La remarque figure dans l'article «Ex-LREM: “Les députés qui tiraient la sonnette d’alarme n’étaient pas entendus”». Je cite:

«François-Michel Lambert: «Je n’étais pas venu pour respecter un formulaire à la soviétique. La parole donnée au départ n’a pas été respectée. Pour que ça fonctionne, il fallait faire confiance à l’intelligence collective.”».

Le titre de l'esquisse d'article du début du millénaire se relie bien sûr au supposé «ultra-libéralisme». À l'époque j'avais une vague perception de deux notions proches, l'ultra-libéralisme et le néo-libéralisme, depuis j'ai affiné ma perception, reste que ce que j'y pointais vaut pour les deux courants: sous ces étiquettes qui de toute manière mobilisent fallacieusement la notion de libéralisme, et qui dans leurs discours “exotériques” postulent une limitation drastique des fonctions dévolues aux structures d'État, se cachent des philosophies politiques extrêmement étatistes, formellement assez “soviétiques”, effectivement, que dire? Autoritaristes? Fascistes? Quelque chose de cet ordre.


Je développe plus précisément des considérations sur ce sujet, un peu dans mes billets de Mediapart, bien plus sur mon site personnel dont je ne ferai pas la promotion ici – j'ai une forte réticence à l'auto-promo –, j'utilise le terme “fascisme” pour décrire un processus plus qu'une idéologie précise. Un très ancien processus, mis en évidence entre autres par Dante sous une forme poétique et polémique, par Machiavel sous une forme analytique qui n'exclut pas la polémique, par La Boétie dans un long libelle assez argumenté, par le couple Marx et leur pote Engels sous diverses formes toujours teintées de polémique, et par bien d'autres, qu'on pourra dire “captation de la volonté populaire par des groupes d'intérêt à leur seul profit”. Sans prétendre être l'Auteur Parfait et le Penseur Universel j'ai cependant un petit avantage sur tous ces auteurs, je suis sans parti-pris. Ce qui aide beaucoup à ne pas singulariser un processus général. J'explique avec un exemple évident: dès lors que l'on critique cette captation comme illégitime quand elle se fait en faveur d'un groupe étiqueté “bourgeoisie”, on ne peut pas supposer que si elle se fait en faveur d'un groupe étiqueté “prolétariat” elle devient légitime puisque le problème n'est pas le destinataire de la captation mais la captation elle-même. De tous les auteurs cités, le plus pertinent me semble Machiavel, rapport au fait que quand il a rédigé son texte le plus intéressant sur la question, Discours sur la première décade de Tite-Live, il était un peu rangé des voitures, donc moins “participant” et plus “observateur”, alors que son œuvre la plus citée (j'allais écrire “la plus connue” ce qui est abusif: beaucoup la citent, peu la connaissent), Le Prince, fut rédigé à la va-vite immédiatement après qu'on l'invita impérativement à aller voir ailleurs s'il y était, d'où un “dégagement” très relatif. Cependant, on trouvera en cherchant peu – car ce genre de textes se trouvent aisément – nombre d'auteurs tout aussi sans parti-pris et souvent bien plus pertinents que moi. Tiens ben, un truc à dire me concernant, avant de poursuivre ce billet.

Ma Pomme n'est pas une personne très remarquable. Je me présente parfois comme éminemment intelligent et avec beaucoup de discernement, ce qui est assez exact, mais bon, il y a pas mal d'autres humains qui sont ainsi et en outre ça ne fait donc pas de moi un être remarquable, vous me croiseriez dans la rue que vous verriez une personne assez quelconque. Remarquable certes mais de manière superficielle, je suis grand, assez large sans être gros, j'ai le plus souvent un aspect un peu excentrique, pas proprement m'as-tu-vu mais pas loin de ça, qui fait qu'on me remarque assez mais là non plus ça n'a rien de très singulier, des de mon genre j'en croise pas mal sinon que, désolé de le dire, pour bien d'entre eux vaut mieux ne pas aller voir derrière la façade, ça sera souvent beaucoup moins remarquable... Par un paradoxe apparent cela me rend remarquable en un sens abstrait: en un sens concret c'est comme dit, je ne suis pas remarquable, le Français moins que moyen, invisible, n'importe qui, ce qui fait un contraste important avec des singularités qui me distinguent de nombre de mes semblables. Tenez, j'ai un petit talent assez singulier, je sais prophétiser. Ce qui n'est pas très courant, mais pas si rare non plus. Je suis, disons, un “vrai” prophète, ce qui signifie que je ne peux parler que de mon présent mais de manière assez précise avec une petite capacité d'anticipation, pas grand chose, deux ou trois mois maxi pour des prédictions à-peu-près fiables, deux ou trois ans pour des prédictions très générales et très évidentes. Je me trompe souvent mais comme je produis beaucoup de prédictions dans le tas il y en aura toujours entre la moitié et un tiers qui seront assez exactes, ce qui est nettement plus que les futurologues, prévisionnistes et devins professionnels. Comme en plus je suis assez malhonnête quand nécessaire, je sais s'il le faut glisser mes fausses prédictions sous le tapis pour mettre en valeur les autres. En général non, je m'en fiche pas mal qu'on le sache, entre moi et les prévisionnistes mercenaires au service de l'actuel gouvernement français y a pas photo, eux c'est plutôt du genre plantage quatre-vingt-dix-neuf fois sur cent pour les plus efficaces, ils feraient nettement mieux de s'intéresser aux prévisionnistes de l'INSEE et à leurs rapports, ils sont de mon genre ou moi du leur, sans trop de parti-pris, ça leur évite de prendre leurs désirs pour la réalité. Si on veut anticiper pas trop mal, m'est avis qu'on doit s'adresser à des prévisionnistes sans trop de parti-pris plutôt qu'à des courtisans, ça donne un peu plus de discernement... Chacun son truc.

Tiens ben, une prédiction qui ne me coûte pas cher mais qui ne me rapportera rien, à mon avis: je ne donne pas trois mois au gouvernement actuel pour abandonner. Et tant qu'à faire une prédiction qui me coûte autant mais qui pourrait me rapporter gros si elle se confirme, il me semble assez vraisemblable que dans les mêmes trois mois on assiste au même phénomène assez curieux qu'on vit en 1997, un président de la République dissolvant une Assemblée nationale où son parti a la majorité absolue et convoquant des élections législatives anticipées. Mmm... Faut que je vérifie une donnée prévisible. Ouais, je pense que j'ai à-peu-près bon, je situe ces deux prédictions peu après le 26 mai 2019, donc un peu plus de trois mois finalement. Rapport au fait qu'un parti ultra-majoritaire deux ans plus tôt se remettra assez mal d'une énorme déculottée aux Européennes à venir. La première est presque certaine, la seconde plus douteuse. En même temps, prédire est une chose délicate, je fais ici une chose pas très habile, je considère le cas français dans un axe que je vilipende assez, les analyses “toutes choses égales par ailleurs”: il y a tellement de situations instables un peu partout dans le monde en ce moment qu'il suffirait d'un très gros truc dans un État clé, genre les États-Unis ou l'Arabie séoudite ou le Brésil ou l'Allemagne – ou la France – pour que les choses aillent beaucoup plus vite, ou au contraire plus lentement. Un sale métier, pythonisse. C'est pour ça que je préfère éviter, en général.

Allez, une autre prédiction qui cette fois ne me coûte rien et me rapportera autant, incessamment sous peu se lèveront des Christs par millions qui iront par les chemins porter la Bonne Parole. Je vous l'avais dit que ni ça ne me coûterait ni ne me rapporterait puisque je prophétise sur le présent actuel, ce qui se passe en ce moment même. Sinon qu'un événement de ce genre n'est pas très situable, peut-être demain, peut-être dans trois, quatre ou cinq ans. C'est comme dit précédemment, les prédictions très générales et très évidentes c'est du genre «dans les deux à trois ans» et à n'importe quel moment entre voire un peu au-delà. Vous savez – ou peut-être ne savez-vous pas –, c'est comme dans cette prédiction assez banale:

«8. Jésus répondit: Prenez garde que vous ne soyez séduits. Car plusieurs viendront en mon nom, disant: C’est moi, et le temps approche. Ne les suivez pas.
9. Quand vous entendrez parler de guerres et de soulèvements, ne soyez pas effrayés, car il faut que ces choses arrivent premièrement. Mais ce ne sera pas encore la fin.
10. Alors il leur dit: Une nation s’élèvera contre une nation, et un royaume contre un royaume;
11. il y aura de grands tremblements de terre, et, en divers lieux, des pestes et des famines; il y aura des phénomènes terribles, et de grands signes dans le ciel.
12 Mais, avant tout cela, on mettra la main sur vous, et l’on vous persécutera; on vous livrera aux synagogues, on vous jettera en prison, on vous mènera devant des rois et devant des gouverneurs, à cause de mon nom.
13. Cela vous arrivera pour que vous serviez de témoignage.
14. Mettez-vous donc dans l’esprit de ne pas préméditer votre défense;
15. car je vous donnerai une bouche et une sagesse à laquelle tous vos adversaires ne pourront résister ou contredire.
16. Vous serez livrés même par vos parents, par vos frères, par vos proches et par vos amis, et ils feront mourir plusieurs d’entre vous.
17. Vous serez haïs de tous, à cause de mon nom.
18. Mais il ne se perdra pas un cheveu de votre tête;
19. par votre persévérance vous sauverez vos âmes»
. (Évangile de Luc, 21. Traduction Louis Segond, 1910)

Pff.. Dix minutes pour retrouver ça. Je savais que ça figurait dans un de mes textes mais lequel? M'a fallu DIX MINUTES pour me décider à lancer une recherche via l'explorateur de fichiers. Un peu fatigué, désolé: dix minutes c'est vraiment long... Passons.

J'apprécie modérément de commenter mais là c'est plutôt de l'exégèse ou de l'analyse rhétorique, genre Comment prophétiser en dix leçons, ici un extrait de la leçon 2, «Prophéties faciles par truismes, banalités et fausses prédictions».

Les versets 8 et 9 sont des fausses prédictions “et en même temps”© des banalités, presque des truismes. Les ceusses qui «viendront en mon nom» sont un fait quasi-permanent, les “vrais prophètes” et les “faux prophètes” puisent dans le même fonds et comme il y a beaucoup de “faux prophètes”, si une personne se présente comme “vrai prophète”, qu'elle le soit ou non elle peut du moins faire cette prédiction facile que dans pas bien longtemps d'autres auront à-peu-près le même discours; si elle prend la précaution de se donner plusieurs noms dont un ou deux vraiment très indéterminés, genre “fils du Seigneur” ou “fils de l'Homme”, sûr et certain que «plusieurs viendront en mon nom»...

Le p'tit gars Jésus (en supposant que ce fut un être réel – on dira que oui. Ça n'importe pas tant, comme dit des prophètes il y en a à la pelle donc il est assez probable qu'à l'époque où est située sa prédications, vu l'ambiance favorable aux apparitions de prophètes y a bien du en avoir quelques-uns de ce genre) il puise dans le fonds commun de son coin, la Torah, ce qui facilite la prédiction – le gars ou la nana qui prophétisent à partir de la Bible en milieu léniniste ou trotskyste, pas sûr qu'ils aient le même succès que ceux qui puisent dans le fonds marxiste. En complément de la remarque entre parenthèses je suppose, contrairement à Michel Onfray, que Jésus exista bien et que les Évangiles ne sont pas trop inexacts sur les éléments factuels, et non pas, comme il dit... Euh? Comment il dit déjà? Me rappelle plus. Il a une jolie formule le concernant mais peu importe, disons, un être de fiction. Donc un être réel plutôt que de fiction. L'hypothèse Onfray se base sur le fait qu'il n'y a pas de traces historiques certaines de son existence au temps où on situe sa prédication, ce qui est une hypothèse faible: un “prophète” n'a une grande importance que pour ses adeptes, certains surnagent parce qu'ils suscitent un mouvement important, comme les Macchabées, un peu antérieurs à la période de Jésus, qui ont initié une révolte marquante; Jésus est, disons, un petit prophète avec peu d'adeptes, les éléments non factuels, les “miracles”, sont probablement “un peu” exagérés, ainsi que les mobilisations de foules, c'est plus ou moins une sorte de leader de Gilets Jaunes, donc soutenu et adulé par un groupe restreint avec pas mal de concurrents, pour les autorités de la puissance occupante comme pour celles des occupés c'est un emmerdeur parmi pas mal d'autres. Que dire? Si on cherche des données sur ces leaders de banlieue ou de province qui s'en sont pris plein la gueule ces derniers temps on aura des traces dans les archives des médias mais c'est pas certain qu'on en aura dans celles de l'appareil judiciaire. Bref, hypothèse faible mais en revanche, les récits qu'on produirait à partir des médias actuels sur les réputés leaders des Gilets Jaunes seraient assez exacts pour les éléments factuels, assez douteux et contradictoires pour les détails les plus spectaculaires.

Le verset 9 c'est vraiment un truc de bateleur de foire. Pour rappel, «Quand vous entendrez parler de guerres et de soulèvements, ne soyez pas effrayés, car il faut que ces choses arrivent premièrement. Mais ce ne sera pas encore la fin». Pour qui a quelques connaissances sur la situation au moment où on situe sa prédication, il y a des tensions dans ce coin, pour dire le moins. C'est rapport au fait qu'on est vers une des “limites du monde” de l'Empire romain de l'époque. Le principe général quand on étend un empire est de trouver rapidement des relais locaux pour la “gestion des ressources humaines“, des “collabos” qui agissent au nom de l'occupant, lequel occupe en fait assez peu, on “naturalise” vite fait et plus ou moins bien fait des locaux qui se chargent du recrutement de mercenaires tout aussi locaux et encore plus vaguement naturalisés. Quel que soit le but affiché – en général, l'occupant prétend apporter la Civilisation à des barbares mal dégrossis – le but réel est de faire de la thune en pressurant les barbares du bas de l'échelle sociale. Au début ça marche assez bien parce qu'on occupe des voisins avec lesquels on a déjà des contacts anciens, comme on est un grossium dans le secteur, une nation solide et riche, bien organisée et attractive, les élites voisines sont acculturées avant même l'invasion et parlent déjà entre elles la langue du grossium, une marque de prestige (en 1800, toutes les élites parlent et écrivent le français en Europe, en 2019 toutes les élites parlent et écrivent l'anglais, en 52 avant l'ère commune toutes les élites des voisins de Rome parlent et parfois écrivent le Latin), ce qui facilite beaucoup les choses. D'évidence, le temps passant et l'extension de l'empire se poursuivant, on connaît beaucoup moins les élites des contrées conquises, elles sont moins conciliantes, c'est loin et en plus on doit envoyer beaucoup plus de monde pour contrôler la situation, bref, les coûts augmentent, la “pression fiscale” aussi, pour un rendement faible et un contrôle aléatoire, et en plus les élites locaux sont aussi prédatrices qu'avant donc pression fiscale encore plus lourde, le peuple est mécontent et se révolte souvent, autant dire qu'il n'y a pas vraiment besoin d'être prophète pour supposer que «vous entendrez parler de guerres et de soulèvements» et que «ce ne sera pas encore la fin», ça a déjà lieu et ça ne peut que se poursuivre et s'accroître, mais sans conséquence critique immédiate. La vraie et ultime crise eut lieu en 70 de l'ère commune, où les Romains ont “réglé la question de Palestine” à leur manière habituelle en ces cas: sauvagement.

Les versets 10 et 11 sont une collection de truismes: vous connaissez des époques où aucune nation ne s'éleva contre une nation, aucun royaume contre un royaume, et où n'eurent lieu des phénomènes terribles? Moi non plus. Quant aux «signes dans le ciel», quand ça commence d'aller vraiment mal c'est toujours de ce côté qu'on cherche des “signes”.

Cette partie c'est celle où on chauffe la salle, on capte l'attention du public en lui annonçant le pire. Après le problème, la solution, on fait redescendre la pression par des propos rassurants et gratifiants: si vous me suivez ça ne sera pas facile mais vous aurez la Gloire et la Réussite avec la potion magique du bon docteur Jésus. Un bonimenteur ce Jésus, doublé d'un charlatan. Ou non. Difficile de séparer le vrai du faux, le vrai prophète du faux prophète puisque tous les deux utilisent les mêmes procédés et le même fonds, un de ceux les plus communs dans son contexte culturel. D'autant plus difficile que la vérité ou la fausseté n'est pas dans la voix du prophète mais dans l'oreille de son auditeur. Je le mentionnais dans un autre billet. Emmanuel Macron a dit très clairement durant sa campagne que son emploi de la figure christique dans les réunions publiques... Bon, je ne vais pas interpréter, je cite donc:

«Tout en affirmant qu'il “ne cherche pas à être un prédicateur christique”, Emmanuel Macron déclare au JDD: “La dimension christique, je ne la renie pas; je ne la revendique pas”».

Repris d'une dépêche AFP. Il ne cherche pas à l'être mais il l'est parce utilise des techniques de “télévangélistes”. La question de la sincérité du prophète n'a donc pas d'incidence réelle sur la possibilité de déterminer s'il est un vrai ou faux prophète. Vous n'avez aucune obligation de me croire et en tout cas je n'ai aucun moyen de vous amener à le croire mais je suis fondamentalement un “vrai prophète”. En toute hypothèse Macron est un “faux prophète” parce qu'il y a de sérieux indices pour le supposer mais je n'en sais pas plus sur ce point que vous ne pouvez en savoir pour moi. Disons, la différence évidente entre Macron et moi est que contrairement à lui je montre les ficelles, les trucs de métier pour “faire le prophète”, ce qui laisse supposer avec assez de vraisemblance que je suis un “vrai prophète” mais ne pas (ou ne pas trop) montrer les ficelles n'induit pas la fausseté. Les indices se trouvent ailleurs, entre autres dans l'écart entre ses promesses de campagne et sa pratique effective du pouvoir, assez contradictoires. Je vous invite, si vous ne l'avez pas encore fait, à lire «Ex-LREM: “Les députés qui tiraient la sonnette d’alarme n’étaient pas entendus”», qui montre à partir de propos “de l'intérieur” que ce que l'on perçoit “de l'extérieur” est assez concordant pour valider l'hypothèse “faux prophète” mais contrairement à un “vrai prophète” qui, comme moi, ne cherche pas l'adhésion aveugle, un possible “faux prophète” n'est certain qu'à la fin de la séquence prophétique. Dans mon cas, je multiplie les propos qui visent à dissuader mon lectorat de prendre pour argent comptant mes arguments, propositions et “prophéties”, ce qui ne garantit rien. Je me suis quelque peu gaussé du Jésus des Évangiles mais si on lit l'ensemble des quatre récits on verra que leurs auteurs et spécialement Luc montrent les ficelles et les trucs de bonimenteur, ce qui n'a en rien empêché de la part de bon nombre de supposés chrétiens une adhésion aveugle mais sélective, ne retenir des diverses propositions de ces récits que celles qui concordaient à leurs préjugés. De fait, beaucoup de personnes procèdent ainsi: elles estiment “vrais” ce qui va dans leur sens, “faux” ce qui va contre leur sens, et “valident” l'ensemble de leurs présupposés, y compris ceux contradictoires au discours de leur “prophète”, parce que certaines de ses propositions valident certaines des leurs.

Reprenons notre sujet. Qui était quoi, déjà? Ah oui! L'ultrasoviétisme. J'avais commencé une digression sur les fausses apparences en matière d'idéologie mais je laisse tomber, acceptez-le ou non, j'affirme que l'ultra-libéralisme et le néo-libéralisme n'ont aucun lien avec les divers courants libéraux d'avant la période romantique et un faible lien avec les courants libéraux qui se développèrent au cours du XIX° siècle et du début du XX°. Hormis ces deux là et quelques rares sources n'ayant pas fait école au XIX° siècle, tous les courants libéraux ont une conception de la société tripartite, les “élites”, le “peuple” et l'“État”, et deux mêmes présupposés, “ne pas mélanger” et “contrôle réciproque”. Dans leurs discours exotériques, les néos et les ultras proposent un modèle similaire, et ces deux courants postulent que la partie “État” doit être le moins interventionniste possible, ne pas exercer de contrôle et être pour l'essentiel le simple garant du respect de “la liberté”, les deux autres parties se chargeant de la régulation de libertés particulières. Or, dans leurs discours ésotériques ils tiennent un autre discours: l'État est pour tous deux quelque chose comme le Régulateur Suprême. La principale différent réside dans le fait que les “néos” postulent que cette régulation se dirige avant tout vers “le peuple”, les “ultras” qu'elle se dirige vers “les élites”. Or, les deux ont un même objectif, augmenter le niveau de liberté des élites et réduire celui du peuple.

On peut dire que les néos ont une philosophie pessimiste, les ultras une philosophie positive, mais comme ce qu'ils visent est à l'opposé, le pôles positif et négatif sont les mêmes: les néos ont un pessimisme dirigé vers le peuple ce qui en contraste induit un optimisme pour les élites, les ultras un optimisme qui pointe vers les élites ce qui induit un pessimisme pour le peuple. Factuellement, augmenter la liberté des élites réduit celle du peuple, réduire la liberté du peuple augmente celle des élites. Ou encore, autre proposition, les lois qui augmentent les instances de contrôle mais uniquement pour le peuple réduisent les contrôles de l'élite, les lois qui augmentent les libertés mais uniquement pour l'élite réduisent les libertés du peuple. L'État étant uniquement, selon ces deux courants, une instance de régulation, dans tous les cas il augmente les contraintes “vers le bas”, les réduit “vers le haut”, ce qui factuellement en fait un instrument au service de l'élite pour favoriser les transferts de ressources du peuple vers l'élite. Ce qu'on peut placer sous l'étiquette “ressources sociales” est l'instrument permettant censément de maintenir ou augmenter le niveau de liberté.

J'aurais bien poursuivi un peu cette discussion mais là il me faut publier plusieurs billets pour conclure une série dont le dernier s'intitule «Possessions, ou “Tous les chemins”». M'est avis que ce que déjà rédigé forme une base de débat suffisante.


La série:

Possessions, ou «Tous les chemins»Ultrasoviétisme
Décroissance, mon cul! – Les gamètes sous les cheveux