouveau contexte très rapidement et si le contexte y est favorable non pas de remplacer mais d'ajouter ce nouvel échantillonnage à l'ancien; certains individus conservent cette capacité indéfiniment et en outre les individus qui à un âge précoce ont acquis plusieurs échantillonnages – plusieurs langues – ont souvent une capacité durable à en acquérir d'autres. Quoi qu'il en soit, dans une langue donnée les sons possiblement significatifs sont en nombre restreint, de mémoire ça navigue, selon les langues, de un peu plus de vingt à un peu plus de cinquante.
Quoique... Il y a des phénomènes curieux aussi en cette matière. Les linguistes du XX° siècle ont inventé une opposition fonctionnelle mentionnée mais non expliquée entre phonétique et phonologie: la première étudie les sons en tels qu'ils sont produits, la seconde les étudie tels qu'ils sont interprétés. Comme le précise l'article sur la prononciation du français
, «le français standard
possède 20 à 22 consonnes et 13 à 17 voyelles, selon la façon de compter». On peut même élargir l'écart, d'un point de vue phonologique il a quelque chose comme 18 consonnes et 14 voyelles, d'un point de vue phonétique il y a au moins 25 consonnes, 2 semi-voyelles ou semi-consonnes et au moins 15 voyelles. Ce qui signifie qu'un locuteur du français est effectivement capable de différencier et de considérer signifiants quarante à cinquante sons mais n'en perçoit comme différents qu'un peu plus de trente. Le cas le plus notable est celui du son noté /ʁ/ en transcription phonologique: comme le dit aussi l'article, considérant cette fois la phonétique, «Selon le locuteur, on observe les allophones
ʁ, χ, ʀ, x, ɣ, r ou ɾ». Un allophone est un son phonétiquement différent mais phonologiquement équivalent. Au passage, la convention en transcription et de spécifier celles phonologiques entre barres obliques et celles phonétiques entre crochets. le phonème /ʁ/ est noté ainsi parce qu'il correspond au son habituellement articulé dans la langue normalisée, qu'on nomme “r grasseyé”, émis très en arrière de la bouche en faisant vibrer la luette; les trois variantes les plus courantes sont les sons χ, ʀ et r: le premier correspond à ce qu'on nomme “jota” en espagnol, un son émis lui aussi très en arrière de la bouche mais par une vibration de la langue contre le palais; le second est émis par la luette mais en la faisant vibrer plus en avant dans la bouche; le troisième est le “r roulé”, produit par une vibration de la pointe de la langue très en avant de la bouche, juste derrière les dents. En espagnol justement, les sons χ, ʀ et r correspondent à deux phonèmes, dans certaines variantes du portugais, à trois phonèmes. Ou peut y ajouter deux ou trois autres allophones, y compris une variante où aucune consonne n'est effectivement articulée, celle des locuteurs des créoles des Antilles, où selon la position du phonème /ʁ/ en français standard on émettra une voyelle longue accentuée et un peu plus fermée sur la fin.
On a même des cas plus curieux, par exemple les Chinois du sud et les Japonais ne différencient pas les sons qui correspondent à /ʁ/ et /l/ en français et peuvent indifféremment émettre /pɛʁdy/ ou /pɛldy/ pour le mot graphié «perdu» – c'est même un ressort comique et une manière courante de “faire l'accent chinois” que de placer un “l” à la place d'un “r” dans un discours oral ou écrit – mais pour un auditeur français il transcrira mentalement la séquence phonétique pɛldy en la séquence phonologique /pɛʁdy/, dit autrement il percevra “peldu” mais interprètera “perdu”. Autre cas, et autre ressort comique assez teinté de racisme, les locuteurs de l'arabe ou/et du berbère de Kabylie ont souvent une certaine difficulté à différencier donc à prononcer le son y (graphié “u”) et selon les contextes, articuleront tantôt i, tantôt u (habituellement graphié “ou”), tantôt y. Et pas mal d'autres cas de ce genre, par exemple les italophones et les lusophones ont de la difficulté à prononcer un mot qui se termine par le son k; du fait, ils auront tendance, s'ils ne font pas l'effort de s'obliger à cette séquence inhabituelle pour eux, d'ajouter en fin de mot un o ou un u.
Désolé pour cette leçon express en phonétique et phonologie, express mais déjà trop longue à mon jugé. Mon but ici est de faire percevoir qu'en matière de langue il en va comme pour le reste, ainsi qu'écrit dans je ne sais plus quel billet récent, probablement celui non encore publié et déjà ancien pour son début (initié le 25 décembre 2019, soit plus d'un mois en ce 30 janvier 2020) intitulé «335: Une brève Histoire du monde
», les humains ont tendance à prendre leur représentation de la réalité pour la réalité, les langues sont un phénomène synesthésique dans lequel le son ou la forme ne sont qu'un élément et pas nécessairement celui principal. Comme le relevait je ne sais plus qui sur ma radio (France Culture) il y a peu, les sujets des berceuses sont souvent angoissants, elles racontent souvent des choses horribles ou inquiétantes, elles évoquent les misères du monde, le malheur d'être né et de vivre, et la mort toujours possible, toujours imminente, tout ça dit avec une douce mélodie et dans un ton apaisant, ergo le sens, la signification de la berceuse n'est pas dans le son mais dans le ton, il est non dans ce qu'on dit mais dans la manière de le dire; en sens inverse on a bien sûr le cas, souvent illustré dans les films, du gangster qui tient des propos menaçants sur un ton doucereux, et cette fois le sens est dans le son, non dans le ton; et le cas encore plus paradoxal du gangster qui menace sans menacer, qui énonce des choses anodines ou bienveillantes sur un ton anodin ou bienveillant mais que l'auditeur entend bien comme une menace. Parce que précisément la langue est synesthésique, qu'elle mobilise tous les sens et s'exprime par tout le corps.
Qu'est-ce qui fera qu'un commerçant menacé par un mafieux interprètera un propos anodin émis sur un ton doucereux comme une menace? En premier, ledit mafieux à tous les signes extérieurs de sa profession, le costume, l'attitude corporelle, l'expression du visage, la gestuelle; en second, le fait que dans une parole il y a souvent autant de “non dit” que de “dit”, autant d'implicite que d'explicite, de ce fait quand le comportement et le discours semblent être contradictoires, on tendra plus à considérer “vrai” le comportement que le discours, donc on interprètera le discours en fonction du comportement; etc. Pour prendre un autre cas, qu'est-ce qui fait que plus le temps passe, moins le gouvernement actuel de la France apparaît crédible à une part de plus en plus importante de la population? La contradiction entre la réalité observable et le discours de ce gouvernement sur la réalité. Je ne sais pas proprement distinguer le vrai du faux mais sais en revanche déterminer un discours “qui dit le faux”, par exemple, si vous et moi observons un objet qui réfléchit une onde électromagnétique dans la frange des 560 à 580 nanomètres, et si l'un de nous affirme que cet objet est de couleur rouge ou bleue, la répartition des couleurs dans le contexte culturel de 2020 en France, détermine ainsi la répartition des couleurs,
Du fait, un objet qui réfléchit une telle longueur d'onde est réputé de couleur jaune. Dire le faux n'équivaut pas nécessairement à mentir, il existe plusieurs formes de perception non standard du spectre lumineux, notamment les diverses sortes de daltonisme
(j'avais pensé écrire en premier «un certain nombre de déficiences visuelles» mais c'eut été inexact, un daltonien ne voit ni mieux ni moins bien qu'un autre humain, ils voit différemment – le daltonisme peut être un handicap dans des contextes où il faut discerner le vert du rouge, notamment au franchissement d'un carrefour avec feux tricolores, mais n'est pas en soi une déficience, c'est une “perception non standard”, sans plus. Cela dit, et ça m'est arrivé, on s'inquiète un peu quand un conducteur demande à son passager, «Il est de quelle couleur, le feu?», et qu'on ne le sait pas daltonien à ce moment-là...), donc la personne qui déterminera “rouge” ou “bleu” un objet qui émet une lumière analysable spectralement comme jaune peut dire le faux sans pour cela mentir. Puis, la distinction des couleurs n'est pas si simple, notamment il n'est pas toujours évident de situer la couleur dans la frange 540 à 560, pour exemple, les fameux “gilets jaunes”: de mon point de vue ils sont plus souvent “verts” ou “vert-jaune” que proprement jaunes.
Quand les membres du gouvernement ou le chef de l'État affirment tout uniment qu'il n'y a pas de violences policières, y compris quand ils reconnaissent que dans certains cas certains membres des forces de l'ordre ont, comme on dit poliment, fait un usage disproportionné de la force, ce qui moins poliment se dit, ont été violents, d'évidence ils “disent le faux”. Est-ce qu'ils mentent? Possible que oui, possible que non. La question ici est celle de la supposée “violence légitime”, qui découle du concept de «monopole de la violence
», plus précisément du «monopole de la violence physique légitime», défini par le sociologue et philosophe Max Weber
: soit on adhère à sa proposition, soit non. Si on y adhère, soit on considère que cette forme particulière de violence a ses limites, soit non, et même considérant qu'elle a des limites, on peut placer le curseur plus ou moins loin dans le “spectre de la violence”, en soi ou selon le contexte. En regard, on peut ou non considérer qu'il existe une forme non étatique de “violence légitime”, celle de la Déclaration des droits de l'homme et du citoyen de 1793,
«Article 27. Que tout individu qui usurperait la souveraineté soit à l’instant mis à mort par les hommes libres.
...
Article 33. La résistance à l’oppression est la conséquence des autres droits de l’homme.
...
Article 35. Quand le gouvernement viole les droits du peuple, l’insurrection est, pour le peuple et pour chaque portion du peuple, le plus sacré des droits et le plus indispensable des devoirs».
Clairement, le gouvernement et le président actuels sont dans une approche très “V° République” de la question, donc très réticents à la démocratie et très attachés à la lettre des deux premiers alinéa de l'article III de la Constitution de 1958:
«La souveraineté nationale appartient au peuple qui l'exerce par ses représentants et par la voie du référendum.
Aucune section du peuple ni aucun individu ne peut s'en attribuer l'exercice».
Or, la “représentativité” des représentants est parfois (est souvent) douteuse dans le cadre d'une République organisée de telle manière qu'elle est plutôt aristocratique et oligarchique que démocratique. Pour exemple, l'Assemblée nationale actuelle: les deux partis associés qui se revendiquent de la “majorité présidentielle” comptent plus de 62% des représentants mais ont recueilli un peu moins de 49% des suffrages exprimés et le suffrage d'environ 22% des inscrits; de fait, on peut difficilement postuler qu'ils “représentent la souveraineté nationale” puisque, à près de 80%, le souverain en titre, le peuple, au mieux ne s'est pas exprimé en leur faveur, souvent se sont exprimés en leur défaveur (une majorité des exprimés a voté pour d'autres partis, ceux qui sont actuellement dans l'opposition, et plus de la moitié des inscrits pour aucun de ces partis). Bref, si la France est une démocratie dans les mots, dans les faits la chose est beaucoup moins évidente. Ce qui nous amène à cette question des langues du peuple et des langues de l'élite.
Allez, je publie avant de poursuivre.
Il y a deux sortes principales d'humains, ceux qui veulent prendre le pouvoir et ceux qui ne le veulent pas; parmi les premiers il y a ceux qui savent prendre le pouvoir et ceux qui ne le savent pas; parmi les seconds il y a ceux qui savent ce qu'est le pouvoir et ceux qui ne le savent pas. Le pouvoir c'est le verbe. Pour le prendre il faut être maître de la parole. Ceux qui veulent prendre le pouvoir mais ne le peuvent pas font une erreur, ils prennent le moyen pour la fin et croient que le pouvoir est la parole alors qu'elle n'est que le moyen de le prendre. Devenant maîtres de la parole ils croient avoir pris le pouvoir alors qu'ils ne possèdent que le moyen de le prendre. Ceux qui ne veulent pas prendre le pouvoir parce qu'ils ne savent pas ce qu'il est ont une limite, ils n'ont pas la capacité de lier la parole et le verbe, or le verbe n'est le pouvoir que si on le lie à la parole. Quand on ne sait pas lier le verbe à la parole on ne peut pas comprendre la notion même de pouvoir.
Pour le dire de manière moins poétique, le langage humain est, comme on le dit en linguistique, doublement articulé; ce que je nomme dans le précédent alinéa la parole est ce qu'en linguistique contemporaine on nomme le signifiant, dans les langues orales les sons, dans celles écrites les graphèmes, les motifs équivalents à leurs correspondants oraux. Selon le type de langues écrites ces graphèmes correspondent à ce qu'on peut nommer les mots, on peut nommer ces langues pictographiques, c'est-à-dire qu'elles représentent des images figuratives, comme les écritures hiéroglyphiques, ou abstraites, comme les écritures idéographiques, ou ils correspondent aux sons, comme les écritures alphabétiques ou syllabiques. Non que les choses soient aussi simples et tranchées, toutes les écritures syllabiques ou alphabétiques sont à l'origine des écritures pictographiques et toutes les écritures pictographiques utilisent des images non pour ce qu'elles figurent mais pour mentionner le son associé à cette figure, ce que je mentionnais plus haut avec un exemple de possible rébus qui associe le symbole de la rose et celui de l'eau pour référer aux sons habituellement associés à ces mots et exprimer le son “roseau”. Pour les écritures alphabétiques on a par exemple le cas de l'alphabet phénicien
dont dérivent directement ou indirectement une large partie des alphabets inventés alentour de la Méditerranée et de la Mer Noire encore en usage aujourd'hui – voir l'article pour précisions. L'article indique en introduction que c'est «un alphabet consonantique
non pictographique
», ce qui est à la fois vrai et faux: les signes sont dérivés de pictogrammes, voir notamment le cas du signe ālef
dont le nom signifie “bœuf” et qui à l'origine représente un bœuf au départ plutôt figuratif puis dans la forme phénicienne très abstrait; en tant que graphème de cet alphabet on n'en retient que le son initial, le A, mais son nom rappelle ce que le dessin représentait à l'origine. Même si ce n'est pas certain, du moins il est très probable, comme le mentionne encore l'article, que «les Phéniciens utilisaient un système acrophonique pour les nommer, c'est-à-dire que le nom de chacune débute par la lettre elle-même», ou on peut faire la supposition inverse, que le pictogramme fut utilisé parce que le mot associé a pour initiale le son qu'en tant que graphème alphabétique il représente. Bref, toute écriture note à la fois un son et un sens, dans celles pictographiques “le son est dans le sens”, dans celles alphabétiques “le sens est dans le son”.
Ce qui amène à l'articulation double: en tant qu'elle-même, une langue associe un sens et un son. Les langues orales étant premières je n'encombrerai pas cette partie du billet de la mention systématique «un son ou un graphème», même dans une écriture pictographique ce que lit un lecteur est un son, celui associé ordinairement dans sa propre langue à la chose représentée. Donc, une langue associe un sens et un son pour constituer un discours. Mais pour le lire on doit à l'inverse associer un son et un sens. Même si sur d'autres points je suis assez dubitatif quant à la philosophie platonicienne, ce que dit Socrate dans un de ses discours, que le sens d'un savoir préexiste en soi, me semble avoir une certaine validité: pour qu'on puisse interpréter un discours on doit y associer un sens qu'on a “en soi”; comme chaque discours nouveau est vecteur d'un sens nouveau, d'une certaine manière on l'a déjà “en soi”, mais sous la forme de fragments non nécessairement associés jusque-là, de même qu'un discours nouveau a une forme jusque-là inédite mais ses éléments, les sons, lui préexistent. Pour exemple, l'alinéa en cours comporte de lettres préexistantes qui forment des mots préexistants dans des formes de phrases préexistantes mais chaque phrase compose une forme inédite et l'ensemble de l'alinéa aura une forme inédite qui sera vectrice d'un sens inédit; et en regard, en lisant cet alinéa vous élaborerez à votre tour un sens inédit à partir d'éléments de sens préexistants.
Une langue est en soi un code précisément parce qu'elle permet de transmettre une certaine réalité, qu'on nommera pensée, d'un individu à un autre, par le moyen d'un vecteur qui n'a rien de commun. Un de mes préceptes est que les mots n'ont pas de sens, précisément parce que le sens ne résident pas dans les mots, c'est-à-dire dans les discours effectifs, ceux prononcés ou rédigés, ceux entendus ou lus. Dire que les mots n'ont pas de sens c'est constater que le sens d'un discours ne réside pas dans ses mots. Émettre un discours se fait selon le processus décrit dans une théorie linguistique que j'apprécie assez peu en tant que théorie mais qui a son intérêt en tant que description d'un processus, la grammaire générative et transformationnelle
, la GGT. Selon cette théorie il y a des “structures profondes” de la langue et des “structures de surfaces” qui correspondent aux discours effectivement émis; entre les unes et les autres il y a des “transformations” permettant à l'émetteur de produire le discours et au récepteur de l'interpréter. Dans la logique très platonicienne de cette théorie le langage est de l'ordre de l'inné, sans que ce soit dit aussi explicitement par son principal inventeur, Noam Chomsky, et les membres de son école, il y a la notion implicite que le sens des discours “préexiste en soi”, de ce fait l'interprétation, la “transformation”, consiste à relier une forme nouvelle à un sens qui donc est préexistant, est déjà en soi. Très clairement, la GGT est une théorie idéaliste, elle suppose un monde des essences et un monde des apparences; le monde des apparences recouvre et déforme, dégrade, celui des essences; le monde des essences est immuable, celui des apparences est mouvant; le travail d'interprétation consiste alors à accéder à l'essence à travers l'apparence. Selon la théorie initiale, élaborée dans les années 1950, il y a donc des “structures profondes” parfaites qui sont corrompues quand elles sont transformées pour produire les “structures de surface”, le récepteur ayant pour tâche de retrouver la “structure profonde” initiale en procédant à une transformation inverse. Le problème d'un telle théorie vient de ce qu'elle ne sait pas trop quoi faire des interprétations erronées: s'il existe une structure profonde, le récepteur devrait, soit ne rien comprendre, soit comprendre la même chose que l'émetteur, or dans la réalité effective tout discours est interprétable et rarement les locuteurs ont la même interprétation d'un même discours si celui-ci est un tantinet long et complexe.
Dans sa conception initiale et autant que je sache, dans la doxa actuelle la GGT comporte une notion curieuse, celle d'agrammaticalité sémantique, ce qui désigne des “structures de surface” auxquelles censément on ne peut pas attribuer de sens; formellement elles correspondent à des phrases correctement composées, c'est-à-dire d'une forme considérée acceptable, par exemple du type syntagme SUJET + syntagme VERBE + syntagme COMPLÉMENT qui est acceptable dans la majeure partie des langues indo-européennes contemporaine, telle cette phrase:
Colourless green ideas sleep furiously
Les idées vertes incolores dorment furieusement
Je prend cet exemple parce qu'il fait partie de ceux définis comme sémantiquement agrammaticaux par la GGT. La supposition qui appuie cette notion d'agrammaticalité sémantique est que le sens préexiste à la forme et que ce sens est à la fois extérieur à la forme et intérieur aux locuteurs, pour le dire plaisamment, que la “pensée” de l'émetteur correspond à une “pensée” identique dans le récepteur, et qu'une forme décrivant quelque chose qui ne se trouve pas dans la réalité observable est “impensable”, donc “insensée”; la supposition implicite est donc que le sens est à la fois dans la forme, dans la réalité observable et dans la réalité intérieure de chaque humain. Une hypothèse indémontrable. Elle implique entre autres que les mots “idées”, “vertes”, “incolores” et “furieusement” sont référentiels, décrivent une réalité observable déterminée et stable, que la langue est dénotative et que les oxymores n'ont pas de sens déterminable, or il n'existe pas d'objet de la réalité observable qu'on puisse nommer “idée”, ce qu'on peut observer est la transmission entre individus de choses déterminables comme “des idées” mais dont non ne peut observer que la transmission, la notion de “vert” réfère à une réalité observable mais cette détermination langagière dépend du contexte, dans je ne sais plus quelle langue d'Afrique de l'Ouest ou Centrale on ne dispose que de trois termes pour les couleurs, de mémoire et sans le certifier, l'un qui désigne ce qu'en français on nomme “jaune”, le second ce qu'on nomme “blanc”, le troisième nommant tout le reste, supposément il nomme le rouge en ce sens que les objets nommés de cette couleur correspondent au rouge mais ça n'a pas trop de sens, on fait cette assertion parce que les autres couleurs sont supposément des “nuance de rouge”, on parlera de “rouge pomme” et de “rouge émeraude” pour ce qu'on nomme en français “vert pomme” et “vert émeraude”, et du nom de la couleur sans précision de nuance pour ce qu'on y nomme rouge, mais de fait on ne peut pas la classifier selon le nuancier en usage en français, on dira plutôt alors qu'il y a l'équivalent du jaune, l'équivalent du blanc, et “la couleur qui n'est ni jaune ni blanche”. Une couleur incolore est un oxymore si on accepte que la notion de couleur réfère à une réalité très définie mais l'exemple de cette langue tricolore montre clairement que c'est une réalité de discours sujette à interprétations divergentes, cas par exemple de ce que je mentionnais, dans ma perception de la réalité observable les gilets que portent les manifestants hebdomadaires depuis fin novembre 2018 sont en majorité “plutôt verts” que “plutôt jaunes”, cas des personnes à vision non standard, tels les “daltoniens”, entre guillemets car il y a plusieurs types de daltonismes, le terme plus précis est “dyschromatopsie”, voir la partie «Types de dyschromatopsie
» pour les détails. Comme précisé dans cette partie,
«Dans les faits, la vision des couleurs et leur distinction varient d’un individu à l'autre, car, même pour les personnes ayant une perception des couleurs dite normale, il existe un mélange des différents types d'anomalie, par la présence fréquente à la fois des pigments
normaux et de pigments dotés de la mutation, et une variabilité de la quantité relative de cônes porteurs de chacun de ces pigments.».
Il y a d'autres cas que ceux de la liste des dyschromatopsies, le conducteur dont je parlais est sujet à ce qu'il nommait “solo-daltonisme”, une déficience en certains capteurs pigmentaires qui augmentait son indistinction en fonction de l'ensoleillement, plus il y avait de lumière moins il les distinguait. Je suppose que comme moi vous avez discuté des goûts et des couleurs et que quand on est dans certaines franges, telle personne verra du bleu là ou telle autre verra du vert, telle verra du jaune-orangé là où telle autre verra de l'orange, telle encore du rouge-orangé. Et bien, pour un daltonien qui perçoit le vert comme gris, si les idées sont “vertes” et si le gris “n'est pas une couleur”, les qualifier d'incolores n'est pas un oxymore.
Sous ses apparences de rationalité la notion d'agrammaticalité sémantique est purement idéologique, elle suppose de la part de son concepteur que la réalité est une et que tous les humains sont les mêmes, donc que la réalité est la même pour tous; dans la réalité de Chomsky, il semble que les idées sont des réalités observables qui ont entre autres caractéristiques de ne pas avoir de couleur déterminée, que toute couleur est nécessairement colorée et que les idées ni ne dorment ni ne peuvent le faire furieusement, voire qu'on ne peut pas “dormir furieusement”. Ce qui indique en creux que Chomsky n'a pas une perception synesthésique
de la réalité, une personne qui “pense en couleur” aura des idées “colorées”; si en outre elle ne perçoit pas le vert, pour elle des idées “vertes” seraient “incolores”, bref, l'émetteur de la sentence «Les idées vertes incolores dorment furieusement» peut de son point de vue énoncer une phrase qui dans sa réalité est “grammaticalement sémantique”, rend compte d'une réalité perceptible, observable. Au-delà de ce fait, le langage effectif n'étant qu'un vecteur tout énoncé bien formé est “sémantiquement acceptable”, on peut “donner du sens” à n'importe quel énoncé – cas par exemple du tout premier «cadavre exquis» qui donna son nom à ce jeu littéraire, «Le cadavre exquis boira le vin nouveau», du fait de la règle de départ, le résultat est nécessairement correct syntaxiquement donc “interprétable” –; c'est tout aussi vrai pour les énoncés dont la syntaxe est non standard, “incorrecte”, on peut le plus souvent les interpréter, leur donner du sens – factuellement, presque tous les énoncés oraux sont syntaxiquement incorrects, ce qui n'empêche pas leurs auditeurs de les interpréter et de leur donner un sens, le plus souvent celui que leurs attribuent leurs énonciateurs.
Mes études en linguistique générale, en sciences du langage comme on dit (assez justement car plusieurs sciences s'intéressent au langage) m'ont appris qu'en ce domaine comme en d'autres s'opposent des hypothèses idéalistes, matérialistes et réalistes, que celles matérialistes et idéalistes s'opposent superficiellement mais convergent fondamentalement et que celles réalistes, aussi diverses soient-elles, ont ceci en commun de ne pas s'intéresser à un présupposé, celui qui fait la convergence profonde des hypothèses matérialistes et idéalistes: l'opposition conceptuelle entre corps et âme et celle factuelle entre matière et énergie. J'en discute dans un billet en cours, «341: Trois en un ou un en trois?», tout en cet univers apparaît sous deux aspects, que les sciences contemporaines nomment énergie et matière: si on observe un objet dans son mouvement, il apparaît “énergie”, si on l'observe dans sa forme, il apparaît “matière”. Depuis environ un siècle et demi, en gros depuis le dernier quart du XIX° siècle, nos capacités technologiques nous ont permis de valider expérimentalement des hypothèses anciennes mais difficilement observables auparavant et inobservables à très petite ou très grande échelle, à un niveau élémentaire et à un niveau universel, qui est précisément que l'énergie et la matière sont en toute probabilité deux aspects d'un même cas. Ce qui permet d'observer l'un des aspects est l'autre aspect. Ce qui différencie les réalistes des tenants des deux autres écoles est qu'ils ne s'interrogent pas sur le fait de savoir qui de la poule ou de l'œuf est premier; ce qui rapproche les idéalistes et les matérialistes est l'opposition corps-âme, ce qui les distingue est la question de savoir si l'âme est un effet du corps ou si le corps est un effet de l'âme, ce qui les sépare est la réponse: pour les idéalistes l'âme est première tandis que pour les matérialistes le corps est premier. Pour un réaliste la question n'a pas d'intérêt donc la réponse encore moins, car une réponse à une question qu'on ne se pose pas n'est pas une réponse, juste une affirmation invérifiable. Les réalistes constatent que la matière comme l'énergie ne sont que des hypothèses et que ce qu'on observe est une interaction; lors de cette interaction la partie mouvante apparaît énergie celle statique apparaît matière, mais si on change de point d'observation ce qui apparaissait énergie apparaîtra matière et réciproquement, donc dans tous les cas ce qu'on observe est la seule interaction. Pour un réaliste un individu n'est donc pas l'alliance d'un corps et d'une âme mais une entité mouvante: considérant son mouvement elle est “une âme incarnée”, considérant sa forme elle est “une chair animée”, considérant l'entité elle est une partie de l'univers donc à la fois et indifféremment forme et mouvement, matière et énergie, et ce qui a un moment est matière sera énergie, ce qui était énergie sera matière, cela indéfiniment.
Le langage est un moyen, celui permettant de faire transiter des pensées d'un individu à un autre. Ce qui permet de constituer un discours est une énergie qui va “matérialiser une pensée”; ce qui permet de constituer une pensée est une énergie qui va “matérialiser un discours”. Notre habitude des langages écrits nous fait percevoir le langage comme une matière parce que pendant longtemps sa mise à disposition fut matérielle mais si vous lisez ce texte sur un écran sa forme est purement énergique, ce sont des effets de lumière. La réalisation d'un discours oral est énergie, l'émetteur agite violemment l'air et par cette agitation propage des ondes sonores, ce qui passe d'un locuteur à l'autre est donc une énergie; pour le langage écrit il en va de même: ce ne sont pas les formes dessinées sur le papier, gravées dans la pierre, inscrites sur une tablette en terre qui transmettent le message, ce sont les mouvement de l'œil ou du doigt sur ces formes, dire ou écrire c'est transformer une énergie en matière mouvante qui transmettra ce mouvement à son milieu, entendre ou lire c'est transmettre cette énergie du milieu pour mettre en mouvement de la matière qui a son tour la relaiera sous forme d'énergie chimique ou physique vers un centre de traitement du signal, le système nerveux central.
Le problème fondamental des humains, et probablement de tous les êtres vivants mais là on ne peut pas le certifier, est de prendre la réalité à l'envers. La cause en est qu'un individu la perçoit à l'envers:
Plus une sensation est matérielle plus sa perception est énergétique, plus une sensation est énergétique plus sa perception est matérielle, ce qui est assez logique puisqu'on observe l'énergie à partir de la matière et la matière à partir de l'énergie;Toute sensation résulte d'un déplacement, on la perçoit “de l'intérieur” mais elle se déroule “à l'extérieur” donc le mouvement perçu est contraire au mouvement effectif; pour illustration, si je me déplace de ma gauche à ma droite vous me verrez me déplacer de votre gauche à votre droite.
Notre rapport au langage est le même qu'au reste de la réalité, sa part la moins substantielle, les discours, nous apparaît la plus substantielle puisqu'elle agit sur notre corps dans le discours oral, qu'elle est déposée sur un support matériel
Bon, je m'égare encore, si je dois aller au bout de mes propos sur le langage ça sera long et d'un intérêt modéré dans le cadre de ce billet. Disons pour faire bref que le langage fonctionne d'une manière assez différente de ce qu'il en paraît. Notamment, ce qui importe dans un discours n'est pas le sens mais la forme. Les langages écrits ont un rapport faible avec ceux oraux, raison pourquoi, comme l'ont constaté les fondateurs de la GGT, une large part des discours oraux ont le plus souvent une forme très différente de celle des discours écrits. Chomsky et ses pairs réfléchissent dans le cadre de cultures où les langues écrites se calquent sur le signifiant, dans une culture où ils en reproduisent principalement le signifié, comme celles qui ont développé des écritures pictographiques, leurs analyses perdent beaucoup de pertinence puisque dans ces systèmes on ne reproduit pas l'articulation formelle des langues orales. L'hypothèse des structures profondes et des structures de surface part de la supposition que la langue écrite reproduit de manière plus exacte que celle orale les supposées structures profondes mais factuellement les discours écrits sont tout autant “de surface” que ceux oraux, par contre ils n'ont pas la même diversité expressive, la raison pour laquelle un discours oral comporte un nombre assez élevé de segments incomplets vient du fait que dans une interaction entre locuteurs la partie orale est le plus souvent une part assez secondaire du langage, qui s'exprime par tout le corps; en outre, importe au moins autant et souvent beaucoup plus la manière de dire que le propos tenu, dans une interlocution chaque intervenant interprète beaucoup d'autres signes que le seul discours oral, quand un auditeur donne le signe qu'il a anticipé sur la suite du propos, celui qui parle peut faire l'économie d'aller au bout de son discours, à l'inverse s'il donne des signes d'incompréhension il va s'interrompre pour solliciter en discours ou par des attitudes son auditeur, qui va préciser ce qu'il n'a pas compris, du coup il va expliciter la partie problématique, ce qui va induire une autre interaction, et ultérieurement il reprendra ou non le discours interrompu; lors d'une interlocution une part non négligeable des échanges est ce qu'en linguistique on nomme la fonction phatique
, qui
«sert souvent à assurer que la communication
“passe” bien, par exemple, lorsqu'un orateur demande ”Vous me suivez?”. La notion de fonction phatique a été définie par Roman Jakobson
comme l'une des six grandes fonctions du langage
: “Il y a des messages qui servent essentiellement à établir, prolonger, ou interrompre la communication, à vérifier que le circuit fonctionne (‹Allô, vous m'entendez?›, ‹vous comprenez›, ‹vous savez›, ‹vous voyez›), à attirer l'attention de l'interlocuteur ou à s'assurer qu'elle ne se relâche pas…”. Jakobson précise aussi que la fonction phatique désigne “la tendance à communiquer (qui) précède la capacité d'émettre ou de recevoir des messages porteurs d'information”».
Dans un discours écrit on peut se passer de cette fonction mais on ne peut pas toujours se passer de tenter d'éviter les incompréhensions autant que possible, d'où dans ces cas un formalisme beaucoup plus important. Non que ce soit si efficace, cela dit. Pour me citer,
«Comme le rappelait récemment Marc-Alain Ouaknin sur ma radio, France Culture ..., dans un texte il y a toujours quatre niveaux de lecture, les niveaux littéral (pshat dans la tradition hébraïque ...), allusif (remez...), allégorique (drash...), et mystique ou secret (sod...)» (repris du billet «339: Une brève histoire du temps
»).
Cette analyse n'est pas propre à la tradition hébraïque, dans le contexte grec par exemple on parlera de discours exotérique pour les niveaux littéral et allégorique, ésotérique pour ceux allusif et mystique. Non qu'on doive développer quatre discours, tout discours contient les quatre, par contre l'accès aux niveaux allusif et mystique nécessite un apprentissage particulier tandis que celui aux niveaux littéral et allégorique découle d'un apprentissage de base. Dans un passage de je ne sais plus quel Évangile mais je le saurai très vite vu que je vais le citer, il y a une sorte de leçon de rhétorique où “Jésus” donne des indications sur la manière de construire un discours. Me semblait bien que c'était dans celui selon Matthieu. Comme je le cite in extenso je ne lui donnerai pas la forme conventionnelle des citations dans mes billets, entre guillemets et en italique, c'est le passage qui suit entre deux barres horizontales, Évangile selon Matthieu, chapitre 13, traduction Louis Segond 1910, repris de Wikisource
.
- Ce même jour, Jésus sortit de la maison, et s’assit au bord de la mer.
- Une grande foule s’étant assemblée auprès de lui, il monta dans une barque, et il s’assit. Toute la foule se tenait sur le rivage.
- Il leur parla en paraboles sur beaucoup de choses, et il dit :
- Un semeur sortit pour semer. Comme il semait, une partie de la semence tomba le long du chemin : les oiseaux vinrent, et la mangèrent.
- Une autre partie tomba dans les endroits pierreux, où elle n’avait pas beaucoup de terre : elle leva aussitôt, parce qu’elle ne trouva pas un sol profond ;
- mais, quand le soleil parut, elle fut brûlée et sécha, faute de racines.
- Une autre partie tomba parmi les épines : les épines montèrent, et l’étouffèrent.
- Une autre partie tomba dans la bonne terre : elle donna du fruit, un grain cent, un autre soixante, un autre trente.
- Que celui qui a des oreilles pour entendre entende.
- Les disciples s’approchèrent, et lui dirent : Pourquoi leur parles-tu en paraboles ?
- Jésus leur répondit : Parce qu’il vous a été donné de connaître les mystères du royaume des cieux, et que cela ne leur a pas été donné.
- Car on donnera à celui qui a, et il sera dans l’abondance, mais à celui qui n’a pas on ôtera même ce qu’il a.
- C’est pourquoi je leur parle en paraboles, parce qu’en voyant ils ne voient point, et qu’en entendant ils n’entendent ni ne comprennent.
- Et pour eux s’accomplit cette prophétie d’Ésaïe :
Vous entendrez de vos oreilles, et vous ne comprendrez point ;
vous regarderez de vos yeux, et vous ne verrez point. - Car le cœur de ce peuple est devenu insensible ;
ils ont endurci leurs oreilles, et ils ont fermé leurs yeux,
de peur qu’ils ne voient de leurs yeux, qu’ils n’entendent de leurs oreilles,
qu’ils ne comprennent de leur cœur,
qu’ils ne se convertissent, et que je ne les guérisse. - Mais heureux sont vos yeux, parce qu’ils voient, et vos oreilles, parce qu’elles entendent !
- Je vous le dis en vérité, beaucoup de prophètes et de justes ont désiré voir ce que vous voyez, et ne l’ont pas vu, entendre ce que vous entendez, et ne l’ont pas entendu.
- Vous donc, écoutez ce que signifie la parabole du semeur.
- Lorsqu’un homme écoute la parole du royaume et ne la comprend pas, le malin vient et enlève ce qui a été semé dans son cœur : cet homme est celui qui a reçu la semence le long du chemin.
- Celui qui a reçu la semence dans les endroits pierreux, c’est celui qui entend la parole et la reçoit aussitôt avec joie ;
- mais il n’a pas de racines en lui-même, il manque de persistance, et, dès que survient une tribulation ou une persécution à cause de la parole, il y trouve une occasion de chute.
- Celui qui a reçu la semence parmi les épines, c’est celui qui entend la parole, mais en qui les soucis du siècle et la séduction des richesses étouffent cette parole, et la rendent infructueuse.
- Celui qui a reçu la semence dans la bonne terre, c’est celui qui entend la parole et la comprend ; il porte du fruit, et un grain en donne cent, un autre soixante, un autre trente.
- Il leur proposa une autre parabole, et il dit : Le royaume des cieux est semblable à un homme qui a semé une bonne semence dans son champ.
- Mais, pendant que les gens dormaient, son ennemi vint, sema de l’ivraie parmi le blé, et s’en alla.
- Lorsque l’herbe eut poussé et donné du fruit, l’ivraie parut aussi.
- Les serviteurs du maître de la maison vinrent lui dire : Seigneur, n’as-tu pas semé une bonne semence dans ton champ ? D’où vient donc qu’il y a de l’ivraie ?
- Il leur répondit : C’est un ennemi qui a fait cela. Et les serviteurs lui dirent : Veux-tu que nous allions l’arracher ?
- Non, dit-il, de peur qu’en arrachant l’ivraie, vous ne déraciniez en même temps le blé.
- Laissez croître ensemble l’un et l’autre jusqu’à la moisson, et, à l’époque de la moisson, je dirai aux moissonneurs : Arrachez d’abord l’ivraie, et liez-la en gerbes pour la brûler, mais amassez le blé dans mon grenier.
- Il leur proposa une autre parabole, et il dit : Le royaume des cieux est semblable à un grain de sénevé qu’un homme a pris et semé dans son champ.
- C’est la plus petite de toutes les semences ; mais, quand il a poussé, il est plus grand que les légumes et devient un arbre, de sorte que les oiseaux du ciel viennent habiter dans ses branches.
- Il leur dit cette autre parabole : Le royaume des cieux est semblable à du levain qu’une femme a pris et mis dans trois mesures de farine, jusqu’à ce que la pâte soit toute levée.
- Jésus dit à la foule toutes ces choses en paraboles, et il ne lui parlait point sans parabole,
- afin que s’accomplît ce qui avait été annoncé par le prophète :
J’ouvrirai ma bouche en paraboles,
je publierai des choses cachées depuis la création du monde. - Alors il renvoya la foule, et entra dans la maison. Ses disciples s’approchèrent de lui, et dirent : Explique-nous la parabole de l’ivraie du champ.
- Il répondit : Celui qui sème la bonne semence, c’est le Fils de l’homme ;
- le champ, c’est le monde ; la bonne semence, ce sont les fils du royaume ; l’ivraie, ce sont les fils du malin ;
- l’ennemi qui l’a semée, c’est le diable ; la moisson, c’est la fin du monde ; les moissonneurs, ce sont les anges.
- Or, comme on arrache l’ivraie et qu’on la jette au feu, il en sera de même à la fin du monde.
- Le Fils de l’homme enverra ses anges, qui arracheront de son royaume tous les scandales et ceux qui commettent l’iniquité :
- et ils les jetteront dans la fournaise ardente, où il y aura des pleurs et des grincements de dents.
- Alors les justes resplendiront comme le soleil dans le royaume de leur Père. Que celui qui a des oreilles pour entendre entende.
- Le royaume des cieux est encore semblable à un trésor caché dans un champ. L’homme qui l’a trouvé le cache ; et, dans sa joie, il va vendre tout ce qu’il a, et achète ce champ.
- Le royaume des cieux est encore semblable à un marchand qui cherche de belles perles.
- Il a trouvé une perle de grand prix ; et il est allé vendre tout ce qu’il avait, et l’a achetée.
- Le royaume des cieux est encore semblable à un filet jeté dans la mer et ramassant des poissons de toute espèce.
- Quand il est rempli, les pêcheurs le tirent ; et, après s’être assis sur le rivage, ils mettent dans des vases ce qui est bon, et ils jettent ce qui est mauvais.
- Il en sera de même à la fin du monde. Les anges viendront séparer les méchants d’avec les justes,
- et ils les jetteront dans la fournaise ardente, où il y aura des pleurs et des grincements de dents.
- Avez-vous compris toutes ces choses ? Oui, répondirent-ils.
- Et il leur dit : C’est pourquoi, tout scribe instruit de ce qui regarde le royaume des cieux est semblable à un maître de maison qui tire de son trésor des choses nouvelles et des choses anciennes.
- Lorsque Jésus eut achevé ces paraboles, il partit de là.
- S’étant rendu dans sa patrie, il enseignait dans la synagogue, de sorte que ceux qui l’entendirent étaient étonnés et disaient : D’où lui viennent cette sagesse et ces miracles ?
- N’est-ce pas le fils du charpentier ? n’est-ce pas Marie qui est sa mère ? Jacques, Joseph, Simon et Jude, ne sont-ils pas ses frères ?
- Et ses sœurs ne sont-elles pas toutes parmi nous ? D’où lui viennent donc toutes ces choses ?
- Et il était pour eux une occasion de chute. Mais Jésus leur dit : Un prophète n’est méprisé que dans sa patrie et dans sa maison.
- Et il ne fit pas beaucoup de miracles dans ce lieu, à cause de leur incrédulité.
Tien ben, la toute fin du passage me donne l'occasion de commenter un passage d'un commentaire, le premier qui accompagne ce billet:
«Bonjour Olivier,
Ce billet est excellent et surtout d'une incroyable richesse, incroyablement
passé inaperçu de tous nos abonnés apporteurs de commentaires
...»
Ce que dit le nommé Jésus en 13.58, «Un prophète n’est méprisé que dans sa patrie et dans sa maison», est aussi vrai aujourd'hui qu'au temps où fut rédigé cet évangile, que ce le fut cinq ou six siècles avant, au temps de Socrate, que ce le fut encore douze ou treize siècles après, au temps de Michel de Notre-Dame. Je ne m'estime pas un prophète, au plus un évangéliste, mais du moins je sais avoir produit dans ce blog plusieurs billets d'une tout-à-fait croyable richesse, destinés à rester inaperçus car nul n'est prophète en son pays et moins encore en sa maison. Rien de plus normal. Comme précisé dans beaucoup de ces billets je suis n'importe qui, je suis vous, votre semblable, une personne remarquablement quelconque, un être humain ordinaire, et plus une personne me connaît, plus je lui paraîtrai ordinaire; si tout d'un coup je me mettais à parler comme le nommé Jésus le fait dans ce passage, et si je le faisais dans mon petit Liré, comme dans ce passage les gens de mon village diraient, «D’où lui viennent cette sagesse et ces miracles? N’est-ce pas le fils du charpentier? n’est-ce pas Marie qui est sa mère? Jacques, Joseph, Simon et Jude, ne sont-ils pas ses frères? Et ses sœurs ne sont-elles pas toutes parmi nous? D’où lui viennent donc toutes ces choses?». Et je serais pour eux une occasion de chute. Dans le cadre de Mediapart, pour rester dans l'ambiance biblique je ne porte pas la marque de la bête et je ne me prostitue pas (dit en termes contemporains, je ne suis pas médiatisé et je ne fais pas ma publicité ni ne me vends) donc je suis invisible. C'est ainsi. C'est prévisible et inévitable. Pour mémoire, le nommé Jésus est devenu prophète hors de sa patrie et hors de son temps, en un lieu et un moment où il était devenu au mieux intouchable, le plus souvent inoffensif.
Si vous en avez l'opportunité je vous conseille de lire Les Silences de Dieu par Pierre Sinouhé, Le Livre de poche, n° 37079, ISBN 2-253-11298-4, spécialement les pages 259 à 270, 280 à 290 et 298 à 306, une très fine et très amusante analyse du processus qui transforme un prophète en mythe. Je vous conseille la lecture de tout le roman mais ces passages sont particulièrement plaisants., il se peut, et il me semble d'ailleurs, que ce billet est en effet excellent et riche mais il n'est donc pas incroyable et il est donc assez prévisible qu'il passe inaperçu. Sauf circonstance exceptionnelle il le restera au moins un siècle et si par le plus grand des hasards il passe aperçu dans un siècle ça sera probablement pour une mauvaise raison, la pire étant qu'un con ou un salaud trouve l'opportunité de se faire mousser en se targuant de la découverte d'un auteur génial (ce que je ne suis pas) et méconnu (ce que je ne suis pas: inaperçu mais non méconnu). Statistiquement je fais partie de la classe des génies mais non comme auteur – trop fainéant...
Très brève incidente: j'ai conclu provisoirement ce billet hier soir sur la mention «Statistiquement je fais partie de la classe des génies mais non comme auteur – trop fainéant...». Le début de cette phrase est strictement objective, en 2020 la catégorie “génie” est déterminée par un quotient intellectuel
d'au moins 130; pas été évalué depuis mais à 12 ans j'ai obtenu une évaluation que l'article de Wikipédia sur ledit QI qualifie de«résultat rapporté le plus élevé pour la plupart des tests de QI», 160. Passé un certain âge ça n'a plus de sens de mesurer le QI mais du moins on peut postuler qu'à mon âge je suis toujours de, dira-t-on, “une intelligence très au-dessus de la moyenne”. Les statistiques et les moyennes valent ce qu'elles valent, je ne me suppose pas un génie mais le suis statistiquement, ou du moins, dans la catégorie euphémique actuelle, un “surdoué” – les parents qui vous diront que leur enfant est un “surdoué” le feront avec dans le ton l'indication qu'il est un génie... La fin de la phrase part du constat que sachant comment composer un discours qui soit convaincant je fais rarement l'effort d'en composer de tels, trop fainéant, les rares que je compose ainsi sont brefs et le plus souvent destinés à amuser: contrairement aux textes “sérieux” ceux “plaisants” requièrent toujours une composition serrée car ils sont faits pour convaincre – de rire ou sourire.
Donc, une leçon de rhétorique. Dans un autre billet, «La farce du changement climatique», j'en propose une autre lecture, toujours en tant que leçon de rhétorique mais d'autre manière car dans une autre visée. Au passage, bien que réticent à l'autopromotion je vous signale un de mes “sites personnels” (qui bien sûr n'ont rien de très personnel sinon le fait que je suis la personne physique qui les a créés et qui les maintient) ou plus précisément le SGC (système de gestion de contenu) ou CMS (content management system) qu'il comporte: «Passage en décembre
». Il ne fait que reprendre certains billets de ce blog, pour l'essentiel ceux publiés de février à septembre 2019 plus quelques autres publiés dans d'autres blogs de Mediapart. Je le signale pour la simple raison que le SGC de ce site “personnel” a un module de recherche beaucoup plus efficace que celui de Mediapart, je n'avais guère idée du billet où figurait ce passage de l'évangile en question et comme, d'une part il compte trop de billets pour y faire des recherches non automatiques en un temps assez court, de l'autre ma pratique non standard en ce qui concerne les titres n'aide en rien à repérer les contenus (difficile même à son auteur d'imaginer qu'un billet intitulé «La farce du changement climatique» peut contenir une discussion sur les leçons de rhétorique...), du fait j'ai recherché sur ce site les articles contenant le segment “mathieu” (aucun) puis “matthieu” (sept articles), ce qui m'a pris environ trente secondes. Parlant de rhétorique, le passage «Dans un passage de je ne sais plus quel Évangile mais je le saurai très vite vu que je vais le citer» dans ce billet-ci est de la pure rhétorique: plus de trois fois sur quatre mes citations des évangiles proviennent de celui selon Matthieu, précisément parce que c'est celui le plus explicitement rhétorique. Des trois évangiles dits canoniques qui sont réputés synoptiques (ayant “la même vision”) celui selon Luc se donne comme purement diégétique, une «vie de Jésus», il a un aspect clairement “littéral”, celui selon Marc est formellement le plus prophétique et a un aspect “allégorique”, celui selon Matthieu ne se donne pour rien (les trois autres ont un préambule qui forme une sorte de clé d'interprétation) et de ce fait est clairement “allusif”.
Les éditeurs du Nouveau Testament n'étaient pas des imbéciles ni des ignorants, ils héritaient de traditions multiples qui leurs enseignaient toutes le même principe: tout discours a quatre niveaux de lectures. Ces traditions leurs enseignaient toutes un autre principe: rares sont les personnes capables de lire les quatre niveaux sans le secours d'un tiers. Je n'affirmerai pas que c'est impossible mais à coup sûr c'est extrêmement malaisé; il se peut, il est même assez vraisemblable, que les personnes réputées anciennement être des prophètes furent pour beaucoup d'entre elles capables de le faire. Ma catégorisation des quatre évangiles ne rend pas compte d'un fait mais d'une orientation: tout discours ayant quatre niveaux de lecture chaque évangile est à la fois littéral – on peut le lire sans chercher d'autre signification que celle qu'on reçoit comme immédiate –, allusif – on y cherche une signification “derrière les mots” –, allégorique – les images explicites qu'il suscite renvoient à des images implicites, des allégories ou des métaphores – et mystique ou secret – il ne donne pas accès à sa “vraie signification” si l'on ne dispose pas de sa “clé de lecture”. Mais selon la manière de le composer, le discours se donnera en premier comme à lire littéralement, allusivement, allégoriquement ou mystiquement. À un niveau les quatre évangiles sont “le même discours” sous leur apparente diversité et même sous leur apparente discordance. Le but des éditeurs de la version dite canonique de la Bible et plus spécialement de sa partie récente, le Nouveau Testament, et des livres de l'Ancien Testament dits “deutérocanoniques” dans la doxa catholique, ceux antérieurs au moment où l'on situe la prédication du nommé Jésus mais n'appartenant pas au canon de la religion antécédente, celle hébraïque. Incidemment, je viens de m'apercevoir que la traduction française de la Bible qui me sert en général de référence, la traduction de 1910 dite “Bible Segond
” (en fait, “de la tradition Segond” puisque Louis Segond est mort en 1885, depuis son décès plusieurs révisions ont eu lieu, la plus récente, dite bible Segond 21
, datant de 2007 – il y a pas mal de motifs de réviser les traductions d'un texte, les premiers mais pas nécessairement principauxs étant l'évolution de la connaissance du texte ancien et l'évolution de la langue de traduction) ne comporte pas l'ensemble des “livres deutérocanoniques”. Je l'aurais constaté plus tôt si j'avais une lecture un peu moins restreinte de ces textes, je m'intéresse avant tout à six ou sept livres et quelques épitres du Nouveau Testament et dans l'Ancien Testament, pour l'essentiel à ce qui correspond à la Torah, donc rarement aux livres deutérocanoniques.
Connaître de manière passive un fait peut ne pas le rendre effectif pour soi: je savais certes que la traduction Segond est “réformée”, plutôt d'orientation calviniste à la base, mais d'un “œcuménisme restreint” – limité aux Églises réformées et protestantes – depuis 1910, et je sais que ces Églises n'ont pas le même canon que celui catholique, mais comme je n'ai guère d'intérêt pour le texte des livres postérieurs à ceux de la tradition hébraïque et antérieurs à la date supposée de la prédication du nommé Jésus je n'en tenais pas compte. Pour un motif que j'ai oublié depuis j'ai voulu consulter les livres intitulés 1 Macchabées et 2 Macchabées, et c'est là que ce savoir est devenu effectif: ils ne figurent pas dans la traduction Segond. Incidemment, cette traduction est curieuse: elle retient certains livres deutérocanoniques et en exclut d'autres, ce qui ne correspond pa&s aux deux principaux courants réformés et protestants, ceux luthérien et calviniste – au passage, les anglicans sont moins tant des réformés ou protestants que des schismatiques, d'un point de vue doctrinal ils diffèrent peu de catholiques, leur principale différence étant organique: leur “patriarche” est l'évêque de Canterbury et non celui de Rome; pour le reste les différences avec les catholiques sont assez secondaires et très limitées dans la doctrine. Du coup, il se peut que j'opte désormais pour la TOB, la Traduction œcuménique de la Bible, qui vu son nom devrait censément contenir tous les livres retenus par toutes les Églises, du moins celles fondées au plus tard au XVII° siècle – depuis le XVIII° siècle et plus encore depuis le XIX° sont apparues des Églises censément chrétiennes mais effectivement assez divergentes, cas par exemple de l'«Église de Jésus-Christ des saints des derniers jours
», dont le texte fondamental est le Livre de Mormon
, d'où leur nom usuel, les “mormons”. Comme le précise l'article de Wikipédia «le refus du Symbole de Nicée
et du symbole de la Croix
exclue l'Église de Jésus-Christ des saints des derniers jours du christianisme tel qu'il est défini par l'œcuménisme
». Je me demande si une autre Église encore plus récente, les «Témoins de Jéhovah
», entre dans les critères... Rien trouvé de décisif dans l'article francophone de Wikipédia mais cette mention, «en 1936, la croix
est considérée comme un symbole païen
», donne à croire qu'elle n'entre pas dans les critères. Après vérification c'est le cas, la TOB contient tous les livres retenus par les Églises “œcuméniques”, avec une discussion préalable sur les différentes options des Églises “œcuméniques” mais dans un ordre qui ne correspond à aucun canon puisqu'il sépare ceux «admis par les catholiques et les orthodoxes» et ceux seulement «admis par les orthodoxes». On peut dire que c'est un compromis politique mettant en évidence les poids des différentes Églises: les catholiques ne sont pas les plus nombreux mais ont l'avantage de leur unité doctrinale, du fait, même si l'ordre n'est pas strictement celui du canon catholique, du moins tous ses propres livres reconnus forment un ensemble cohérent, alors que le classement en sous-ensembles cohérents est rompu pour les orthodoxes, qui admettent par exemple les livres 3 Macchabées et 4 Macchabées mais canoniquement à la suite des deux premiers, alors qu'ils figurent un peu plus loin dans l'ordre de la TOB.
Je ne suis pas vraiment passionné par ce genre de disputes byzantines mais suis passionné par la question qui sous-tend ce billet: “ce qui fait sens”. Depuis le moment même de la première assemblée qui eut pour but l'unité des Églises une question est le motif d'une part importante des schismes: qu'est-ce qui fait sens, dans quelle forme et dans quel ordre? Les mots n'ont pas de sens mais leur forme et leur ordre “donne du sens”. Dire/écrire «Ἐν ἀρχῇ ἐποίησεν ὁ θεὸς τὸν οὐρανὸν καὶ τὴν γῆν», «in principio creavit Deus caelum et terram» et «Au commencement Dieu créa le ciel et la terre», est-ce “dire la même chose” ou dire trois chose différentes? Le texte de départ est en hébreu, la leçon d'André Chouraqui suit de près celle hébraïque, ce qui d'ailleurs rend la lecture de sa traduction difficile mais offre l'avantage de savoir terme à terme ce qui était originellement noté. Pour ce même verset on a ceci: «ENTÊTE Elohîms créait les ciels et la terre». Les connaisseurs de l'hébreu ne sont pas tous d'accord sur le choix du premier mots mais d'accord avec ce que cette translittération (plutôt que traduction) propose: il ne fait pas proprement partie de ce qu'on peut nommer l'unité de sens. Le premier mot nomme le livre. Chouraqui aurait pu opter pour «COMMENCEMENT», ou pour «DÉBUT», ce qu'est fonctionnellement un entête, il se trouve “au commencement” – au commencement de l'ouvrage qui suivra. Il y a donc déjà une discordance de sens entre le texte hébreu et les trois traductions puisque toutes trois intègrent le mot à l'unité de sens du premier verset. Ou non. D'évidence, un auditeur ou lecteur connaissant l'hébreu peut aussi bien interpréter la séquence de début comme une unité de sens intégrant le premier mot que comme deux unités de sens. Et si même on retient la leçon Chouraqui, que nomme ce mot? La seule première lecture (la première parasha
) du cycle annuel de 54 «parashiyot
», le premier chapitre, le premier livre, tout le pentateuque? Comme n'importe quel texte liturgique ou fondamental, du plus ancien au plus récent, celui-ci, spécifiquement le Pentateuque, intègre peu de commentaires ou d'exégèses pour la raison simple qu'il est, “au commencement”, produit dans un contexte où tous ses auditeurs ou lecteurs y accèdent directement. Ça n'évite pas les contresens et les équivoques mais du moins, tout locuteur de la langue liturgique la pratique au quotidien.
Il y a une curiosité dans ce premier verset et dans de nombreux autres: le nom de l'entité désignée. En hébreu c'est “elohim”; Chouraqui lui adjoint un “s” parce que c'est la méthode la plus courant de “marquer le pluriel” mais ce mot est déjà une “forme du pluriel”. Par contre, le verbe est au singulier. Sujet “au pluriel” et verbe “au singulier”. Les trois traductions ont opté pour un sujet “au singulier” moins tant par souci d'harmonisation syntaxique que pour des raisons doctrinales: que c'eut été le cas ou non à l'époque lointaine où s'élabora la doctrine à la source de la religion hébraïque, au moment où s'invente sa variante “chrétienne” cette doctrine est “monothéiste”. Non qu'elle réfute la possible existence de plusieurs entités équivalentes mais celle qui plus tard dans le texte sera mentionnée comme YHWH intime à ses fidèles: «tu honoreras une seule entité, Ma Pomme». Quoi qu'ait pu être la doctrine au départ, au premier siècle de l'ère commune elle ne reconnaît qu'une seule “cause première”. Sans vouloir trop poursuivre dans l'exégèse biblique il faut considérer ceci, le texte admis par toutes les religions qui jusqu'à récemment, en gros jusqu'au XVII° siècle, reconnaissent la Torah comme le premier et seul “texte sacré” originel, c'est-à-dire les diverses variantes de ce que les musulmans nommèrent “religions du livre” est un ouvrage “historique”. Non pas qu'il soit le récit d'une Histoire événementielle exacte du “peuple élu” mais il garde dans sa structure et son discours les traces de l'évolution historique de la doctrine: dans les premiers livres il y a explicitement présence (existence) de plusieurs “causes premières” et YHWH requiert seulement de “son” peuple qu'il n'en honore qu'une, lui-même; par après, sans dénier l'existence d'entités “honorables”, par sa parole ou celle de ses prophètes il développe la notion qu'il n'y a qu'une seule “cause première”, lui-même; ce n'est que dans les touts derniers livres que la question n'a plus de validité, toute autre entité est “une fausse cause première” – comme on dit dans la variante islamique, “il n'est de YHWH que YHWH”, «il n'est de saint que le saint».
Ce qui pose une autre question: le nom de la “cause première”. Dans le texte original, en partie en hébreu, en partie en araméen, et qui connut à époque antique une première traduction en araméen, la “cause première” n'a pas proprement de nom, quand je ne sais plus quel prophète, Moïse ou Abraham, si je me souviens bien, Moïse, lui demande son nom, il répond «Je suis celui qui suis», comme qui dirait, Ma Pomme. Les divers noms utilisés ne sont pas proprement des noms mais des qualités, avec cette autre curiosité que les verbes qui s'appliquent à elle sont au masculin singulier mais que les noms sont tantôt “masculins” tantôt “féminins”, tantôt “singuliers” tantôt “pluriels”. Pour le grec je ne le certifierai pas, pour le latin et le français, jusqu'à récemment il y eut une unification de ces diverses nominations pour un mot au masculin singulier, “Dieu”, tout au plus en alternance avec Yahvé / Jéhovah. Conclusion provisoire sur cette question: aucune version du verset dans les quatre langues n'a “le même sens” que les trois autres, parce qu'aucun n'a la même forme et le même ordre et que chacun s'insère dans un contexte culturel particulier et différent des trois autres.
Il est temps pour moi de publier et de faire une pause. Je crois, mais sans pouvoir le certifier, que j'en viendrai assez vite, par après, à la question du titre pour tenter autant que faire se peut de l'élucider.
Une leçon de rhétorique... Mais, la Bible entière est une leçon de rhétorique et tout discours est au moins rhétorique, et dès qu'il a une certaine extension, contient des éléments de leçon. Le mot “leçon
” est à l'origine un strict synonyme de “lecture
”, le sens vieilli de “leçon” est «Action de lire, de réciter», jusqu'au début du millénaire précédent une lecture était nécessairement une récitation, le sens actuel «déchiffrer visuellement des signes graphiques qui traduisent le langage oral», est tardif et la pratique de la lecture muette peu développée avant l'apparition de l'imprimerie moderne, avant cela on ne concevait que dans des contextes précis une lecture sans récitation, serait-ce à voix basse. Pour plus de précisions voir cette page
. très synthétique et très claire. Je ne sais pas si cette hypothèse est fondée mais j'aime bien cette proposition: «Cavallo pense notamment, d'après des fresques de Pompéi, qu'il y a eu une lecture féminine, à caractère plus privé, silencieuse ou murmurée». La lecture silencieuse comme pratique féminine. Intéressant.
Passé une certaine étendue un discours comporte des éléments de méta-discours, de discours sur le discours, celui en cours de réalisation, qui constitue son commentaire ou son exégèse – je parle des discours autres que fictifs ou poétiques, qui peuvent aussi intégrer un méta-discours mais n'en comportent pas toujours. Comme dit vers le début de ce discours-ci, tout discours est un code qui nécessite une clé de compréhension; pour les discours brefs et peu équivoques on laisse au récepteur le soin de “trouver la clé”; les fictions et les poèmes sont souvent des assemblages de discours comportant des unités de sens assez autonomes, il y a même un jeu, mis en œuvre notamment dans la littérature policière et celle fantastique, où l'auteur construit un discours où il prend soin de ne pas relier ce qui se relie, charge au récepteur de le trouver; les essais et les autres littératures non fictives ni poétiques sont censés former un discours qui ont une unité de sens, quand on arrive au dernier mot du texte l'ensemble compose une pensée compacte, celle que l'auteur a quand il commence son développement, pour exemple, quand j'aurai terminé ce billet l'ensemble du texte est censé produire une réponse unique à la proposition assez sibylline du titre. Comme nous ne sommes pas en relation directe nous n'avons pas l'opportunité de lever les ambigüités toujours possibles, en fait, assurément possibles, et en outre ce n'est pas parce que je considère qu'il a une unité qu'elle vous apparaîtra, raison pourquoi je dois de quelque manière instaurer dans mon discours même une sorte de dialogue, une exégèse et (aussi peu que possible) un commentaire sur mon discours, proposer une leçon, une lecture qui comporte sa propre glose. La difficulté avec le langage est son caractère diffus et linéaire, très en contraste avec ce qu'il est censé porter, des “pensées”, qui sont au contraire des objets compacts et multidimensionnels. Je ne sais pas précisément à quoi ressemble une pensée, sauf quand le mot désigne une fleur, mais je sais où elles se forment: en soi. Pour vous je ne sais pas, pour moi je sais: je suis un compact et multidimensionnel, et tout ce qui se forme en moi a les mêmes caractéristiques, ou devrais-je plutôt dire: j'ai les mêmes caractéristiques que tout ce qui me compose. Par contre, tous les échanges en moi ou entre moi et mon milieu se font par le moyen d'un vecteur linéaire et diffus. Pour le dire autrement, comme objet je suis matière et comme sujet je suis énergie. Le processus de formation d'une pensée est très vraisemblablement linéaire et diffus mais le résultat nécessairement compact et multidimensionnel; pour la transférer vers vous il va me falloir la linéariser et la diffuser.
Ceci n'est qu'une comparaison mais du moins elle me semble assez consistante, ça ressemble à ce qui se passe quand une cellule se duplique: elle va reproduire sa partie qui “comporte un message”, son noyau, et pour ce faire va linéariser ce “message” sous la forme d'un très long ruban dont chaque segment élémentaire, chaque “mot”, comporte quatre molécules, toujours les mêmes, mais chaque groupe différemment disposé; après scission de la cellule ce ruban va se compacter pour, à peu de choses près, avoir la même forme que le “message” initial. Souvent ça fonctionne correctement mais pas toujours, factuellement pas mal de cellules nouvelles construisent un noyau pas si semblable que ça au noyau initial; il y a une tolérance à l'erreur entre autres due au fait que les “unités de sens”, les gènes, sont en double exemplaire chez les individus de notre genre, qui dérivent d'une cellule eucaryote, si l'un n'est pas très correctement formé il y a pas mal de chances que l'autre le soit, comme un seul des deux est actif et comme il y a des procédures de validation après compactage, en général celui le plus correct sera activé; il y a une seconde tolérance à l'erreur mais pas pour toutes les cellules – j'en parlerai après –, un noyau peut être “mal formé” sans que ça ait de conséquences, d'abord parce que certaines fonctions peuvent être réalisées par plusieurs gènes, donc si l'un ne peut pas la réaliser un autre le fera, ensuite parce qu'une cellule peut fonctionner incomplètement sans que ça soit très gênant pour autant que ces cellules ne soient pas trop nombreuses et pas trop groupées, ou situées dans des endroits où elles n'ont pas de fonction trop vitale, pour exemple, n'importe quel humain a sur la peau des cellules pas très conformes, qui parfois forment groupe, les “grains de beauté”; tant qu'ils restent confinés ça ne pose pas problème du moment qu'ils ont la caractéristique minimale qu'on attend d'une cellule de la peau, être imperméable; pour les autres fonctions des cellules superficielles pas sûr qu'elles les réalisent mais vu leur nombre l'organisme peut tolérer un certain niveau de cellules “tire-au-flanc” ou “bras cassé” sans que ça le mette en péril; enfin, il y a des cellules dysfonctionnelles qui menacent la survie de l'organisme et là on a un autre processus de sauvegarde, certaines cellules ont pour fonction de repérer ce genre de cellules et de les détruire. Pour anecdote, ces derniers lustres on a pu constater une forte augmentation du nombre de cancers de la prostate
détectés; comme vous l'expliquera l'article de Wikipédia (que je n'ai pas lu mais c'est un fait tellement connu que je suis certain qu'on en parle dans cet article) une bonne part de cette augmentation est due à une amélioration des techniques de détection bien plus qu'à une augmentation du nombre de cas, les organismes humains ont donc moyen de repérer et détruire les cellules susceptibles de former des cancers et le font plutôt bien même si ça ne réussit pas toujours.
Une pensée, je ne sais pas trop ce que c'est et à quoi ça ressemble mais je suis certain d'une chose: ça ne ressemble pas à une onde sonore, à des taches sur du papier ou sur une paroi, à des formes en creux ou en relief sur du bois, du métal ou de la pierre, ou à des taches de lumière sur un écran. Par les temps qui courent on nous bassine avec une grosse connerie, la supposée intelligence artificielle: il faut certes de l'intelligence pour réaliser un artifice mais aucun artifice n'est intelligent. On nous bassine avec une autre vaste connerie, «comme jamais jusque-là»: je vous conseille de lire ce qui s'écrivait à propos de ce qui aujourd'hui vous apparaît banal, inintelligent et très ordinaire dans le domaine des objets artificiels il y a cinquante, cent, deux cent, trois cent ans, il y a un millénaire, il y a deux millénaires, et vous découvrirez qu'on tenait le même genre de discours. Tiens, un exemple: on fait la réputation à presque tous les prophètes un peu anciens, mille ans ou plus – je range Socrate parmi eux –, de n'avoir jamais écrit et pour beaucoup d'entre eux, d'être illettrés; il ne s'agit pas d'un fait biographique, même si parfois ça peut être un fait biographique, mais d'un argument rhétorique venant aussi bien des “technophiles” que des “technophobes”: pour des raisons opposées, les uns et les autres avaient des “bons” motifs pour affirmer que l'écriture est un outil dangereux, les “technophiles” pour se réserver l'usage de cette technique, les “technophobes” parce que de leur point de vue (qui n'était pas infondé) sa diffusion mettait en péril la structure sociale, laquelle leur était, de leur point de vue, favorable. On disait, à l'époque de Socrate, les mêmes conneries à propos de l'écriture que ce qu'on dit aujourd'hui à propos des “technologies de l'information”: transférer leur mémoire sur du papyrus, de la pierre ou de la terre allait rendre les gens idiots, les “décerveler”, et en plus ça serait l'instrument du diable ou des malveillants, qui pourraient diffuser leurs “mauvaises pensées”; en outre, et ce mythe était très partagé parmi les peuples possédant l'écriture, elle était censément un “don de la Cause Première”, donc très dangereuse puisque “de nature divine”: le divin c'est bien sur l'Olympe ou dans le ciel mais dès que le divin s'incarne et se mêle aux humains c'est très dangereux... Soit dit en passant, on a eu exactement le même genre de discours lors de l'invention de l'imprimerie – autant qu'il me semble, cinq bons siècles plus tard on aurait plutôt tendance à supposer que la lecture d'ouvrages imprimés augmente le niveau d'intelligence plutôt que de le réduire. Ce qui, soit dit en passant, n'est pas si évident, je connais pas mal de lecteurs cons, et ils ont tendance à lire des conneries...
Sur la question de la supposée intelligence artificielle, et bien, relisez Homère, relisez les auteurs antiques, relisez toute la littérature de tous les temps, et vous verrez qu'elle est peuplée d'entités artificielles ET intelligentes, c'est-à-dire dotées d'autonomie et capables de décision, dont souvent les inventeurs supposent avoir la maîtrise totale et qui très souvent “se libèrent de leurs chaînes” et “se retournent contre leur créateur”. Bref, les humains font comme les dieux, ils créent des êtres et ces êtres prennent leur indépendance et se retournent contre leur créateur. Il se trouve que personne jusqu'ici n'a produit des preuves décisive pour valider l'hypothèse d'un dieu créateur, et que les seuls artifices intelligents sont ceux qu'on trouve dans les mythes et légendes, dans les contes et les romans...
Bon ben je publie pour mettre à votre disposition un artifice à ma façon, ce texte, qui me semble ma foi assez intelligent – j'espère qu'il ne se retournera pas contre moi...
La phrase suivante, «J'veux faire l'amour a toi», est le titre d'une chanson et non une déclaration à mes possibles lectrices et lecteurs. Ce titre a un rapport à mon discours, que vous découvrirez bientôt. Enfin, je le suppose...
Ça concerne la segmentation des discours en unités élémentaires de sens, en “mots”. J'avais inventé un exemple ad hoc et plus ou moins convaincant pour expliquer que ce processus n'a rien d'évident mais je préfère les exemples tirés de la réalité, souvent beaucoup plus surprenants que ceux inventés. Le titre de la chanson mentionné plus haut est la traduction d'un titre anglais, une chanson de Willie Dixon, I Want To Make Love To You; traduction on ne peut plus exacte. Elle est interprétée par un artiste très plaisant à mon goût, Clifton Chenier
, censément un adepte du supposé genre “zydeco” ou “zarico
” mais bon, ça c'est un truc typique de la culture étasunienne, la nation qui veut “mieux régner”, du coup elle passe son temps à “diviser”, c'est un artiste, disons, de blues et de rythm'n'blues avec la particularité de chanter en français cajun, en créole de Louisiane et aussi en anglais, et de jouer de l'accordéon, mais ça reste du blues, du boogie et du rythm'n'blues. Il a donc adapté la chanson de Dixon en, et bien, je ne sais pas trop, en une langue intermédiaire entre le créole et le cajun – en Louisiane la classification des langues est compliquée, il n'y a pas de division tranchée entre les diverses variantes de parlers à forte composante française, ça va d'un français très proche de celui pratiqué dans certaines provinces du Canada jusqu'à une sorte de pidgin fortement teinté de vocabulaire français sans qu'on puisse toujours déterminer de quel côté telle variante tend. Cette chanson est “plutôt en français” mais avec des parties plutôt créoles. Le refrain notamment est étonnant. En version originale c'est
I just want to make love to you,
Love to you, love to you, love to you.
Dans l'adaptation de Chenier ça donne
Je veux juste faire l'amour à toi,
Mour à toi, mour à toi, mour à toi.
Bien sûr, il y a la question de la prosodie: reprenant cette chanson il est amené à imaginer une répétition qui comporte trois syllabes, donc “amour à toi” ne fait pas le compte; et ce qu'on nomme “licence poétique
”, «la permission que s'accorde le poète de changer la prononciation (rimes normandes), voire l'orthographe d'un mot (encor au lieu de encore), pour rester dans le cadre de la prosodie et de la versification». Mais il surtout le fait que la segmentation des mots, donc leur forme, n'est pas si évidemment évidente: l'amour, la mour, la mourre, est-ce si différent? Dans la plupart des langues, probablement toutes, les mots changent de forme ou de segmentation selon les contextes ou les locuteurs sans que ça pose de problèmes d'interprétation. Il me semble que c'est dans ce billet que j'évoque mon expérience auvergnate du millénaire précédent – je vérifie ça. Ouais, c'est dans ce billet. J'ai vécu un peu partout en France et un peu aussi hors de France et j'ai entendu des variantes du français très diverses; je connais pas mal de personnes pour qui dès qu'un locuteur a une prononciation qui ne correspond ni à leur propre variante ni à la variante “standard” affirment ne pas comprendre ce qui est dit. C'est qu'ils font trop attention à la forme, laquelle est assez relativement stable. Sans compter les personnes qui refusent de comprendre dès qu'on emploie des formes non standard ou des mots “incorrects”. Mes lectrices et lecteurs anciens connaissent ma modélisation des structures sociales où je catégorise des comportements et groupes en tant que “cons” et “salauds” et savent que ce n'est pas une qualification essentialiste mais fonctionnelle: je ne suppose pas mes compatriotes, plus largement mes semblables, massivement et substantiellement cons ou salauds mais par les temps qui courent, avec la question récurrente du “changement climatique” je constate qu'une majorité de mes contemporains agit passivement d'une manière qui ne lui permet pas d'adapter son comportement au contexte, agit “connement”, et qu'une minorité intéressée à ce que les choses restent ce qu'elles sont fait son possible pour qu'elles ne changent pas, agit “salopement”; je ne fais pas d'hypothèse sur leur possible connerie ou saloperie “réelle”, j'observe un comportement et le qualifie. Utiliser des “gros mots” pour qualifier des comportements observables peut incommoder. Dans un article ancien – daté d'avant le “mouvement des gilets jaunes”, autant dire avant le déluge –, j'en parle, là encore à partir d'un cas réel, une interaction avec un membre de ma famille, on peut le lire dans ce document PDF
, le second texte, «Mes excuses, tata...», qui commence à la page 6. La brève introduction expose assez bien la question:
«Une de mes tantes a quelques difficultés avec certains mots, ceux dits gros, quand on les utilise elle bloque et cesse d'essayer de comprendre ce qu'on dit. C'est un problème».
Je publie et diffère (ou peut-être que non, on verra bien) la discussion sur le passage cité de l'Évangile selon Matthieu, pour aborder enfin le sujet du titre. Il serait temps! Comme document de traitement de texte ce discours fait déjà dans les 25 à 30 pages...
Les langues du peuple sont les langues spontanées, inconscientes. Ça ne signifie pas pour autant que leurs locuteurs et producteurs sont inconscients de l'aspect construit, artificiel, de toute langue. On suppose une unité fondamentale de toutes les variantes d'un langage donné, ce que la réalité ne confirme pas, il n'y a pas un français qui se décline en dialectes mais une multitudes de langues dont la structure générale est la même, et dont une des variantes est partagée par la majorité des locuteurs, mais quand les locuteurs d'une de ces langues communiquent entre pairs, certaines de ces variantes ne peuvent être comprises que par eux tant elles s'écartent de la “koinè francophone”, et parmi elles, certaines sont consciemment élaborées pour être compréhensibles par un groupe d'appartenance restreint, leur caractère “inconscient” découle du fait qu'elles s'appuient sur une structure existante acquise spontanément, dans ce cas la structure des formes discursives admissibles en français standard. Les variantes de ce genre les plus évidentes sont les “argots”, qui n'ont rien de spontané en tant que variantes mais dont la structure est spontanée; que ce soit un argot territorial, de classe ou de métier, la fonction est la même: déterminer si une personne est un pair et, quand nécessaire, parler librement entre pairs même en présence de non pairs. Les langues spontanées ne sont pas nécessairement des argots, on parlera plutôt, dans ces cas, de sociolectes ou de dialectes. Ici le cas est différent: une langue sert à propager bien des choses et en tout premier une représentation de la réalité, si cette réalité est globalement assez commune à tous les humains, il y a des singularités locales dans l'espace et dans le temps qui en font varier la perception. Je le mentionnais précédemment, pour le Français de 1870 la voiture est “par nature” hippomobile, pour le Français de 2020 elle est “par nature” automobile; à la fin du XIX° siècle, dire «une voiture» sans précision c'est dire implicitement «une voiture hippomobile», et si on parle de ces objets tous nouveaux mus par un moteur à explosion on dira «une voiture automobile»; un demi-siècle plus tard la voiture sans précision est automobile et si elle est mue par des équidés on dira «une voiture hippomobile» ou «une voiture à chevaux». Outre cela, et je l'évoquais aussi, les “frontières de langues” et les ensembles linguistiques nec sont pas très évidents: au XIX° siècle, moment où s'établit la manière contemporaine d'investigation du réel, qu'on nomme “scientifique” – on répute quelqu'un comme Descartes d'avoir déterminé, dans son Discours de la méthode, les principes de base de la “méthode scientifique“ mais de son propre point de vue c'était bien plutôt la “méthode philosophique”, en son temps cette méthode est un moyen, au XIX° siècle elle devient sa propre fin et prend son autonomie par rapport à la fin “métaphysique”, c'est-à-dire le savoir “au-dessus de la physique” ou “au-delà de la physique, qui est donc une démarche philosophique.
Une brève digression. À l'origine, le terme “métaphysique” n'a ni la même acception ni la même fonction qu'aujourd'hui, c'est un terme classificatoire: dans le classement de l'époque il y a les œuvres d'Aristote “avant La Physique” et celles “après La Physique” , donc “métaphysiques”; pour les penseurs et les chercheurs de ce temps l'œuvre est un tout, La Physique en est la pierre d'angle, les ouvrages “avant” préparent cet ouvrage fondamental, ceux “après” en sont le développement; le terme en outre n'a pas du tout la même signification, “phusis” signifie “nature”; c'est-à-dire “réalité effective et observable”, donc la physique est “l'étude de la nature”, “la science de la nature”, aussi bien ce qu'on nomme aujourd'hui physique que la chimie, la géométrie, les mathématiques, la sociologie, la politique (les sciences de la “nature humaine”, de la réalité humaine observable), bref, tous les domaines du savoir qui s'occupent de la réalité effective sous tous ses aspects; de ce point de vue, ce qui est “après la physique” ce sont les réflexions de tous ordres sur tous ces domaines, mais à partir des données recueillies lors de la phase d'observation. Pour un contemporain d'Aristote, et pour les penseurs bien après son temps, au moins jusqu'au XV° siècle de l'ère commune, ce qui est aujourd'hui réputé “métaphysique
”, la «partie fondamentale de la réflexion philosophique qui porte sur la recherche des causes, des premiers principes», est pour l'essentiel une partie de la physique ou de ce qui est avant, l'autre acception courante, péjorative, «abus de considérations abstraites, qui, au lieu d'éclairer la pensée, ne font que l'obscurcir», étant justement ce contre quoi allaient les ouvrages “après La Physique”; les acceptions données dans cet article du TLF, du Trésor de la langue française, donne comme étant “par extension”, «Toute réflexion méthodique ordonnée à une connaissance approfondie de la nature des choses» et «Conception d'ensemble qu'une personne se fait du monde et de la vie», sont les acceptions premières, celle donnée comme principale dans l'article en étant non le sens premier mais une réduction et un gauchissement de ce sens premier. Cette évolution de sens est liée à un changement de contexte: jusqu'au milieu du premier millénaire de l'ère commune tout ce qui est observable est “de la nature”, et ce qui concerne, disons, la religion et la théologie est observable; dans le cadre d'une religiosité “chrétienne” il y a deux réalités, celle de la nature et celle de la “surnature”, les réalités humaine, “de ce monde”, et divine “d'un monde supérieur” donc “au-delà de la nature”, dit autrement, métaphysique...
J'évoquais donc cette question des frontières de langues: au XIX° siècle, lors de la redéfinition et l'autonomisation de ce qui est “jusqu'à La Physique”, les “sciences”, et dans le contexte géopolitique du temps où s'élaborent et se fixent les structures des entités politiques de type État-nation, ces sciences, en premiers les “sciences de l'homme”, vont chacune à leur manière participer à cette construction. Entre autres et pour la France, s'est élaborée une double fiction linguistique – mais ce cas est exemplaire d'un schéma assez général à cette époque –, tributaire d'une autre fiction, celle historique, qui suppose une continuité très longue de cette entité politique, a minima depuis le premier siècle avant l'ère commune, souvent quelques siècles voir quelques millénaires avant l'ère commune, sur son territoire métropolitain actuel au moment de cette élaboration, en gros le milieu du XIX° siècle. La fiction linguistique est dénotée par l'invention de deux termes, «langue d'oïl
» et «langue d'oc
»; comme le relèvent les articles de Wikipédia, à la fin du XX° siècle, du fait d'une évolution notable des sciences du langage et du fait d'une moindre... Que dire? D'une moindre idéologisation? Temporairement, je dirai ça: et du fait d'une moindre idéologisation des sciences, on est passé du singulier au pluriel et conséquemment, revu le statut de ces deux ensembles linguistiques, non plus “les deux sources du français” mais deux sous-ensembles d'un ensemble plus vaste de sociolectes géographiques, que je définis par ailleurs comme “gotico-latin” ou “latino-gotique” (mon correcteur orthographique préfère cette deuxième forme, à croire qu'il a une idéologie implicite qui lui fait classer le gotique comme second par rapport au latin... Il a aussi ses opinions sur les rapport hiérarchique entre sociologie et psychologie, n'apprécie pas les formes “socio-psychologie” et “sociopsychologie” et les souligne en rouge mais accepte avec grâce les formes “psycho-sociologie” et “psychosociologie”). Au cours d'une assez longue période, qui va en gros du premier siècle avant jusqu'au huitième après le début de l'ère commune il y eut une recomposition des prééminences parmi les groupes de pouvoir de la partie occidentale, “européenne”, de l'Empire romain dans sa plus grande extension:
La partie au nord de l'extension la plus orientale de l'Empire d'Occident est indiquée sur cette carte comme “hors empire” mais ça n'est pas si clair au IV° siècle, statutairement cette zone est effectivement en dehors des provinces de l'Empire mais est déjà largement intégrée, ses élites largement “latinisées” et en rapport organique avec les élites de l'Empire, notamment elles leurs fournissent des troupes et leurs vendent des esclaves, et une part non négligeable des membres de son administration pour les provinces les plus au nord-ouest. En fait, le IV° siècle de l'ère commune est le moment de bascule: la partie occidentale de l'Empire romain est en train, peut-on dire, de “mourir de sa réussite”, la séparation – formelle à ce moment-là – de 395, qui deviendra peu après effective, résulte d'une nécessité: la partie occidentale est ingouvernable et instable depuis environ un siècle et le centre du pouvoir s'est déplacé de fait, puis de droit, dans la partie orientale, à l'instigation de Constantin Ier
, qui « fonde en 330
une nouvelle capitale à son nom, Constantinople
(actuellement Istanbul
)»; depuis 286 «Rome n'est plus dans Rome» et la capitale occidentale se déplace successivement à Milan puis Ravenne. Je passe sur les détails (je les explore plus précisément dans le billet en cours intitulé «335: Une brève Histoire du monde
» qui, comme son titre l'indique, s'intéresse plus à la réalité sous l'angle historique), toujours est-il qu'à l'orée du V° siècle le pouvoir se déplace des élites “latines” vers celles “gotiques”, ce qui par un long processus aboutira au développement de langues qui diffèrent autant du latin que du gotique mais qui selon les circonstances auront une “coloration” plus ou moins gotique ou latine.
Lisant l'article «Langue d'oc» vous aurez compris une chose: la vieille légende que trimballe l'école sur ces noms, les dialectes où “oui” se dit “oc” et ceux où il se dit “oïl”, est de la daube puisque le nom de la zone où se parlent les principales variantes des langues d'oc, Occitania, précède la désignation de ces langues. Je cite la citation qui figure dans l'article:
«L’apparition du terme “occitan” est datée de 1286
, sous le règne de Philippe le Hardi
, dans le testament de Lancelot d’Orgemont “Premier et grand maitre du Parlement de Langue de Oc” qui déclare tester “selon l’usage de la patrie occitane”, “more patriae occitanae”. Le dit “Parlement” s’étant réuni en 1273
sous la présidence de Lancelot d’Orgemont on peut supposer qu’il portait dès cette date l’appellation que revendique celui qui le présida (puis reprise par Dante
en 1304
. On trouve l’expression lingua occitana (langue occitane) peu après dans certains textes administratifs en latin» (Patrick Sauzet, «Occitan: de l’importance d’être une langue», Cahiers de l’Observatoire des pratiques linguistiques
n° 3, Délégation générale à la langue française et aux langues de France, 2012).
L'étymologie de “occitanus, occitana, Occitania” est apparemment introuvable, on trouve la mention du fait que c'est du “latin diplomatique” pour désigner l'occitan et l'Occitanie, et la vieille légende de “langue d'oc pour oui”, vu que ça ne semble pas élucidé je vous propose une étymologie inventée, les provinces “d'Occident”, de la partie ouest de l'Empire romain d'Occident. Peu importe l'étymologie, une chose est sûre, nulle “patrie”, nulle nation, ne désigne son territoire en tant que “le pays du oui”, l'occitan est la langue des habitant de l'Occitanie et non l'Occitanie le pays des gens qui disent oui...
Hum! J'ai comme l'impression de m'éloigner de nouveau du sujet supposé de ce billet! Bon ben, je publie, je me relis un peu et vais tenter de boucler cette discussion assez vite – sans promettre d'y réussir.
Il serait probablement intéressant d'aller beaucoup plus loin dans l'élucidation de tous ces processus mais ça n'a pas grand intérêt dans cette discussion. La chose est simple et, du moins je le suppose, doit déjà vous être apparue: les langues conscientes, construites, “artificielles”, les langues de l'élite, sont les “langues du pouvoir”. Non les langues des groupes de pouvoir mais les langues qui donnent le pouvoir à ces groupes. Les langues du peuple, les langues spontanées, inconscientes, tendent à la fragmentation, à la localisation, à la créolisation, à la manière de leurs locuteurs elles sont à la fois très spécifiques, propres à un groupe d'appartenance géographique ou/et social ou/et “idéologique”, et très mouvantes, mobiles, nomades, elles se mélangent, se marient, et font de beaux enfants métis, elles sont en perpétuelle évolution; les langues de l'élite tendent à l'unification, à la fois elles n'ont pas d'attache locale et elles ne se mélangent pas: si un Latin du premier siècle avant l'ère commune qui pratique le latin classique, celui de Cicéron, se trouvait tout soudain amené en ce début de troisième millénaire, lisant un texte en latin rédigé en ce siècle, le décoderait aisément. Certes il ne le comprendra pas nécessairement si ce texte porte sur des réalités contemporaines, de même que, lisant un texte en français qui discute de notions pointues en physique ou en biologie, je n'en comprendrai pas tout, mais du moins j'en comprendrai la forme parce que rédigé dans une langue que je pratique au quotidien; par contre, je suis assuré que, lisant un texte même assez récent, disons, d'il y a trois ou quatre générations, j'ai toutes chances de faire beaucoup de contresens parce qu'une langue spontanée se modifie très rapidement, aussi rapidement que se modifie son contexte.
Une langue de pouvoir a trois fonctions principales: réduire les ambigüités, les équivoques et les incompréhensions entre membres de l'élite; déterminer si une personne fait partie de l'élite et, au sein de l'élite, à son groupe d'appartenance direct; parler pour ne rien dire. Il m'est arrivé de discuter de la fonction réelle d'une institution comme l'ENA, factuellement on n'y apprend rien ou presque en ce qui concerne son objet officiel, “l'administration”, au moment où ils y entrent, ses élèves sont censés avoir déjà été formés à “l'administration”, si ce n'est pas le cas, et bien, ils ne s'y formeront pas en ce lieu et devront, si c'est dans leurs capacités, le faire par après, sur le tas où dans une autre institution. L'ENA a pour principale fonction d'apprendre à ses élèves la maîtrise des langues de l'élite, et pour fonction secondaire de créer des réseaux de connivence.
(à suivre...)