Avant de commencer, je tiens à préciser que la mention «démonstration par l'absurde» ne correspond probablement pas à l'usage ordinaire, c'est juste une manière plaisante d'exprimer qu'une situation absurde démontre le caractère délétère des organismes génétiquement modifiés, sans plus.

Je vais citer un très gros morceau de «Introduction. Une science de l'esprit et de l'ordre», tiré de Vers une Écologie de l'esprit, tome I, Le Seuil, 1977, une œuvre fondamentale dans les publications de Gregory Bateson, et une œuvre fondamentale pour moi, et pour bien d'autres. Cette citation pour cadrer la discussion, en soi elle n'est pas nécessaire à la compréhension mais elle vaut la lecture.

«De toute évidence, je ne pouvais pas répondre à la question: “Un exemple de quoi?”
En désespoir de cause, j'élaborai un diagramme, pour décrire ce que je pensais être la tâche d'un homme de science. Ce diagramme me montra clairement qu'une des différences entre mes habitudes de pensée et celles de mes étudiants consistait en ceci: ils étaient toujours portés à argumenter inductivement, en allant des données aux hypothèses, mais jamais à vérifier les hypothèses, en les confrontant avec une connaissance obtenue par voie de déduction, à partir des fondements mêmes de la science et de la philosophie.
Mon diagramme avait trois colonnes: celle de gauche comprenait différentes sortes de données non interprétées comme: la séquence d'un film du comportement humain ou animal, la description d'une expérience, la description ou la photographie d'une patte de coléoptère, l'enregistrement d'une séquence de discours. J'insistais sur le fait que “donnée” ne voulait pas dire événement ou objet, mais, dans tous les cas: trace, description ou souvenir de certains événements ou objets. Il y a toujours une transformation ou un recodage de l'événement brut, recodage qui intervient entre l'homme de science et son objet. Le poids d'un objet, par exemple, est mesuré par rapport au poids d'un autre, ou enregistré sur une échelle; la voix humaine est transformée en magnétisation variable d'une bande. Qui plus est, il y a inévitablement une sélection des données, du fait même qu'il n'existe aucun point déterminé d'observation d'où l'on puisse saisir la totalité de l'univers présent et passé.
Par conséquent, en un sens très strict, on n'a jamais affaire à des données brutes (ou “crues”); d'autre part, la trace même a déjà été soumise à une élaboration ou transformation quelconque, soit par l'homme soit par ses instruments.
Les données restent toutefois les sources les plus sûres d'information, et c'est d'elles que toute recherche doit prendre son départ. Ce sont elles qui nourrissent une première inspiration et c'est également à elles que l'homme de science retourne par la suite.
Dans la colonne du milieu, j'avais noté quantité de notions explicatives imparfaites, qu'on utilise communément dans les sciences du comportement: “moi”, “angoisse”, “instinct”, “but”, “esprit”, “soi”, “modèle fixé d'action”, “intelligence”, “stupidité”, “maturité”, et encore d'autres. Par pure politesse, je les appelais concepts “heuristiques” ; mais, en vérité, la plupart d'entre eux ont une origine confuse et sont sans rapport les uns avec les autres, de sorte que, mélangés ensemble, ils forment une espèce de brouillard conceptuel qui a déjà fortement contribué au retardement de l'avancée de la science.
Dans la colonne de droite, enfin, j'avais inscrit ce que j'appelle les fondamentaux. Ils sont de deux sortes: propositions et systèmes de propositions dont la vérité est banale, autrement dit truismes, et propositions ou “lois” qui sont universellement vraies. J'avais inclus parmi les truismes les “Vérités éternelles” des mathématiques, dont la vérité est limitée de façon tautologique aux domaines à l'intérieur desquels opèrent les groupes d'axiomes et de définitions élaborés par l'homme: “Si les nombres sont définis de façon appropriée et si l'opération d'addition est définie de façon appropriée, alors 5 + 7 = 12”. Parmi les propositions que je considérais comme scientifiquement ou universellement et empiriquement vraies, j'avais inscrit les “lois” de la conservation de la masse et de l'énergie, la deuxième loi de la thermodynamique et ainsi de suite. Mais la ligne de séparation entre les vérités tautologiques et les généralisations empiriques ne peut pas être tracée rigoureusement; d'autre part, parmi mes “fondamentaux”, il y a maintes propositions dont la vérité ne fait pas de doute pour toute personne sensée, mais qui, par ailleurs, ne sont que difficilement classables dans une catégorie ou une autre. Les “lois” de la probabilité ne peuvent pas être formulées de telle sorte qu'elles soient à la fois comprises et mises en doute; il reste néanmoins qu'il n'est pas facile de décider si elles sont empiriques ou tautologiques; il en va de même pour le théorème de Shannon dans la théorie de l'information.
A partir d'un tel diagramme, il y aurait beaucoup à dire sur l'ensemble de la démarche scientifique et sur la position et le sens de chaque séquence particulière de recherche: “expliquer” ce n'est que cartographier les données en partant des “fondamentaux”. Cependant, le vrai but de la science, son but ultime, c'est d'augmenter le savoir fondamental.
Beaucoup de chercheurs, surtout dans le domaine des sciences du comportement, semblent croire que le progrès scientifique est, en général, dû surtout à l'induction. Dans les termes de mon diagramme, ils sont persuadés que le progrès est apporté par l'étude des données “brutes”, étude ayant pour but d'arriver à de nouveaux concepts “heuristiques”. Dans cette perspective, ces derniers sont regardés comme des “hypothèses de travail”, et vérifiés par une quantité de plus en plus grande de données; les concepts heuristiques seraient corrigés et améliorés jusqu'à ce que, en fin de compte, ils deviennent dignes d'occuper une place parmi les “fondamentaux”. A peu près cinquante ans de travail, au cours desquels quelques milliers d'intelligences ont chacune apporté sa contribution, nous ont transmis une riche récolte de quelques centaines de concepts heuristiques, mais, hélas, à peine un seul principe digne de prendre place parmi les “fondamentaux”.
Il est aujourd'hui tout à fait évident que la grande majorité des concepts de la psychologie, de la psychiatrie, de l'anthropologie, de la sociologie et de l'économie sont complètement détachés du réseau des “fondamentaux” scientifiques.
On retrouve ici la réponse du docteur de Molière aux savants qui lui demandaient d'expliquer les “causes et raisons” pour lesquelles l'opium provoque le sommeil: “Parce qu'il contient un principe dormitif (virtus dormitiva)”. Triomphalement et en latin de cuisine.
L'homme de science est généralement confronté à un système complexe d'interactions, en l'occurrence, l'interaction entre homme et opium. Observant un changement dans le système —l'homme tombe endormi —, le savant l'explique en donnant un nom à une “cause” imaginaire, située à l'endroit d'un ou de l'autre des constituants du système d'interactions: c'est soit l'opium qui contient un principe dormitif réifié, soit l'homme qui contient un besoin de dormir, une “adormitosis” qui “s'exprime” dans sa réponse à l'opium.
De façon caractéristique, toutes ces hypothèses sont en fait “dormitives”, en ce sens qu'elles endorment en tout cas la “faculté critique” (une autre cause imaginaire réifiée) de l'homme de science.
L'état d'esprit, ou l'habitude de pensée, qui se caractérise par ce va-et-vient, des données aux hypothèses dormitives et de celles-ci aux données, est lui-même un système autorenforçant. Parmi les hommes de science, la prédiction passe pour avoir une grande valeur et, par conséquent, prévoir des choses passe pour une bonne performance. Mais, à y regarder de près, on se rend compte que la prédiction est un test très faible pour une hypothèse, et qu'elle “marche” surtout dans le cas des “hypothèses dormitives”.
Quand on affirme que l'opium contient un principe dormitif, on peut ensuite consacrer toute une vie à étudier les caractéristiques de ce principe: varie-t-il en fonction de la température? dans quelle fraction d'une distillation peut-on le situer? quelle est sa formule moléculaire? et ainsi de suite. Nombre de questions de ce type trouveront leurs réponses dans les laboratoires et conduiront à des hypothèses dérivées, non moins dormitives que celles de départ.
En fait, une multiplication des hypothèses dormitives est un symptôme de la préférence excessive pour l'induction; c'est une telle préférence qui a engendré l'état de choses présent, dans les sciences du comportement: une masse de spéculations quasi théoriques, sans aucun rapport avec le noyau central d'un savoir fondamental.
A l'opposé de cela, pour ma part j'essaie d'apprendre aux étudiants — et les études réunies ici sont conçues pour communiquer cette thèse — que, dans la recherche scientifique, il y a toujours deux points de départ, chacun des deux ayant son importance spécifique: d'une part, les observations ne peuvent pas être contredites; d'autre part, les “fondamentaux” doivent être adaptés. C'est une opération “en pince” qu'il faut alors accomplir.
Si vous faites le relevé d'une surface de terre, ou si vous dressez la carte des étoiles, ce sont deux types de savoir qui entrent en jeu, et aucun des deux ne doit être omis: d'un côté, il y a vos mesures empiriques, de l'autre, il y a la géométrie euclidienne. Si elles ne se correspondent pas, de trois choses l'une: ou bien les données sont erronées, ou bien vos raisonnements partant de celles-ci sont faux, ou bien vous avez fait une découverte majeure, qui devrait conduire à la révision de l'ensemble de la géométrie.
Le soi-disant spécialiste en sciences du comportement, qui ignore tout de la structure fondamentale de la science et de 3000 ans de réflexion philosophique et humaniste sur l'homme — qui ne peut définir, par exemple, ni ce qu'est l'entropie ni ce qu'est un sacrement — ferait mieux de se tenir tranquille, au lieu d'ajouter sa contribution à la jungle actuelle des hypothèses bâclées.
Mais l'abîme qui existe entre heuristiques et “fondamentaux” n'est pas dû seulement à l'empirisme et aux habitudes inductives, ni à l'attrait qu'exerce une application rapide, ni à un système erroné d'éducation qui met les futurs professionnels de la science à l'abri de tout souci concernant la structure fondamentale de celle-ci. Il y a aussi une raison historique: la structure fondamentale de la science, au XIX° siècle, était largement inappropriée ou non pertinente pour les problèmes et les phénomènes auxquels étaient confrontés les biologistes et les théoriciens du comportement».

Quand on initie des recherches plus ou moins scientifiques (les recherches sur les OGM sont de l'ingénierie, les personnes qui font ces expériences sont des techniciens de luxe, des laborantins avec un gros budget – non que je déconsidère les techniciens, j'en fus longtemps un, mais on ne leur demande pas de faire, et même on leur demande de ne pas faire dans le fondamental ni même dans la science appliquée, eh! Y sont pas payés pour ça!) avec un seul objectif, le résultat, et un certain type de résultat, ça ne mérite pas vraiment le nom de recherche puisqu'on sait d'avance ce qu'on va trouver; certes on ne sait pas exactement comment mais il s'agit de faire avec l'état de l'art en “améliorant la technique” – les financeurs n'aiment pas trop l'incertitude. Les “chercheurs” de ce genre sont des cyclistes d'appartement le nez dans le guidon (voir «Le sentiment de l'urgence» pour les détails), ils y mettent beaucoup d'énergie mais font “un peu” du surplace. Quand on a le nez dans le guidon on ne voit pas bien loin, et c'est le problème.

Les scientifiques non inductifs du domaine alertent depuis longtemps que les gènes ne sont pas des objets stables et prévisibles, c'est même pour ça qu'il y a des humains sur la Terre: nos ancêtres d'il y a cent cinquante millions d'années n'avaient pas du tout, mais alors vraiment pas du tout la même gueule que nous. Pas du tout... Pour les plantes OGM ou pour les très gros animaux OGM c'est apparemment peu problématiques, quand on a le nez dans le guidon, mais les scientifiques non inductifs alertent sur un problème avec les plantes, elles ne font pas comme les animaux, la barrière des espèces elles connaissent moyennement, elles s'échangent des bouts de gènes entre voisines – pas xénophobes du tout, les plantes. On fait du blé OGM mais ledit peu faire du commerce avec le maïs d'à coté et faire des échanges de gènes, et le maïs faire des échanges avec va savoir quoi ou qui, bref, si dans les échanges il y a le petit morceau modifié, ça donne quoi comme “modification”? Pas grave qu'on leur disait, pas grave, «On gère!» – les cyclistes d'appartement ont une mentalité de rugbymen français ou de gouvernants macroniens, même menés 45 à 0 ils vous disent «On gère!». C'est ainsi.

La démonstration par l'absurde de la “gestion” façon rugbymen français des OGM, tiens ben, ça se passe dans le pays qui merde grave en ce moment question problèmes écologiques et environnementaux en tous genres, le Brésil. Il y a quelques temps, des bricolos du gène ont eu une idée de génie cycliste d'appartement, bricoler des moustiques mâles pour que leur progéniture meurent avant même d'éclore parce que pour vivre elle avait besoin d'une molécule qui ne se trouve pas comme ça dans la nature. Bon. Mais si par hasard il y en a qui survivent? Qui finalement arrive, couci-couça, non seulement à éclore mais à passer le stade larvaire et à vivre assez longtemps pour à leur tour proliférer? Ils ont prouvé de la manière la plus éclatante qu'ils avaient une résistance phénoménal. Des surhommes! Euh pardon: des surmoustiques! Du coup leurs descendants héritent d'un patrimoine qui leur donne un net “avantage compétitif”, et à l'instar des autres moustiques ils sont vecteurs de sale maladies dont la dengue. Mais moins faciles à éliminer...

Quand on a le nez dans le guidon, même en vélo d'appartement on peut se le prendre en pleine gueule si on ne lève pas le nez pour voir vers où on va.