C'est en rapport à mon postulat: pour comprendre la réalité, s'attacher aux processus, non aux structures. La structure de la réalité se modifie sans cesse mais les processus sont assez stables, donc pour comprendre son présent il faut voir ce qui persiste et non ce qui varie. Non qu'il faille se désintéresser des structures, par contre si on veut agir sur le réel, donc pour les humains sur la réalité sociale, la seule sur laquelle ils peuvent avoir une action directe, il faut agir sur les processus. C'est très simple à réaliser, beaucoup plus simple qu'agir sur les structures, mais beaucoup moins évident à mettre en œuvre. Pour agir sur les processus, il faut être dans le non agir, ce qui est contre-intuitif: agir par le non agir? C'est donc ne pas agir! Et non. C'est agir – dans le non agir.
Le titre de ce billet réfère à un événement réel. Un soir de septembre 1975 je rentrais de mon lycée avec un copain de classe dans la voiture de ses parents. Avec nous il y avait une de ses grands-mères. Le parcours se déroulait entre Pithiviers et Orléans, si vous connaissez le coin vous savez que sur ce trajet c'est plat, très plat, la Beauce dans toute sa splendeur. Dans ce sens le parcours est d'orientation sud-ouest, on a donc, le soir, le soleil en face et sur la droite. Il y avait, comme souvent en Beauce à la fin de l'été, un superbe coucher de soleil; sauf le conducteur, on regardait tous ça, admiratifs. À un moment la grand-mère, qui devait avoir dans les soixante-cinq ans, s'exclame, «C'est beau! Aussi beau que la télé couleur!». J'étais pas vieux, seize ans, mais ça m'a tout de même donné à penser, et à l'époque déjà autrement que sous la forme «La pauv' vieille! Déjà complètement gaga...». Ça m'a donné à penser sur la société et les processus et les structures. Et, mais à l'époque c'était intuitif plutôt que conceptuel, vu que je ne connaissais ni le bouquin ni la réflexion de son auteur, Guy Debord, ça m'a donné à penser sur La Société du Spectacle
. Si vous n'avez pas lu je vous conseille. Rien que par le titre de ses parties ça donne idée de son actualité:
I. La séparation achevée
II. La marchandise comme spectacle
III. Unité et division dans l'apparence
IV. Le prolétariat comme sujet et comme représentation
V. Temps et histoire
VI. Le temps spectaculaire
VII. L'aménagement du territoire
VIII. La négation et la consommation dans la culture
IX. L'idéologie matérialisée
Les mots changent de sens, c'est fatal, spécialement les mots à forte charge idéologique. Debord a utilisé pour l'essentiel dans ces titres de parties des mots pas trop chargés sur ce plan, mais dans le contexte d'écriture, «prolétariat» était assez peu contournable. Aujourd'hui le mot qui désigne les mêmes populations est «classes moyennes inférieures», ça évite d'utiliser les mots du marxisme, ce qui n'est pas si regrettable tant le pseudo-marxisme léniniste les a galvaudés, mais regrettable quand même par l'opacité que cette dérive léniniste a placée sur la réflexion marxiste. Donc, parlons contemporain,
IV. Les classes moyennes inférieures comme sujet et comme représentation
Ou parlons ultra-contemporain,
IV. Les gilets jaunes comme sujet et comme représentation
Tiens ben, je vous en cite un bout, pour que vous puissiez vérifier que mon allégation est fondée.
IV. Le prolétariat comme sujet et comme représentation
«Le droit égal de tous aux biens et aux jouissances de ce
monde, la destruction de toute autorité, la négation de tout
frein moral, voilà, si l’on descend au fond des choses, la
raison d’être de l’insurrection du 18 mars et la charte de la
redoutable association qui lui a fourni une armée».
(Enquête parlementaire sur l’insurrection du 18 mars
).
♦ 73 ♦ Le mouvement réel qui supprime les conditions existantes gouverne la société à partir de la victoire de la bourgeoisie dans l’économie, et visiblement depuis la traduction politique de cette victoire. Le développement des forces productives a fait éclater les anciens rapports de production, et tout ordre statique tombe en poussière. Tout ce qui était absolu devient historique.
♦ 74 ♦ C’est en étant jetés dans l’histoire, en devant participer au travail et aux luttes qui la constituent, que les hommes se voient contraints d’envisager leurs relations d’une manière désabusée. Cette histoire n’a pas d’objet distinct de ce qu’elle réalise sur elle-même, quoique la dernière vision métaphysique inconsciente de l’époque historique puisse regarder la progression productive à travers laquelle l’histoire s’est déployée comme l’objet même de l’histoire. Le sujet de l’histoire ne peut être que le vivant se produisant lui-même, devenant maître et possesseur de son monde qui est l’histoire, et existant comme conscience de son jeu.
♦ 75 ♦ Comme un même courant se développent les luttes de classes de la longue époque révolutionnaire inaugurée par l’ascension de la bourgeoisie et la pensée de l’histoire, la dialectique, la pensée qui ne s’arrête plus à la recherche du sens de l’étant, mais s’élève à la connaissance de la dissolution de tout ce qui est ; et dans le mouvement dissout toute séparation.
♦ 76 ♦ Hegel n’avait plus à interpréter le monde, mais la transformation du monde. En interprétant seulement la transformation, Hegel n’est que l’achèvement philosophique de la philosophie. Il veut comprendre un monde qui se fait lui-même. Cette pensée historique n’est encore que la conscience qui arrive toujours trop tard, et qui énonce la justification post festum. Ainsi, elle n’a dépassé la séparation que dans la pensée. Le paradoxe qui consiste à suspendre le sens de toute réalité à son achèvement historique, et à révéler en même temps ce sens en se constituant soi-même en achèvement de l’histoire, découle de ce simple fait que le penseur des révolutions bourgeoises des XVII° et XVIII° siècles n’a cherché dans sa philosophie que la réconciliation avec leur résultat. «Même comme philosophie de la révolution bourgeoise, elle n’exprime pas tout le processus de cette révolution, mais seulement sa dernière conclusion. En ce sens, elle est une philosophie non de la révolution, mais de la restauration» (Karl Korsch, Thèses sur Hegel et la révolution). Hegel a fait, pour la dernière fois, le travail du philosophe, «la glorification de ce qui existe»; mais déjà ce qui existait pour lui ne pouvait être que la totalité du mouvement historique. La position extérieure de la pensée étant en fait maintenue, elle ne pouvait être masquée que par son identification à un projet préalable de l’Esprit, héros absolu qui a fait ce qu’il a voulu et voulu ce qu’il a fait, et dont l’accomplissement coïncide avec le présent. Ainsi, la philosophie qui meurt dans la pensée de l’histoire ne peut plus glorifier son monde qu’en le reniant, car pour prendre la parole il lui faut déjà supposer finie cette histoire totale où elle a tout ramené; et close la session du seul tribunal où peut être rendue la sentence de la vérité.
♦ 77 ♦ Quand le prolétariat manifeste par sa propre existence en actes que cette pensée de l’histoire ne s’est pas oubliée, le démenti de la conclusion est aussi bien la confirmation de la méthode.
♦ 78 ♦ La pensée de l’histoire ne peut être sauvée qu’en devenant pensée pratique ; et la pratique du prolétariat comme classe révolutionnaire ne peut être moins que la conscience historique opérant sur la totalité de son monde. Tous les courants théoriques du mouvement ouvrier révolutionnaire sont issus d’un affrontement critique avec la pensée hégélienne, chez Marx comme chez Stirner et Bakounine.
♦ 79 ♦ Le caractère inséparable de la théorie de Marx et de la méthode hégélienne est lui-même inséparable du caractère révolutionnaire de cette théorie, c’est-à-dire de sa vérité. C’est en ceci que cette première relation a été généralement ignorée ou mal comprise, ou encore dénoncée comme le faible de ce qui devenait fallacieusement une doctrine marxiste. Bernstein, dans Socialisme théorique et Social-démocratie pratique, révèle parfaitement cette liaison de la méthode dialectique et de la prise de parti historique, en déplorant les prévisions peu scientifiques du Manifeste de 1847 sur l’imminence de la révolution prolétarienne en Allemagne: «Cette auto-suggestion historique, tellement erronée que le premier visionnaire politique venu ne pourrait guère trouver mieux, serait incompréhensible chez un Marx, qui à cette époque avait déjà sérieusement étudié l’économie, si on ne devait pas voir en elle le produit d’un reste de la dialectique antithétique hégélienne, dont Marx, pas plus qu’Engels, n’a jamais su complètement se défaire. En ces temps d’effervescence générale, cela lui a été d’autant plus fatal».
♦ 80 ♦ Le renversement que Marx effectue pour un «sauvetage par transfert» de la pensée des révolutions bourgeoises ne consiste pas trivialement à remplacer par le développement matérialiste des forces productives le parcours de l’Esprit hégélien allant à sa propre rencontre dans le temps, son objectivation étant identique à son aliénation, et ses blessures historiques ne laissant pas de cicatrices. L’histoire devenue réelle n’a plus de fin. Marx a ruiné la position séparée de Hegel devant ce qui advient; et la contemplation d’un agent suprême extérieur, quel qu’il soit. La théorie n’a plus à connaître que ce qu’elle fait. C’est au contraire la contemplation du mouvement de l’économie, dans la pensée dominante de la société actuelle, qui est l’héritage non renversé de la part non dialectique dans la tentative hégélienne d’un système circulaire: c’est une approbation qui a perdu la dimension du concept, et qui n’a plus besoin d’un hégélianisme pour se justifier, car le mouvement qu’il s’agit de louer n’est plus qu’un secteur sans pensée du monde, dont le développement mécanique domine effectivement le tout. Le projet de Marx est celui d’une histoire consciente. Le quantitatif qui survient dans le développement aveugle des forces productives simplement économiques doit se changer en appropriation historique qualitative. La critique de l’économie politique est le premier acte de cette fin de la préhistoire: «De tous les instruments de production, le plus grand pouvoir productif, c’est la classe révolutionnaire elle-même».
Si vous avez lu ce pensum et avez estimé, au bout de cette lecture, que ce passage permet de «vérifier que mon allégation est fondée», ça prouvera surtout la puissance de la rhétorique, en rédigeant cette affirmation je n'avais aucune idée de ce qu'est cette supposée allégation, et aucune idée de ce que raconte Debord dans cette partie de son bouquin, cet ouvrage est d'un chiant! Jamais pu le lire en entier. Entendons-nous: il y a beaucoup à gagner pour comprendre les processus sociaux en lisant son livre mais Debord est un situationniste, il sait donc qu'un livre et plus largement toute forme de discours est d'abord une forme, donc dépendante du contexte: on ne peut pas lire La Société du Spectacle en 2020 comme on le lisait en 1989 ou en 1968, cas du mot “prolétaire” qui n'a plus le même sens en 2020 qu'il n'en avait en 1968, ce qui fait qu'une phrase comme celle de la thèse 77,
«Quand le prolétariat manifeste par sa propre existence en actes que cette pensée de l’histoire ne s’est pas oubliée, le démenti de la conclusion est aussi bien la confirmation de la méthode»,
si même elle avait une signification déterminable, a changé de sens, sauf pour ceux de ses lecteurs qui ont une bonne connaissance des habitudes de lecture d'un public familier du vocabulaire et des concepts de Hegel, Marx, Engels, leurs contemporains et leurs héritiers jusqu'au second tiers du XX° siècle. Par exemple, le passage «manifeste par sa propre existence en actes que cette pensée de l’histoire ne s’est pas oubliée» est à relier avec le notion de praxis
telle que développée dans des courants marxistes critiques; pour citer Wikipédia,
«Chez Antonio Gramsci
, la philosophie
de la praxis désigne sa propre conception du marxisme
opposée au déterminisme économique
. Selon les situationnistes
, qui rejoignent en cela Antonio Gramsci, la praxis est la pratique qui se reconnaît elle-même par la théorie qui découle de son action».
Juste pour vous illustrer que lire Debord, situationniste, sans connaître sa généalogie, c'est lire autre chose que ce qu'il a écrit. Je ne peux vous le prouver mais je fais ce genre de gloses “de chic”, comme ça, sans préméditation. Il m'arrive de l'écrire, je suis un excellent rhéteur, pour ça il n'y a pas de miracle, c'est un travail de tous les instants: s'informer, analyser, comprendre, aiguiser sa mémoire; ayant idée de démontrer que cette citation est dépendante de son contexte pour accéder à sa compréhension j'ai fait mon travail de lecteur, réduire ce passage en une définition, je lis “existence en acte”, je lis “pensée de l'histoire”, je “me mets dans le contexte”, et je pense “praxis”; je vérifie: ça définit “praxis”. Savoir lire c'est ça. Je dis souvent à mes lectrices et lecteurs qui ont la mauvaise idée de lire mes billets mot à mot sans faire ce travail nécessaire de réduction qu'ils et elles ne savent pas lire. Si l'une ou l'autre tombe un jour sur ce passage, ça leur fera saisir la chose: lire Debord mot à mot et sans avoir les instruments d'analyse permettant de voir les mots sous les mots, les expansions de mots, les définitions, c'est lire autre chose que ce qui est écrit. Pareil pour Ma Pomme, pareil pour tout texte, tout discours.
Donc, “beau comme la télé couleur”. La grand-mère est née, à la louche, vers 1910. De sa naissance à au mieux la fin des années 1950, elle a vécu dans un monde sans télévision; en 1975, la télé couleur c'est encore tout nouveau, ça commence en 1967 en France mais la plupart des Français gardent leur télé noir et blanc plusieurs années encore. Donc, en 1975 une personne qui a vécu presque toute sa vie en voyant le monde autrement s'est tellement bien adaptée à la réalité nouvelle qu'elle peut décrire la splendeur d'un coucher de soleil par un «C'est beau! Aussi beau que la télé couleur!» avec le ton de l'évidence la plus grande et de la conviction définitive.
Pourquoi je vous raconte ça? Parce que si vous croyez vraiment à cette fable des digital natives et de l'incapacité des vieilles générations à s'adapter aux réalités nouvelles, vous êtes dans l'erreur complète. Déjà, les inventeurs de cette réalité nouvelle sont plus vieux que moi, ils ont passé les soixante-dix ans; les constructeurs de cette réalité nouvelle ont mon âge, je le sais car j'en suis, et quand ils se sont lancé dans cette aventure, et bien, tout était à inventer, ils se sont formés sur le tas et de manière bien plus robuste que beaucoup des informaticiens réputés digital natives puisque justement nous avions tout à construire: nous avions les fondations, nous avions les briques, à nous de bâtir un nouvel univers avec ça. un univers “virtuel” tout ce qu'il y a de concret. En ce temps comme aujourd'hui, les bâtisseurs étaient une minorité, c'est toujours ainsi, il y a beaucoup plus d'habitants que de maçons; et comme en toute époque, et bien, la population s'adapte. Les abonnés de Mediapart, les contributeurs de Wikipédia, ça va de sept à cent sept ans, car nous sommes tous dans le même monde, et dans ce monde, maîtriser les outils de communication de ce temps, c'est une nécessité. C'est beau comme une appli!
(soit dit en passant, je suis de la vieille école, je n'accède aux réseaux que par mon ordinateur, sauf très rares cas de force majeure, donc les “applis“ je connais de loin, de très loin, et sans y toucher...)
