Brouillon daté du 01/03/2019 17:27

Il y en a qui préfèreraient mourir que de quitter leur bout de rocher. Des genres de bernicles: moi décoller de mon caillou? Bernique! Plutôt crever! Et d'autres qui se diront, s'il faut bouger pour voir l'an prochain, alors plutôt vivre! Qui risque chose n'a pas toujours chose mais qui ne risque rien n'a rien, voilà une chose assurée. Ne rien risquer c'est risquer chose, et chose certaine, n'avoir rien. Comme je l'écris pour me présenter, un jour je suis né, un jour je mourrai, entre les deux je vis. M'importe avant tout cet entre-deux. Un jour j'ai assisté à un concert, de la chanson, et dans l'une le chanteur, qui est aussi l'auteur, parlant de la quarantaine (je précise: l'âge, pas la mise à l'écart par prévention de santé) dit dans le refrain «j'en ai plus derrière que devant» – plus d'années. J'ai trouvé ça curieux à plusieurs titres, qui tous découlent d'un même principe: je ne calcule pas ma vie. Ma philosophie de base? Simple: j'ai toujours toute ma vie devant moi, ce qui est passé est passé, ce qui est à venir est à venir, tant que je vis ma vie est devant moi. Je suis un gars pratique donc ma philosophie de base est pratique: si je “calcule ma vie” à coup sûr je ferai une erreur de calcul, et le refrain cité l'illustre: si le gars en a plus devant que derrière et s'il calcule ce qu'il doit conserver et ce qu'il peut dépenser en supposant en avoir moins devant que derrière, faisant la fourmi il se découvrira cigale quand il arrivera au bout du temps calculé; s'il en a encore moins devant qu'il ne le calcule, il économise en vain, il se restreint aujourd'hui pour à la fin mourir sur son tas d'économies, il aura vécu pauvre pour mourir riche, belle réussite...

Je suppose que beaucoup reconnaîtront la phrase qui servit de modèle au titre de ce billet, «L'an prochain à Jérusalem!». Un nom de ville qui pose bien des problèmes. Selon le moment et le locuteur il signifie “ville fondée par les dévots de Shalem” ou “ville du salut”; certains la nomment seulement “salut”, d'autres seulement “la ville”. D'après la Wikipédia anglophone, Shalem ou Shalimu serait la divinité de l'extrême fin du crépuscule; possible qu'il y ait un mot en français pour le désigner, symétrique à “aurore” pour l'aube, mais je ne le connais pas, en anglais on dit dusk, tiens ben, je cherche vite fait l'équivalent en langues proches du français – dans l'article anglophone il n'y a pas de lien vers un article francophone correspondant. Ben non, je ne cherche pas car il n'y a aucun lien vers une langue latine. Apparemment, les latins s'intéressaient moins à discerner du côté du coucher que du lever du soleil. Même si je ne méconnais pas d'autres contextes culturels, je suis beaucoup plus intimement imprégné de culture latine (eh! Mon pays, la France, correspond pour sa plus grande part à l'essentiel de ce qui fut nommé Gaule par les Romains, et ce territoire est celui en dehors de la Péninsule italique le plus anciennement et le plus durablement romanisé-latinisé, cela bien avant sa conquête par l'Empire romain), de ce fait je trouve assez normal qu'on s'intéresse plus à ce qui apparaît qu'à ce qui disparaît mais c'est donc un biais culturel. Jérusalem est “le Centre du Monde”. Enfin, un des centres du monde. Je dis parfois que mon petit Liré est le Centre du Monde, ce qui vaut pour moi puisque là où je suis c'est le Centre du Monde. Pour Jérusalem il en va autrement, à un moment, difficile à déterminer mais selon ce qu'il en semble il y a plus de quatre millénaires et peut-être moins de cinq mais ça n'est pas si clair, ça devint un “centre du monde” assez stable. Ça découle de sa situation, à la jonction des deux principales masses continentales, Afrique et Eurasie. On peut aller de l'un à l'autre de diverses manières et selon les époques il y eut d'autres points de jonction mais de longue date c'est le seul où l'on ait pu presque toujours passer d'un bloc à l'autre par voie terrestre. Contrôler cette zone c'est contrôler les échanges entre les deux blocs.

Tant que les sociétés humaines forment des groupes restreints, quelques dizaines à quelques centaines de membres, et que les rapports entre ces sociétés sont épisodiques, la question du contrôle de cette zone n'est pas cruciale; quand ces sociétés passent à des formes différentes et comptent beaucoup plus de membres, des milliers à des dizaines de milliers, occupent des territoires beaucoup plus grands et ont des rapports plus durables avec d'autres sociétés, en premier les plus proches, le contrôle de ce point de jonction devient important. Mon hypothèse de cinq millénaires se base sur les données dont on peut disposer aujourd'hui pour comprendre comment s'articulaient les rapports entre ensembles humains dans une zone plus large, qui va du nord-ouest de l'Afrique à... Bon, pour faire plus simple, qui pour l'essentiel correspond au Moyen-Orient, tenant compte que les limites d'un zone incluse dans un bloc continental ne sont pas tranchées, pour l'Australie par exemple c'est simple, autour il y a des mers ouvertes et pas de jonction terrestre persistante avec d'autres territoires; pour l'ensemble “américain” les limites sont moins nettes mais il y a tout de même deux blocs bien séparés reliés par un territoire étroit et peu de voies de circulation secondaires de l'un à l'autre; la zone moyen-orientale est assez cohérente, au sud-ouest il y a un grand désert assez aride qui limite les échanges avec le reste du continent africain, au nord, à l'est et au nord-est il y a une moindre fermeture (...)