Nul être vivant n'a un accès direct à son milieu, tous s'en protègent car le milieu est antibiotique. Un être vivant ouvert est un être vivant mort; un être vivant fermé est un être vivant mort; un être vivant a donc nécessité à s'ouvrir et nécessité à se fermer non pas alternativement mais conjointement. Pour ce faire il s'entoure d'une sorte de miroir poreux dont les pores sont semi-perméables et permettent de laisser entrer ou sortir “de la matière”; pour déterminer s'il peut la laisser entrer ou sortir il dispose de capteurs sensibles à “de l'énergie”. La distinction entre énergie et matière n'est pas évidente, on peut dire que l'une et l'autre sont des hypothèses: en tant qu'individu l'être vivant se perçoit matériel parce qu'il a une limite définie; ce qui entre et sort est de la même substance que lui donc est de la matière; les capteurs transportent un signal qui est énergétique donc la sensation est de l'énergie. De l'autre bord, en son sein il y a perpétuelle transformation de la matière en énergie et de l'énergie en matière, raison pourquoi un individu doué de conscience réflexive, c'est-à-dire d'une forme de conscience consciente d'elle-même, est dubitatif quant à ce qui est qualifiable “matière” et “énergie”. Soit précisé, les individus non doués de conscience réflexive sont une hypothèse, une hypothèse consistante mais une hypothèse. Dans l'article intitulé «Les catégories de l'apprentissage et de la communication
», disponible en ligne par ce lien, Gregory Bateson propose une typologie de formes de consciences:
Ouais ben, je ne peux pas citer de passage significatif sur cette question. L'article est complexe, très concret dans son propos mais très abstrait dans sa forme. Je vous propose le récapitulatif qu'il en fait dans la partie sur l'apprentissage de niveau II:
«L'apprentissage zéro se caractérise par la spécificité de la réponse, qui — juste ou fausse — n'est pas susceptible de correction.
L'Apprentissage I correspond à un changement dans la spécificité de la réponse, à travers une correction des erreurs de choix à l'intérieur d'un ensemble de possibilités.
L'Apprentissage II est un changement dans le processus de l'Apprentissage I: soit un changement correcteur dans l'ensemble des possibilités où s'effectue le choix, soit un changement qui se produit dans la façon dont la séquence de l'expérience est ponctuée.
L'Apprentissage III est un changement dans le processus de l'Apprentissage II: un changement correcteur dans le système des ensembles de possibilités dans lequel s'effectue le choix. (Nous verrons par la suite qu'exiger ce niveau de performance de certains hommes et mammifères entraîne parfois des conséquences pathogéniques).
L'Apprentissage IV correspondrait à un changement dans l'Apprentissage III, mais il est néanmoins fort improbable que l'on puisse l'enregistrer dans un organisme adulte vivant actuellement. Cependant, le processus évolutif a créé des organismes dont l'ontogenèse est telle qu'elle les amène au Niveau III. En réalité, ce n'est que la combinaison de la phylogenèse et de l'ontogenèse qui fait parvenir au Niveau IV».
Les passages en gras sont mis en exergue par l'auteur. Ce “résumé” vous fera comprendre mon propos précédent: il ne résume pas grand chose. Si vous souhaitez en comprendre plus, je vous invite à lire l'article. On peut dire que ce que Bateson nomme ici “apprentissage zéro” correspond à ce qu'il nomme “tropisme” dans un autre ouvrage, coécrit avec le psychiatre Jurgen Ruesch, Communication et société
, partie «VII – Information et codage
». Tenant compte bien sûr de ce que dans d'autres contextes un “apprentissage zéro” peut être une réponse spécifique correctible dans un “apprentissage I”:
«L'une des caractéristiques de l'information codée découle de ce qui a été dit plus haut, spécialement dans la discussion de l'hypothèse figure-fond. C'est le fait que l'information est toujours multiplicative. Chaque élément d'information a pour caractéristique qu'il fait une assertion positive et qu'en même temps il fait une dénégation de l'opposé de cette assertion. La perception la plus simple que l'on puisse imaginer, sur laquelle on peut présumer que reposent, par exemple, les tropismes des protozoaires, dira obligatoirement à l'organisme qu'il y a de la lumière dans telle direction et pas de lumière dans telle autre direction. De nombreux éléments d'information peuvent être plus compliqués que cela, mais il faut toujours que l'unité élémentaire d'information contienne au moins ce double aspect d'affirmer une vérité et de nier quelque autre contraire qui, souvent, n'est pas défini».
Un circuit stimulus-réponse linéaire et inconditionnel. D'un sens, il est indécidable de déterminer où est la “vérité” et où est “l'opposé de la vérité”: est-ce que le protozoaire “va vers la lumière” ou “s'éloigne de l'ombre”? La réponse est-elle “positive” (attraction) ou “négative” (répulsion)? le stimulus “aller vers la lumière” étant polarisé, peut donc aussi bien se lire comme “fuir l'ombre”. D'autant qu'il peut y avoir inversion de polarité: le protozoaire va tantôt se diriger vers la lumière, tantôt s'en éloigner; on peut décrire le processus comme une recherche de position biotique: l'insuffisance comme l'excès de lumière sont antibiotiques, donc le circuit stimulus-réponse réversible dans un contexte où la quantité et la qualité de lumière varient dans le temps.
Tous les niveaux d'apprentissage proposés par Bateson peuvent être décrits comme des encapsulations: le niveau I se réfère à des stimulus internes dans un individu complexe, factuellement une collection d'individus, un être pluricellulaire; l'apprentissage II est le fait d'un individu complexe ayant un niveau de conscience réflexive “de niveau zéro”, une “conscience inconsciente”; au niveau III l'individu est en outre capable de correction dans le choix de réponse, une conscience réflexive consciente. Comme le dit l'auteur le niveau IV est tel qu'il est «fort improbable que l'on puisse l'enregistrer dans un organisme adulte vivant actuellement», mais on peut néanmoins le rencontrer dans une sorte de super-organisme, ce qu'on nomme une société. On peut dire que chaque niveau est l'innéisation de processus qui sont de l'ordre de l'acquis dans une structure individuelle de niveau antérieur: un individu complexe est une colonie quand il est faiblement ou nullement organisé, une société quand il est organisé, dans le premier cas il amplifie et améliore ses capacités de réponse mais reste dans un type de réponse assez similaire à celui de ses constituants élémentaires, dans le second il est capable d'un autre type de réponse; pour les organismes on aura la même répartition, ceux qui s'assemblent en groupes de pairs ce qui améliore leur capacité de réponse sans en changer la nature, et ceux qui se hiérarchisent et constituent une sorte d'organisme, cas par exemple des fourmis dont les individus ne se distinguent pas de n'importe quel autre hyménoptère mais qui en groupe organisé ont un comportement collectif aussi complexe qu'en peut avoir un vertébré terrestre. En l'état actuel des choses, autant qu'on puisse le comprendre seuls les humains ont la capacité collective d'atteindre un niveau IV même si chaque humain peut au mieux (et, comme le mentionne Bateson, pas toujours sans risques) atteindre le niveau III. Sans préjuger pour la suite: si les niveaux d'apprentissage antérieurs ont pu à un moment du processus de l'évolution s'innéiser, si comme l'écrit Bateson «le processus évolutif a créé des organismes dont l'ontogenèse est telle qu'elle les amène au Niveau III», il est envisageable que ça se produise pour le niveau IV. Comment? Aucune idée: un organisme de niveau III ne peut l'imaginer. Je ne sais comment un chat ou un orang-outang comprend une société humaine mais à coup sûr autrement que vous ou moi, et probablement ne la perçoit-il pas comme une société parce qu'il ne dispose pas des instruments natifs qui permettent aux humains de les comprendre et de les construire.
Quelle que soit la complexité d'un individu, et quelle que soit la complexité d'une société, il y a toujours cette limite: même un “super-organisme” a cette nécessité de se préserver de son milieu pour préserver sa cohésion. Formellement, l'humanité constitue une société unique depuis un certain temps, au moins depuis la fin de la seconde guerre mondiale, plus probablement depuis la fin du XIX° siècle, factuellement non. C'est une question de capacité de discernement. Comme le relève Bateson pour le niveau III, «exiger ce niveau de performance de certains hommes et mammifères entraîne parfois des conséquences pathogéniques», sans compter le nombre pas si limité d'humains qui ne sont pas pleinement capables d'un apprentissage III, qui est nécessaire pour concevoir et réaliser une société de niveau IV, tel qu'ils puissent étendre leur perception de la cohésion sociale à un niveau mondial. Non que les humains restreints en capacité d'apprentissage de niveau III soient un problème en eux-mêmes, ceux qui posent un réel problème sont plutôt les individus “pathogènes”, ceux capables d'un tel apprentissage mais en usant pour limiter ou empêcher la cohésion universelle. Je décris parfois les premiers comme des “cons”, les seconds comme des “salauds”.
Quand une société se transforme radicalement par extension, elle “perd ses repères” et “se désorganise”, manière de dire que symboliquement mais aussi effectivement elle meurt: symboliquement parce, que de fait, elle persiste le plus souvent en ses membres et en ses structures, mais dans un contexte autre, elle n'est plus une société autonome mais une partie d'une société plus large; elle meurt effectivement parce que ce changement induit sa réorganisation, ce qui met en question les positions acquises dans son cadre, or les individus qui la composent se définissent souvent par cette position. Les “cons” figurent la part de la population qui se représente imparfaitement et incomplètement leur société, qui l'imaginent comme une simple extension de leur contexte local, de plus ou moins grande étendue mais toujours de moindre étendue que l'ensemble de la société. Ils ont souvent une fausse perception de leur société, se la représentent souvent de moindre étendue que ce qu'elle est effectivement. Les “salauds” ont une compréhension plus exacte de leur société mais pour des motifs propres de tous ordres ont intérêt à conforter une représentation des structures secondaires en tant que structures autonomes. Un cas notable en ce temps est celui de l'Union européenne. Il est notable parce que volontairement discordant. À quelque chose près, il correspondait jusqu'au mois de janvier 2020 à la plus grande extension de la partie occidentale européenne de l'Empire romain avant la division officielle en 395 de l'ère commune:
Le quelque chose près est la partie la plus orientale (Dalmatie, Macédoine, Achaïe, Mésie, Thrace Dacie, et bien sûr ce qui est indiqué comme Germanie, qui formellement ne fut jamais proprement intégrée à cet empire même si de fait ces deux ensembles sont difficilement séparables à partir de la seconde moitié du II° siècle de l'ère commune. Une autre carte donne une meilleure idée du territoire concerné:
Formellement, la partie la plus au sud-est du sous-continent étiquetée «Goths tervinges» est toujours une partie de l'Empire romain d'Orient, de fait elle est largement autonome; sauf les parties étiquetées “Alains”, “Suèves” et “Goths de Radagaise”, qui sont politiquement liées à l'Empire hunnique, toutes les parties européennes nommées de cette carte plus le sud de la Grande-Bretagne et la Péninsule ibérique forment un ensemble. Voici le territoire de l'Union européenne dans ses frontières de 2015, ce qui au moins jusqu'en décembre de cette année sont ses limites actuelles:
Sinon une plus grande extension vers le nord (Scandinavie, Irlande, Écosse) et quelques territoires des Balkans, on peut voir que ce territoire correspond assez bien à la partie européenne de l'Empire romain plus la “Germanie” sur la première carte. Même l'isola que constitue la Suisse y correspond au sens où ce territoire ne fut jamais durablement sous contrôle d'une entité politique plus large même quand elle l'était nominalement: les empires annexent des territoires pour diverses raisons mais l'une prévaut toute les autres, le “rapport coût-bénéfice”: quand un territoire paie un tribut dérisoire mais requiert un contrôle coûteux son annexion est rarement durable de fait même quand elle l'est de droit... En ce qui concerne la Scandinavie, dans sa plus grande part elle avait de forts liens avec les populations de la “Germanie”.
Factuellement encore, la partie africaine de l'Empire romain d'Occident, qui s'étendit du nord du Maroc actuel jusqu'à la Tripolitaine, la partie ouest de la Libye, est difficilement séparable de sa partie européenne, pour mémoire tout ce territoire était “européen” jusqu'à récemment: colonies, protectorats et même, pour l'Algérie, partie intégrante de la France de 1840 environ jusqu'en 1962, et même jusqu'en 1965 pour une partie du Sahara algérien. Comme ce n'est pas le sujet de ce billet, je n'en parlerai que quand nécessaire, cela posé la situation actuelle prouve assez que la partie européenne ne peut pas négliger durablement ces territoires sans que ça ait des conséquences pour elle.
On peut dire que depuis le II° siècle de l'ère commune jusqu'à cette année 2020 il n'y eut jamais de division durable de ce territoire sinon sur ses marges méridionales, notamment la Péninsule ibérique et les Balkans. Même quand le Royaume-Uni se drapait dans son “splendide isolement
”, par nécessité il ne pouvait s'y draper longtemps – m'est avis qu'incessamment il s'en rendra de nouveau compte, comme le mentionne l'article de Wikipédia, cet isolement ne dura, en parole, que très brièvement, et en actes n'eut jamais lieu puisque dans le moment même de son énonciation le Royaume-Uni s'intéressa de près à ce qui se passait sur le continent, d'abord en s'alliant plus ou moins fortement mais nettement avec l'Allemagne en cours de reconstitution, puis devant le renforcement de cette nouvelle entité, avec la France (l'«Entente cordiale») puis la Russie (la «Triple-Entente»).
Une société comporte toujours au moins trois composantes: une base, un sommet, un milieu. Un auteur britannique, David Goodhart
, a nommé récemment deux de ces composantes dans son ouvrage The Road to Somewhere: The Populist Revolt and the Future of Politics, la base qu'il désigne comme les “somewhere”, les personnes qui sont “de quelque part”, et les “anywhere”, les personnes qui sont “de partout”. La limite de sa réflexion vient d'abord de ce qu'il ne tient pas compte de la troisième composante, elle-même diverse, et qu'il réfléchit dans un cadre intellectuel dépassé, celui des États-nations, qui quand on s'intéresse de manière “non idéologique” à la période récente, en gros les trois derniers siècles, n'a jamais vraiment eu lieu. Ce n'est pas parce qu'on nomme une réalité que cette réalité correspond à ce nom. Prenons un cas simple, la France: si j'écoute les discours à son propos, elle est l'un des plus anciens États-nations et l'est encore en ce début de XXI° siècle, or les faits ne confirment pas la chose: dans son territoire métropolitain et compte non tenu des variations d'extension (intégration tardive de la Savoie cisalpine, perte de l'Alsace et d'une partie de la Lorraine peu après, frontière flottante au nord, dans la Flandre française, etc.) il n'y eut jamais d'unification profonde avant la décennie 1960, ce fut certes un État assez unifié dès le XVIII° siècle mais pas vraiment une nation jusqu'à la deuxième guerre mondiale; outre cela, ce fut aussi un empire, l'un des deux avec celui britannique dont on put dire, à la fin du XIX° siècle et au début du XX°, «l'empire où le soleil ne se couche jamais»; et au moment même où cet État se constitue proprement en nation et voit disparaître son empire colonial, où donc il pourrait devenir strictement un État-nation, il intègre un ensemble supranational et interétatique, un empire, celui en cours de reconstitution qui intègrera à son acmé – c'est-à-dire le moment présent à la rédaction de ce billet, en février 2020 – presque tous les territoires des divers empires de durée variée qui se succédèrent au cours des deux derniers millénaires, spécialement les territoires de l'Empire romain d'Occident, ceux de l'Empire carolingien et ceux du Saint-Empire romain germanique (c'est-à-dire, par son nom, le double héritier de ces deux empires, même si dans son étendue il n'intégra jamais l'ensemble des territoires de ces empires). Bref, sauf peut-être et très brièvement, en gros durant les décennies 1960 à 1980, la France ne fut jamais proprement un État-nation et, durant cette période, fit tout ce qu'elle put pour intégrer un nouvel empire, ce qui se réalisa formellement en 1992, quand on passa de la Communauté européenne à l'Union européenne.
L'ouvrage de Goodhart a son intérêt, pointer en les nommant les deux extrêmes d'une population donnée, et sa limite, supposer que les “anywhere” sont les seuls à ne plus croire à l'État-nation: les “somewhere” n'y croient pas plus. Ils se séparent sur l'objet de leur incrédulité: les “anywhere” ne croient plus à la nation, pour autant qu'ils y aient jamais cru, les “somewhere” ne croient plus à l'État, pour autant qu'ils y aient jamais cru. Et son autre limite, cette division binaire. La composante intermédiaire n'est ni “de quelque part” ni “de partout”, ou elle est “et en même temps“™ de quelque part et de partout, ou est “de nulle part”. Goodhart lui-même illustre l'inanité de sa simplification: en tant que, disons, membre de l'élite, de fait il est de partout, aussi à l'aise en France, en Allemagne, aux États-Unis, au Maroc, en Pologne, qu'il l'est en Grande-Bretagne; en même temps il voit le monde à partir de quelque part, de sa nation, la Grande-Bretagne, spécialement l'Angleterre, de son État, le Royaume-Uni, de son époque, pas tout-à-fait celle actuelle, plutôt celle de la fin du XX° siècle; et au final, aussi “de nulle part” en ce sens qu'il plaide auprès des anywhere la cause des somewhere, illustrant par cette discordance la validité très limitée de son analyse: les “de partout” sont “de quelque part”, leur société, qui ne se limite pas aux frontières d'un État-nation; les “de quelque part” sont “de partout”, de partout dans le cadre des limites qu'ils donnent à leur société. Étant de fait parmi des “anywhere” Goodhart a une description très fausse des “somewhere”, ils sont rarement restreints à un territoire limité; pour citer une analyse que je suppose exacte, celle de Brice Couturier, qu'on peut trouver sur cette page, «Les membres du Peuple de Quelque Part sont plus enracinés. Ils habitent souvent à une faible distance de leurs parents, sur lesquels ils comptent pour garder leurs enfants. Ils sont assignés à une identité prescrite et à un lieu précis»; étant membre de la classe des supposés “quelque part” je puis le certifier: ils sont très mobiles dans l'espace et dans leur identité, par nécessité. Et les “de partout” sont pour une frange non négligeable d'entre eux assignés à une identité et un lieu.
Allez, je publie, ça me semble suffisant en l'état pour donner matière à réflexion. En plus on est lundi et on s'approche de 9h du matin. Mon lectorat habituel le sait: il est temps pour moi de me préparer à faire un tour au marché...
J'en discute assez par ailleurs, un individu se relie à son milieu indirectement et en inversion, il reçoit une image du monde qui est un reflet inexact par le biais d'un miroir déformant. Même si la mise en œuvre diffère, fonctionnellement un être complexe tel que vous ou moi perçoit son milieu de manière similaire à n'importe quel individu même le plus fruste, l'analyse indirecte via un capteur situé sur la face interne d'une membrane périphérique d'un choc, d'une pression, d'une adhérence ou d'un frottement. Quel que soit le signal initial, ce capteur le transmet sous la forme d'un signal électro-chimique ou chimique, considérant que même dans le cas d'un signal chimique l'analyse se fera à partir de sa signature électronique. Le traitement de ce signal dépend de sa source et de sa cible, du lieu en superficie d'où il provient et du lieu qui le recevra. Que le signal provienne, pour un individu de votre genre ou du mien, d'un œil, d'une oreille, d'une narine, de la peau, il sera donc relayé de la même manière, par le biais d'un nerf; encore une fois, même si le type de signal et le type d'analyse diffèrent, dans un cas par un signal nerveux, dans l'autre par un signal chimique, dans un cas par le moyen de cellules nerveuses cervicales, dans l'autre par celui d'un récepteur ARN ou ADN, la compréhension de ce signal dépend de la partie du centre d'analyse qui le recevra. Il doit reconnaître que c'est un signal périphérique et non un leurre, et déterminer le type de récepteur et le type de sensation initiale. J'évoque les leurres car il y en a toujours, un capteur ne l'est pas par intermittence, ni une unité de traitement. On peut ressentir des sensations fantômes pour des raisons diverses.
J'en parle dans quelques billets récents pour d'autres raisons, j'éprouve des acouphènes; d'un point de vue perceptif ce sont des sons, ce qui me fait les situer “dans les oreilles” ce qui n'est pas si évident, il se peut que j'aie, disons, une hypersensibilité qui me fait percevoir des sons à un niveau d'excitation extrêmement faible, il se peut que mon nerf auditif transmette un signal sans être excité en périphérie, il se peut que mon cerveau ne filtre pas les signaux de ce nerf d'un niveau considéré par un humain moyen comme non significatif, il se peut que mon cerveau produise un “traitement de signal” en l'absence de toute excitation périphérique, quel que soit le cas un acouphène est, pour un humain moyen, une sensation sans cause effective, un leurre. J'en discute aussi, pour moi comme pour une bonne part des personnes qui éprouvent des acouphènes ce n'est pas une sensation intermittente, et pourtant je ne les éprouve pas continument. Je sais qu'elle n'est pas intermittente parce qu'il suffit que j'y pense pour m'apercevoir de leur présence: juste avant d'en discuter, suite à ma mention des leurres et par souci d'en donner un exemple, je ne les éprouvais pas; d'y songer m'a fait les percevoir et les ressentir et je les perçois et ressens toujours à cet instant; ordinairement je les ressens peu, ça vient de loin en loin, après un moment “ça disparaît” non de fait mais parce que je ne les perçois plus. Contrairement à d'autres ce n'est pas une souffrance, probablement parce que je les éprouve très anciennement, d'aussi loin que ma mémoire remonte, possible que si j'avais commencé de les éprouver tardivement, suite à une maladie ou un accident par exemple, je n'aurais pas le même rapport avec ce phénomène. Autre cas connu de perception fantôme, celui des personnes qui, par moment ou en permanence, éprouvent une sensation, souvent ressentie comme douloureuse ou gênante, dans la partie absente d'un membre amputé.
Je ne suppose pas de but à la vie puisque, comme le sait mon lectorat habituel je ne suppose pas de “cause première” ni de “fin dernière”, je n'ai pas une perception ni de conception téléologie ou/et eschatologique de la réalité donc de la vie. Je constate la réalité et la vie car j'en suis, car j'y suis. Dans les propos qui suivront, j'en tiendrai probablement qui pourront donner l'impression d'une description téléologique, d'un “sens de la vie”, ce qui n'est donc pas une chose de ma conception. De fait, il y a de la vie, cette vie est un processus, qui alterne ce qui semble ressortir du hasard et ce qui semble ressortir de la nécessité, mais je ne suis pas en capacité de déterminer si c'est le cas et si c'est le cas, ce qui ressortit du hasard ou de la nécessité. À un certain niveau de complexité les ensembles individuels ou collectifs apparaissent capables de décisions qui sont des choix, ce que je nomme précédemment “conscience réflexive” ou “conscience consciente d'elle-même”, ce que Gregory Bateson nomme “apprentissage III” et hypothétiquement “apprentissage IV”. Bien sûr, il n'y a pas de certitude quant à la validité effective d'une telle description sinon qu'il semble qu'en effet à partir d'un niveau II et assurément d'un niveau III dans les processus descriptibles “apprentissages” ont lieu des processus descriptibles “essai-erreur”, où on “apprend de ses apprentissages“. Comme le relève Bateson,
«Les possibilités d'erreur d'un organisme sont beaucoup plus nombreuses. Les choix malheureux sont judicieusement appelés “erreurs” lorsqu'ils sont capables de fournir à l'organisme des informations lui permettant d'améliorer sa compétence future. Ce sont des cas où certaines des informations disponibles ont été ignorées ou utilisées incorrectement. On peut distinguer plusieurs types de ces erreurs profitables.
Admettons que le système d'événements extérieurs contienne des détails qui indiquent à l'organisme qu'il peut choisir son prochain mouvement: a) dans le cadre d'un tel ensemble de possibilités ; et b) notamment, un tel membre de cet ensemble. Deux ordres d'erreurs sont possibles dans cette situation:
- L'organisme peut utiliser correctement l'information qui lui indique l'ensemble de possibilités qui s'offrent à son choix, mais il choisit une mauvaise solution à l'intérieur de cet ensemble.
- Il peut choisir dans le cadre d'un mauvais ensemble de possibilités. (Il existe également une classe intéressante de cas, dans laquelle les ensembles de possibilités contiennent des éléments communs. L'organisme peut donc “avoir raison”, mais pour de mauvaises raisons. Cette forme d'erreur correspond inévitablement à un renforcement du soi)
Si nous acceptons maintenant l'idée universelle selon laquelle tout apprentissage (autre que l'apprentissage zéro) est dans une certaine mesure stochastique (c'est-à-dire qu'il contient des séquences d'”essai-et-erreur”), nous pouvons alors procéder à une mise en ordre des processus d'apprentissage en fonction d'une classification hiérarchisée des types d'erreurs qui sont à corriger au cours de divers processus d'apprentissage. L'apprentissage zéro sera donc une désignation de la base immédiate de tous ces actes (simples et complexes), qui ne sont pas susceptibles d'être corrigés par le processus d'“essai-et-erreur”. L'Apprentissage I sera la dénomination appropriée pour la révision du choix dans le cadre d'un ensemble inchangé de possibilités. L'Apprentissage II correspondra à la révision de l'ensemble à l'intérieur duquel le choix est fait, et ainsi de suite».
Comme le mentionne en outre Bateson un peu plus loin,
«Il n'existe en fait presque aucune théorie formelle traitant de la communication analogique et, en particulier, aucun équivalent de la Théorie de l'information ou de la Théorie des types logiques. Cette lacune de la connaissance formelle est gênante lorsque nous quittons le monde raréfié de la logique et des mathématiques pour affronter les phénomènes de l'histoire naturelle. Dans le monde de la nature, il est rare que la communication soit purement digitale ou purement analogique. Il arrive fréquemment que certains points digitaux discrets soient combinés entre eux pour former des images analogiques, comme dans les similis d'imprimerie. Et il y a parfois, comme dans le cas des indicateurs de contexte, une gradation continue allant du manifeste au purement digital, en passant par l'iconique. A l'extrémité digitale de cette échelle, tous les théorèmes de la Théorie de l'information trouvent leur pleine signification mais, à l'extrémité manifeste et analogique, ils sont dépourvus de sens».
S'il s'appuie sur une théorie provenant du «monde raréfié de la logique et des mathématiques» il doit considérer ce que mentionné précédemment, «les possibilités d'erreur d'un organisme sont beaucoup plus nombreuses» (que dans l'exemple formel proposé juste avant) et beaucoup plus complexes, et généralement mixtes, à la fois “digitales” et “analogiques” en proportions variées. Dans le cadre de ma description des perceptions et sensations la théorie des types logiques se restreint au niveau analytique (traitement du signal) en supposant un signal uniforme “toujours vrai”, se limitant aux erreurs possibles dans le processus d'analyse, et sans considérer le circuit complexe et perpétuel action-réaction-rétroaction. Toute action repose sur une hypothèse, celle d'une analyse consistante du contexte d'action; elle induit une réaction, de l'acteur ou de son milieu, qui suscitera une analyse puis une rétroaction, soit pour corriger l'action précédente si la réponse n'est pas celle attendue, est une “erreur”, soit pour la prolonger si c'est une “réussite”. Comme l'observe Bateson, d'une “erreur” peut résulter une “réussite” apparente, mais on peut y ajouter que d'une “réussite” peut résulter une “erreur” apparente. Toute action est une réaction ou une rétroaction, une réponse à un stimulus ou une réponse qui prolonge ou corrige une réponse antérieure suite à un stimulus qui confirme ou infirme la validité de la réponse précédente. Dans tous les cas, l'analyse est inexacte car elle suppose la reconnaissance d'une situation connue alors qu'il ne peut jamais y avoir deux situations identiques. Le processus d'apprentissage repose sur une analyse statistique de la réalité, qui est stochastique car même dans deux contextes qui paraissent strictement semblables au moins un élément a varié: l'univers a vieilli. Bien sûr, dans un contexte local assez stable tel celui du système solaire et plus spécialement dans l'ensemble de ces trois astres en forte interaction, la Terre, la Lune et le Soleil, les contextes varient très faiblement et très lentement, et leur variabilité reste dans un spectre assez prévisible, mais il y a toujours des accidents qui rendent toute anticipation d'une exactitude assez relative. Je ne sais s'il vous arrive de faire de la pâtisserie, quant à moi oui: si on suit à la lettre une recette on s'aperçoit que d'une fois sur l'autre on obtient un résultat différent, certains débouchant sur une “erreur”, un résultat qualifiable de ratage. La recette est un modèle de comportement supposant “toute choses égales” mais les variations de température, d'humidité, de pression atmosphérique, vont induire des variations dans la qualité de chaque ingrédient, dans les durées de réalisation de chaque phase intermédiaire, dans les dosages requis pour obtenir une même texture, et au final dans la durée de cuisson, qui pour une brioche par exemple, peut aller d'environ vingt-cinq à plus de trente-cinq minutes pour un résultat identique.
À un niveau d'apprentissage III ces variations sont négligeables, et le sont d'autant plus qu'on aura répété un grand nombre de fois la séquence complexe de réalisation d'un projet: d'une manière largement inconsciente on opère une sélection d'enchaînement d'actions dans un stock de processus similaires disponibles qui composent des séries dissemblables, on opère «un changement correcteur dans le système des ensembles de possibilités dans lequel s'effectue le choix» à partir d'un modèle-type “moyen”, comme avec la recette de brioche.
