Enfin, pas évident que ça ne concerne qu'un petit bout du monde, disons que tout ce qui excède ce petit bout du monde, très limité dans le temps, sept à huit millénaires pour l'essentiel, et l'espace, en gros l'espace représenté par cette carte,
ou celui représenté par cette autre carte,
Ou encore celui représenté par cette troisième carte,
Enfin cette quatrième carte:
Donc, disons que ce qui excède ce territoire sera peu discuté ici.
Pour anecdote mais ça aura son intérêt par après, cette dernière carte:
Cette carte m'intéresse parce que le nom de l'entité politique représentée est trompeur: sauf une petite partie au sud et une autre à l'ouest, le territoire de cet empire correspond pour l'essentiel à une partie de cette zone qui ne fut jamais directement intégrée à l'Empire romain sinon celle à l'ouest et, pendant un peu moins de deux siècles, la partie spécifiée «Alamans» dans la troisième carte (spécifiée «Champs décumates
» dans la deuxième carte). Intégration relative cela dit, c'était plus une marche – un limes
– que proprement une province (ce que confirme d'ailleurs l'article sur les limes).
Les première et troisième cartes représentent assez bien le territoire concerné, du moins durant une large part de ma brève Histoire, à quelque chose près les cinq millénaires qui précèdent le dernier demi-millénaire. Au cours des cinq derniers siècles les choses ont beaucoup évolué mais déjà lors du millénaire précédent (en gros, des VI° au XV° siècles de l'ère commune) les choses avaient déjà pas mal changé. À dire vrai les choses changent sans cesse, mais plus ou moins vite et plus ou moins fort. Les trois cartes représentant l'Empire romain rendent compte de trois périodes différentes, celle républicaine, puis celle “proto-impériale” – formellement on est toujours en république mixte (composée en parts variables, selon les moments, d'oligarchie, de démocratie et d'aristocratie), factuellement on est dans une monarchie républicaine –, puis celle proprement impériale, une monarchie autoritaire, une dictature militaire de fait où chaque empereur est désigné par ses soldats par ovation publique, ce qui ne laisse de poser problème puisqu'à plusieurs reprises on eut trois ou quatre “empereurs” concurrents qui avaient tendance à mourir vite, parfois massacrés par leurs propres soldats ou par des proches.
Cette carte synthétique rend compte d'un autre fait marquant:
Ce fait? L'évolution des noms des territoires. Pour mieux les voir, se reporter aux précédentes cartes. La quatrième, “post-impériale”, rend compte de ce que la fin effective de l'Empire romain d'occident est antérieure à sa fin officielle. Au cours du III° siècle de l'ère commune le centre politique s'est déplacé de l'ouest “latin” à l'est “grec”, la troisième carte rendant compte de la division officielle en deux “empires” en 395, événement qui eut lieu de fait environ un siècle plus tôt. La “ruée barbare” de 405 n'a rien d'une ruée, c'est une évolution lente qui se fit sur plus d'un siècle, cette “ruée” correspondant plutôt à une déliquescence plus marquée de l'Empire d'occident au début du V° siècle. Comme l'indique l'article «Liste des empereurs romains
» de Wikipédia, le changement déjà entamé un peu avant et quand, «après la fin de la crise du troisième siècle, Dioclétien
s’autoproclame empereur en 284
il pose les bases de la séparation de l'Empire romain
en 286
». Mis à part le fait que les noms donnés mélangent des appellations d'époque et d'autres qui sont contemporaines (Espagne, Italie, Grèce...), on voit qu'au seuil de l'ère commune on a douze grandes zones centrées sur les conquêtes récentes à l'ouest et la mainmise à l'est sur la partie proche du récent empire macédonien d'Alexandre, le reste formant une vaste terra incognita. Un demi-siècle plus tard on a un découpage beaucoup plus fin; entretemps ce qui était récemment encore les marges de l'empire est beaucoup plus intégré, les marges sont d'autant reculées et commencent à être nommées, en partie intégrées, et progressivement associées à l'empire. La troisième carte présente l'acmé de l'organisation territoriale de l'Empire mais les noms des “tribus germaines” de la quatrième carte et de celle-ci,
sont significatifs: en un siècle les populations ont bougé, les Angles ont été poussés vers l'ouest et in fine vers la mer, vers la Bretagne; les Burgondes , les Francs et les Saxons durent aussi se déplacer pour faire de la place à de nouveaux venus, les Lombards; les Goths ont migré en deux temps, les uns vers le sud, les autres vers le nord; plus tard ils poursuivront leur migration pour devenir les Wisigoths (les Goths de l'ouest) et les Ostrogoths (les Goths de l'est); sous leur pression puis plus tard sous celles des “Huns” (entre guillemets car c'était plus une fédération hétéroclite qu'un peuple au sens strict, si du moins, au moment de plus grande extension de l'empire hunnique les dirigeants se recrutaient principalement chez les Huns), les Saxons, les Francs et les Burgondes vont à leur tour se déplacer plus à l'ouest ou plus au sud. Intéressant entre autres de voir le grand mouvement des Alains, situés à l'est de la Mer Noire, dans la zone d'influence de l'Empire perse, pour se retrouver beaucoup plus à l'ouest un siècle plus tard, cela parce que précisément ils ont intégré la fédération des “Huns”, d'où leur situation entre les deux parties de l'empire hunnique.
Ce bref survol pour mettre en évidence ceci: les individus se déplacent, c'est de toute éternité, en tout c'est le cas depuis aussi longtemps qu'il y a des individus dans notre monde, c'est-à-dire quatre milliards d'années, à deux ou trois cent millions d'années près. La raison en est simple: en cet univers deux entités ne peuvent pas occuper la même place, et en ce monde, c'est-à-dire la partie qui nous concerne directement, la partie habitée de l'univers, on peut aussi dire, en cette biosphère, se mouvoir est vital pour un individu. De ce fait, les individus se déplacent depuis aussi longtemps qu'ils existent, et le feront aussi longtemps qu'ils existeront. Sur un certain plan une société est un individu, donc une société qui veut continuer de vivre est amenée à se mouvoir, en tout ou partie. Et si c'est en partie, alors cette partie devient à son tour une société, ou intègre une autre société, ou l'intègre à elle.
L'univers est matière ou énergie ou énergie et matière ou matière et énergie. L'univers est, voilà une chose certaine, ou alors je le rêve mais ça ne change rien au fait: si je le rêve alors je suis, donc mon rêve est. Descartes “prouvait” son “existence” ainsi:
«Je ne sais si je dois vous entretenir des premières méditations que j'y ai faites; car elles sont si métaphysiques et si peu communes, qu'elles ne seront peut-être pas au goût de tout le monde. Et toutefois, afin qu'on puisse juger si les fondements que j'ai pris sont assez fermes, je me trouve en quelque façon contraint d'en parler. J'avais dès longtemps remarqué que, pour les mœurs, il est besoin quelquefois de suivre des opinions qu'on sait fort incertaines, tout de même que si elles étaient indubitables, ainsi qu'il a été dit ci-dessus; mais, parce qu'alors je désirais vaquer seulement à la recherche de la vérité, je pensai qu'il fallait que je fisse tout le contraire, et que je rejetasse, comme absolument faux, tout ce en quoi je pourrais imaginer le moindre doute, afin de voir s'il ne resterait point, après cela, quelque chose en ma créance, qui fût entièrement indubitable. Ainsi, à cause que nos sens nous trompent quelquefois, je voulus supposer qu'il n'y avait aucune chose qui fût telle qu'ils nous la font imaginer. Et parce qu'il y a des hommes qui se méprennent en raisonnant, même touchant les plus simples matières de géométrie, et y font des paralogismes, jugeant que j'étais sujet à faillir, autant qu'aucun autre, je rejetai comme fausses toutes les raisons que j'avais prises auparavant pour démonstrations. Et enfin, considérant que toutes les mêmes pensées, que nous avons étant éveillés, nous peuvent aussi venir, quand nous dormons, sans qu'il y en ait aucune, pour lors, qui soit vraie, je me résolus de feindre que toutes les choses qui m'étaient jamais entrées en l'esprit n'étaient non plus vraies que les illusions de mes songes. Mais, aussitôt après, je pris garde que, pendant que je voulais ainsi penser que tout était faux, il fallait nécessairement que moi, qui le pensais, fusse quelque chose. Et remarquant que cette vérité: je pense, donc je suis, était si ferme et si assurée, que toutes les plus extravagantes suppositions des sceptiques n'étaient pas capables de l'ébranler, je jugeai que je pouvais la recevoir, sans scrupule, pour le premier principe de la philosophie que je cherchais.
Puis, examinant avec attention ce que j'étais, et voyant que je pouvais feindre que je n'avais aucun corps, et qu'il n'y avait aucun monde, ni aucun lieu où je fusse; mais que je ne pouvais pas feindre, pour cela, que je n'étais point; et qu'au contraire, de cela même que je pensais à douter de la vérité des autres choses, il suivait très évidemment et très certainement que j'étais; au lieu que, si j'eusse seulement cessé de penser, encore que tout le reste de ce que j'avais jamais imaginé eût été vrai, je n'avais aucune raison de croire que j'eusse été: je connus de là que j'étais une substance dont toute l'essence ou la nature n'est que de penser, et qui, pour être, n'a besoin d'aucun lieu, ni ne dépend d'aucune chose matérielle. En sorte que ce moi, c'est-à-dire l'âme par laquelle je suis ce que je suis, est entièrement distincte du corps, et même qu'elle est plus aisée à connaître que lui, et qu'encore qu'il ne fût point, elle ne laisserait pas d'être tout ce qu'elle est.
Après cela, je considérai en général ce qui est requis à une proposition pour être vraie et certaine; car, puisque je venais d'en trouver une que je savais être telle, je pensai que je devais aussi savoir en quoi consiste cette certitude. Et ayant remarqué qu'il n'y a rien du tout en ceci: je pense, donc je suis, qui m'assure que je dis la vérité, sinon que je vois très clairement que, pour penser, il faut être: je jugeai que je pouvais prendre pour règle générale, que les choses que nous concevons fort clairement et fort distinctement sont toutes vraies; mais qu'il y a seulement quelque difficulté à bien remarquer quelles sont celles que nous concevons distinctement».
Je ne suis pas certain que ça prouve son existence, et Descartes non plus n'en semble pas certain. On retient souvent de ce passage la seule pensée qui ne lui est pas propre, un lieu commun de l'époque, «je pense, donc je suis». Or, ce développement est au contraire une réfutation de ce supposé truisme qui n'est précisément pas une vérité d'évidence:
«Après cela, je considérai en général ce qui est requis à une proposition pour être vraie et certaine; car, puisque je venais d'en trouver une que je savais être telle, je pensai que je devais aussi savoir en quoi consiste cette certitude. Et ayant remarqué qu'il n'y a rien du tout en ceci: je pense, donc je suis, qui m'assure que je dis la vérité, sinon que je vois très clairement que, pour penser, il faut être: je jugeai que je pouvais prendre pour règle générale, que les choses que nous concevons fort clairement et fort distinctement sont toutes vraies; mais qu'il y a seulement quelque difficulté à bien remarquer quelles sont celles que nous concevons distinctement»
Clairement, il inverse la proposition: je suis, donc je pense. Ou: je suis, car je pense. Comme il l'écrit, «voyant que je pouvais feindre que je n'avais aucun corps, et qu'il n'y avait aucun monde, ni aucun lieu où je fusse; mais que je ne pouvais pas feindre, pour cela, que je n'étais point; et qu'au contraire, de cela même que je pensais à douter de la vérité des autres choses, il suivait très évidemment et très certainement que j'étais». À la question «l'existence précède-t-elle l'essence ou l'essence précède-t-elle l'existence?» sa réponse est donc “l'existence précède l'essence”: on n'est pas parce qu'on pense mais on pense parce qu'on est. Disons, il ne prouve pas positivement son existence mais il la constate, car pour être il faut exister. En revanche, pour se savoir exister il faut être. Quant à moi, n'étant pas Descartes je ne peux que supposer sa conception de la chose mais il semble que de son point de vue essence et existence sont consubstantielles, par contre l'essence n'est envisageable que par l'existence. Je ne sais pas proprement si c'est la pensée de Descartes mais du moins est-ce mon interprétation de cette réflexion, qui s'appuie sur cette proposition, «il n'y a rien du tout en ceci: je pense, donc je suis, qui m'assure que je dis la vérité, sinon que je vois très clairement que, pour penser, il faut être».
Peu importe ce que pensait Descartes, et peu importe ce que vous pensez ou ce que je pense de cette question, importe ceci, il n'y a qu'une seule manière de se savoir être: exister; et une seule manière de se savoir exister: être. Cela dans le cadre restreint de l'univers perceptible. Dit autrement, on peut exister sans se savoir exister, comme tout ce qui dans cet univers ne participe pas du vivant, et on peut même être sans se savoir être, que l'on adhère ou non à un dogme postulant un “arrière-monde”, sous la forme d'une “vie avant et/ou après la mort” ou de la métempsychose par exemple, de fait la “réalité” d'un individu n'est vérifiable dans l'univers perceptible que par la conjonction d'une existence et d'une essence, d'un “corps” et d'un “esprit”: Socrate est, dans l'univers perceptible, mais sans se savoir être, cela indépendamment d'une “existence” ou d'une “essence” d'autre nature, car comme individu historique il est mort. Il est “toujours vivant” en tant qu'il est dans la mémoire des humains mais “n'est plus de ce monde”.
Il se peut que je “rêve la réalité”, ou que vous la rêviez et que je ne sois qu'un élément de votre rêve, mais de fait peu importe, que je sois rêveur ou rêvé, ou que la réalité perceptible soit indépendamment de vous, de moi ou de quelque autre rêveur de la réalité, vous et moi agissons dans cette réalité, donc vous et moi devons convenir qu'elle existe car nous vivons dans cette réalité, soit-elle celle du rêve. De fait, vous, moi, quiconque, “rêvons la réalité” en ce sens que vous, moi, quiconque, n'en connaissons chacun effectivement, sensiblement, qu'une infime parcelle, donc tout ce que nous savons du reste, nous l'imaginons sans en faire l'expérience. Je ne doute pas qu'existe un territoire nommé Australie, situé sur un objet sphérique nommé Terre, qui de mon point de vue se trouve aux antipodes, c'est-à-dire en un point de la Terre que je pourrais rejoindre en parcourant une ligne droite passant par le centre de cette sphère de là où je suis à là où se trouve l'Australie. Ce n'est pas tout-à-fait exact mais en revanche, partant de là où je suis et suivant une ligne droite passant par le centre de la Terre, je suis certain, en cette fin d'année 2019, d'aboutir sur un territoire à l'opposé nommé Nouvelle-Zélande, probablement dans l'océan sauf si je vivais sur quelque point aux antipodes de petites îles appartenant à la Nouvelle-Zélande (voir article «Point antipodal
»). Sauf à faire un voyage en altitude suffisamment haute pour percevoir de mes yeux la sphéricité de la Terre il me serait impossible de constater qu'en parcourant environ vingt mille kilomètres sur une ligne d'orientation sud-est ou sud-ouest ou nord-ouest ou nord-est proche de la surface de la Terre je me trouverai bien aux antipodes de mon point de départ. Imaginer, c'est “se faire une image”, une image de la réalité, celle inobservable: sans y avoir jamais été j'imagine qu'il existe bien une entité politique nommée Nouvelle-Zélande, et sans pouvoir le constater (peu de chances que j'effectue jamais un voyage à une altitude telle que je constaterai le fait) j'imagine que la Terre est effectivement un objet sphérique. Possiblement, La vie est un songe, possiblement, mais donc ça ne change rien à sa réalité, car songer est une action réelle, une activité.
L'univers est mouvant et incertain et on ne le connaît que de manière indirecte, approximative et douteuse. L'Histoire est dans l'ensemble inexacte et ne rend compte que d'une faible partie de la réalité, les rares traces qui nous en restent. Un auteur entre autres a bien rendu compte de l'impossibilité de faire un récit exhaustif de la réalité, Laurence Sterne
, avec son œuvre la plus célèbre, Vie et opinions de Tristram Shandy, gentilhomme
: le narrateur, Shandy lui-même, n'arrive au moment de sa naissance qu'au troisième volume de l'œuvre, et au neuvième et dernier, il en est encore à sa petite enfance; de fait, même ne considérant que la période située entre sa naissance et le moment où il commence sa narration, il lui faudrait plusieurs vies pour retracer avec autant d'exactitude que possible sa vie et ses opinions. Pour vous, pour moi, pour quiconque, notre biographie est limitée et éparse, si nous tentons de restituer une partie de notre passé nous n'en retiendrons qu'une part très limitée, pour l'essentiel des événements irréguliers. Ce qui est vrai des individus l'est plus encore des ensembles d'individus, l'Empire romain brièvement discuté précédemment s'étend sur une période de près d'un millénaire et sur un territoire assez vaste dans sa période la plus notable, entre environ cent ans avant et environ quatre cent ans après le début de l'ère commune, mais les traces qu'on en a sont assez limitées et dans l'ensemble assez inexactes ou difficilement analysables.
Les humains ont une capacité apparemment unique dans leur contexte, celui de la biosphère locale, raconter le monde et imaginer l'univers. Le monde est la partie de l'univers qui est directement accessible à un humain, le connu; le reste de l'univers se répartit en trois ensembles: le connaissable, l'inconnu et l'inconnaissable. Ces quatre ensembles ont varié avec le temps, pour reprendre le cas de l'Empire romain, dans la situation initiale, vers -400, du point de vue des Romains le connu se limitait pour la plupart d'entre eux à une partie plus ou moins importante de la péninsule italique, à tout le moins le Latium, l'Étrurie et la Grande-Grèce; pour certains il allait un peu au-delà, surtout vers l'est et le nord. Le connaissable correspondait pour l'essentiel à une bonne part de ce qui figure en orange foncé et moyen sur la première carte, et à certaines parties en jaune vers l'est et le sud; au-delà et sur des distances plus ou moins importantes il y a l'inconnu, les zones dont on sait qu'elles existent mais sur lesquelles ont a peu ou pas du tout d'informations; l'inconnaissable est tout ce qui se situe au-delà de l'inconnu, cela dans toutes les directions.
Une bonne illustration de ce que peuvent être ces ensembles, on la trouve ici:
Mais toute représentation plane d'une réalité volumétrique est anamorphique, ou pour le dire d'une manière plus large, toute représentation est toujours une simplification et une réduction, donc une transformation. Ces trois cartes
représentent la même réalité. On peut le constater, les diverses parties du monde n'ont pas les mêmes proportions de l'une à l'autre. Un planisphère est dans tous les cas une anamorphose puisqu'il représente sur un plan un objet qui est une sphère. Les deux premiers sont inexacts quant aux formes de chaque partie significative (continents, grandes îles) et aux rapports de proportions entre ces parties. Dans ces deux cartes l'Australie paraît plus petite que l'Europe et à peine plus grande que le seul Groenland, ledit Groenland semble faire la moitié de la taille de l'Europe, l'Australie semble faire entre le tiers et la moitié de la superficie de l'Afrique, qui semble faire environ le double de l'Europe, le Moyen-Orient semble faire la moitié de la taille de l'Australie ou de l'Europe; de fait, le Groenland a une superficie d'environ le cinquième de celle de l'Europe, du septième de celle de l'Australie et du Moyen-Orient, qui ont donc des dimensions proches, et supérieures à la dimension de l'Europe, enfin l'Afrique est quatre fois plus étendue que l'Australie, cinq fois plus que l'Europe, environ trente fois plus que le Groenland. La troisième carte est tout aussi anamorphique mais plus exacte dans les proportions et dans les formes de chaque partie significative; il y a encore un surdimensionnement du Groenland et de l'Europe mais bien moindres, les Amériques du sud et du nord ont une taille à-peu-près équivalente et environ double de celle de l'Australie, qui a cette fois une dimension à-peu-près équivalente à celle du Moyen-Orient et de l'Europe, chacun de ces ensembles fait entre le quart et le cinquième de la superficie de l'Afrique, enfin l'ensemble eurasiatique est toujours la plus importante masse continentale mais cette fois supérieure d'environ un cinquième à celle de l'Afrique, et non plus presque double.
Il y a d'autres formes de représentations, comme la «projection de Peters
», encore plus inexacte quant à la forme mais plus exacte dans les proportions, ou la «projection de Fuller
», dont l'aspect est inhabituel mais permet de respecter à la fois les formes et les proportions, ou la «projection Authagraph», qui dérive de la projection de Fuller mais permet une présentation formelle usuelle, une carte rectangulaire (on peut la voir sur ce site
).
Savoir qu'une représentation n'est pas la réalité représentée et le comprendre sont deux choses différentes. Mon but ici est donc de proposer une brève Histoire du monde, et plus spécialement, durant une assez longue période (en gros, d'environ 3000 avant jusqu'à 1500 après le début de l'ère commune), sur un territoire assez restreint, comme précisé à-peu-près celle représentée sur la toute première carte. Comme rien ne vient de rien, qu'il n'y a pas de génération spontanée dans le domaine de l'Histoire comme en tout autre, même si pour l'essentiel ça concernera les cinq derniers millénaires je parlerai aussi un peu de la situation antérieure, le moment où l'évolution du néolithique connaît un changement majeur, le développement d'une forme nouvelle d'organisation sociale, la forme État ou cité, en ce sens que longtemps tout État eut un centre, et que ce centre fut un cité – pour autant que ça ait changé depuis lors: même dans une structure de type fédération avec forte autonomie des entités fédérées, et même en l'absence d'une métropole au sens strict, au moins chaque entité a une cité-centre, une “capitale”.
Les humains forment une espèce et de ce fait ont des spécificités, des traits d'espèce, entre autres l'une rare, la connaissance de soi en tant que membre d'une espèce. D'où ce paradoxe apparent: c'est une rare espèce animale ne connaissant pas de limite d'espèce très déterminée du fait même que ses membres ont une conscience d'espèce. Mais un paradoxe est toujours apparence de paradoxe en ce sens que l'univers n'est pas orthodoxe, n'a pas de règles fixes valant toujours et partout, donc tout ce qui semble ne pas suivre les règles en suit cependant une, celle qui vaut dans un contexte donné.
Tout être vivant se représente la réalité. Une difficulté est de pouvoir se représenter une représentation autre que la sienne propre. Comme le disait de manière poétique un romancier, Ian Mac Ewan, sur ma radio ce jour même, le 25 janvier 2020, (ce n'est pas verbatim), il ne se lasse pas de sa pratique, le roman, parce qu'il a toujours le même plaisir a faire passer dans un souffle ou des gribouillis un peu de son âme dans l'âme de ses lecteurs et auditeurs, c'est la manière humaine de communiquer une représentation: faire voyager dans un souffle cette représentation d'un bouche vers une oreille. Du fait, est humaine toute entité capable de cela, et fait partie de l'espèce tout individu capable de le faire nativement. Ce n'est pas le sujet de ce billet mais du moins, les humains étendent l'humanité très au-delà de la seule espèce, j'en parle plus par ailleurs, nous sommes une espèce animiste du fait même que nous avons cette capacité à communiquer notre “âme” par le souffle nous avons celle d'“insuffler de l'âme” en toute entité – et aussi la capacité inverse de “retirer son âme” à une entité nativement capable d'animisme. Ceci fait que les humains natifs “voient de l'humanité” dans des entités qui ne sont pas généalogiquement liées aux humains natifs, y compris dans des entités qui ne sont pas des individus, qui ne sont pas des êtres vivants, mais peuvent aussi voir des humains natifs comme des entités non humaines – je suppose ne pas avoir à vous expliquer que l'Histoire, y compris celle de ce XXI° siècle, est emplie de cas où tel groupe humain sera considéré par tel autre “hors de l'humanité”. Je ne sais ce que peut être une âme, je suppose même qu'il n'existe pas un tel objet, je sais par contre que ce qui constitue l'humanité d'une entité est le fait d'avoir ou non une âme, non celle qui s'y trouve mais celle qu'on y place. Pour un individu, une entité est une sorte d'instrument de musique, son “âme” est “ce qui entre en résonance”; si cette résonance est en harmonie avec lui il jugera qu'elle est “de son espèce”. La manière de déterminer cette harmonie est diverse, cas de certains parasites dont on peut déterminer objectivement qu'ils ne participent pas de l'espèce “fourmi” et moins encore d'un groupe particulier de fourmis, mais qui savent émettre ou se couvrir des phéromones
du type qui les feront identifier comme “de la même espèce” que celle d'un certain groupe de fourmis, cas de certains oiseaux (notamment les étourneaux
), capables de reproduire le chant d'un groupe particulier pour se faire reconnaître “de la même espèce” et “du même groupe”.
Il m'est arrivé parfois de me moquer d'Alphonse de Lamartine et de son fameux vers «Objets inanimés, avez-vous donc une âme»: si un objet a une âme, nécessairement il n'est pas inanimé. Je suis moqueur, c'est ainsi, mais bien sûr je comprends très bien cette question rhétorique qui est une réponse: ces objets inanimés qu'il évoque ont “une âme”, celle précisément que le poète a placée en eux, ce qu'exprime très clairement le poème où figure ce vers, Milly ou la terre natale
: l'âme de ces objets est donc explicitement celle même du poète, “en harmonie” avec eux non parce qu'il l'est par nature mais par le fait même qu'il y a placé sa propre résonance, son “âme”. En harmonie non avec ces entités mêmes mais avec la représentation qu'il s'en fait.
La représentation de l'univers que se fait un individu est globalement sphérique, ce qui découle de sa représentation de lui-même: vous, moi, quiconque, et tout individu, toute entité dotée de conscience, se perçoit globalement comme une sphère avec un centre, un milieu et une périphérie, ce qui cela dit n'est pas si faux, y compris quand l'individu n'a pas une forme objectivement sphérique, disons que c'est vrai même si ce n'est pas exact. Est exact le fait qu'un individu a une périphérie, une limite externe qui le détermine comme individu; est exact le fait qu'il perçoit le reste de l'univers depuis un centre, qui n'est pas nécessairement son centre exact mais qui l'est perceptivement en ce sens que du point de vue du centre tout point de la périphérie est à une distance assez égale: considérant le cas d'un humain standard, entre son centre de perception, situé dans le cerveau, et les points de sensibilité périphérique, il n'y a pas de distance immédiatement mesurable, toute sensation lui arrive de manière médiate mais le temps de parcours de cette sensation – ce temps comme durée, cf. «338: Conscience écologique» pour les trois sortes de temps – est nul, non immédiatement perceptible, c'est par calcul qu'on peut non constater mais évaluer ce temps de parcours (je ne poursuis pas plus ces considérations, dans d'autres billets ou textes j'explore plus précisément cette question des sensations et de la manière dont elles se constituent et permettent de se représenter la réalité, on dira que vous les avez lus ou avez par vous-même acquis les savoirs nécessaires pour comprendre mon propos), de ce fait tout point de la périphérie est à la même distance perceptive de la périphérie interne qui délimite le centre. La sensation brute allant de la périphérie externe à celle interne doit intégrer un élément de datation pour que le centre puisse la situer dans la durée, sinon, comme dit le centre devra déterminer cette date, donc le délai entre la perception et sa réception, par calcul. Il ne s'agit pas d'une datation absolue bien sûr, comme dit dans «Conscience écologique» le temps comme durée est une illusion, ce que calcule le centre est une distance, pour ce faire il confrontera deux ou trois sensations brutes sur un même objet à un même instant.
Je n'ai pas souhait de développer plus ici, de fait nous avons une connaissance plus exacte que ma simplification de l'individu comme une sphère avec un centre à égale distance de tout point de la périphérie donc une connaissance assez consistante du délai réel entre le moment de la perception à un point et celui de sa réception au centre, et une connaissance elle aussi assez consistante de l'orientation de ce point et de l'angle d'incidence de la sensation brute, d'où la capacité de déterminer la position et le mouvement d'un objet à un instant donné à partir de deux ou trois points de perception, ce qui ne change rien au fait que passé une certaine distance tout semble à égale distance et que l'univers semble globalement sphérique. L'anamorphose humoristique de Francis Masse comme les anamorphoses sérieuses des diverses projections permettant de représenter de manière plane un volume rendent compte du fait qu'on ne peut pas se représenter de manière fiable un objet qui n'est pas de perception directe. On peut dire qu'une des tâches principales que se fixent les humains de très longue date est justement d'affiner cette représentation, et de le faire d'une manière similaire à celle qui permet de calculer des sensations, avoir plusieurs sources d'information, les dater, et déterminer ainsi la position et le mouvement relatifs d'un objet donné à un instant donné. Intéressant par exemple de savoir qu'à une date assez ancienne, vers 230 avant l'ère commune, et par un calcul de cet ordre, Ératosthène
parvint à établir une m
esure de la circonférence de la Terre
assez exacte, ainsi qu'une mesure assez proche de la réalité effective de l'obliquité de l'écliptique
, et qu'il le fit en procédant à une confrontation de deux perceptions, dans le premier cas deux à un même instant en deux lieux distants, dans le second deux en un même lieu à deux moments distants, dans les deux importe d'avoir des informations fiables sur la date d'observation et un objet de référence dont on peut déterminer la position relative, ici le soleil. Ces calculs impliquent bien sûr une sorte de croyance, celle en la sphéricité de la Terre, je veux dire: Ératosthène n'avait pas de moyen direct de vérifier cette sphéricité. Il ne s'agit pas d'une croyance infondée, elle découle d'observations faites par d'autres auparavant concernant la courbure de l'horizon, qui donnait l'indice clair que la Terre est une sphère.
On dira ceci pour clore cette partie et en venir enfin au sujet du titre: l'univers ne ressemble pas à la représentation qu'on en a mais la divergence varie fort d'un individu, d'un groupe, à un autre, et diverge plus ou moins de la réalité objective. Clairement, moins on a une connaissance précise du distant dans le temps et dans l'espace, plus l'anamorphose est importante, et moins on a de distance à la représentation plus elle paraît consistante. Je veux dire: plus on sait que sa représentation de la réalité est nécessairement inexacte plus on en aura une représentation consistante, et le moyen de le savoir est d'avoir un niveau d'information élevé sur la réalité distante dans le temps et dans l'espace. Ma brève Histoire du monde risque fort de déconcerter les personnes qui ont une faible distance à leur représentation de la réalité donc une conviction forte que cette représentation est assez exacte. C'est le vieux principe: plus on sait, plus on sait ne pas savoir, moins on sait, moins on sait ne pas savoir. Pour reprendre un des cas évoqués, les planisphères et les projections qui les étaient, probablement un nombre important de mes possibles lectrices et lecteurs ont une connaissance faible ou nulle des projections autres que celle classique, et la moins exacte, où l'Australie semble un tiers plus petite que l'Europe et deux fois plus grande que le Moyen-Orient, et probablement elles et ils auront de la difficulté à considérer que la projection la plus fiable est celle dite de Fuller:
Elle est fausse mais valide, la représentation plane la moins inexacte. Et bien, pour l'Histoire c'est pareil: plus le récit porte sur une situation ancienne et distante, moins elle est exacte, le plus souvent.
Ce billet n'ayant pas pour but de raconter, même brièvement, l'Histoire du monde, il ne me semble pas nécessaire de le poursuivre, les quelques éléments de réflexion qu'il comporte me semblent suffisants pour que vous puissiez poursuivre votre propre réflexion sur son thème général qui est... Et bien, je ne sais pas trop, je le relis vite fait, en diagonale, pour émettre une opinion sur cette question.
Son thème est: quoi qu'il semble se passer, ce qui se passe est autre. En plus bref: les apparences sont trompeuses; à quoi j'ajoute: bien fol est qui s'y fie mais comme tout en ce monde est apparences, il faut être fol et s'y fier. On dit que l'habit ne fait pas le moine, mais comment savoir si une personne est un moine? Par son habit. Donc il faut se fier aux apparences, en sachant qu'elles sont trompeuses.
